EN ANGLETERRE
Tous les ans, en mars, en avril ou en mai, il faut que je m'en aille à Londres. Ce n'est point pour disputer un challenge à des Ilarriers quelconques. C'est par une sorte de besoin de revoir la campagne anglaise, ])ui& de me retrouver dans Piccadilly. Il n'y a aucun snobisme là-dedans... Si, peut-être, tout de même, il y a un peu de snobisme. Mais certainement ce snobisme ne suffirait pas pour me faire traverser la mer.
Ah 1 ce channel! qui vient passer là justement, entre Calais et Douvres ! Dire que je ne suis venu en Angleterre qu'à l'âge de trente ans (il y a quelque temps de cela). Et si j'ai attendu si longtemps, c'est qu'il y avait ce canal absurde, qui croit très utile de mettre en communication la mer du Nord et l'Océan, et gêne pour cela les relations de la France et de
TAngleterre. Tout cela est bien mal compris. Mauvaise distribution des mers et des terres. C'est ce que les entrepreneurs appellent un loup. Le Pas>de Calais est un loup.
Je sais bien qu'on fera un tunnel. Et quand on aura décidé les Anglais à l'adopter (ils y viennent, je puis vous dire qu'ils y viennent, mais n'ayons pas l'air de le savoir), quand on aura vaincu toutes les résistances, il faudra encore le construire, ce tunnel, et ce sera tout de même un petit travail. Je sais bien que, ce petit travail terminé, on boira. Mais, d'icilà, en attendant les toasts et le Champagne, nous avons le temps d'avoir soif.
Et j'ajouterai que, même si on s'en occupe avec toute la diligence possible, si on fait les démarches nécessaires, si on vainc les résistances, si on prépare les devis et les plans, et si on se met à turbiner avec frénésie, on aura du mal à finir tout cela pour demain à midi. Or, c'est demain à midi que je vais repasser la Manche.
Quand je suis arrivé elle remuait à peine... Je n'en avais que plus de crainte du mal de
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mer. Quelle humiliation d'avoir le mal de mer par une mer aussi douce !
J'étais d'abord resté dans le restaurant, mais je sentais un petit mouvement désa- ^^éable. Et puis il faisait une mauvaise chaleur, un peu troublante... 11 valait mieux aller sur le pont, tout en-dessus. On y trouvait un bon petit froid de mars, pas prétentieux, mais qui, avec son air de ne pas y loucher, vous gelait son monde en un quart d'heure. Et la traversée en compte cinq, de quarts d'heure, bien pesés, du port de Calais au harbour de Dover. Sur le pont, des dames étendues sur des fauteuils, couvertes de manteaux, abaissaient légèrement les paupières, en attendant les événements. Je sentais bien que si une seule de ces dames se mettait à vaciller des yeux, je suivrais le mouvement immédiatement... Et qu'arriverait-il si j'allais vaciller tout seul, et entraîner avec moi toutes les dames et une bonne partie des gentlemen du bateau?
Les vents imbéciles né cessaient de soufller. Notez qu'on aurait eu besoin d'eux, on n'aurait trouvé personne. Mais il suffit qu'on ait une machine à vapeur, et pas de voiles à gonller, pour que les vents soufllent de toutes
leurs forces. Heureusement encore qu'ils soufflaient assez haut et ne remuaient pas les vagues. Ils se contentaient de vous brûler les oreilles et de vous flanquer de bonnes poussées sur la tête, pour vous donner votre compte de névralgies...
Enfin nous aperçûmes sur le rivage anglais, le long du quai de Douvres, le petit chemin de fer à treize sous qui devait nous amener à Londres. La première fois que je suis venu en Angleterre, je me demandais où j'avais bien pu voir déjà ces trains de couleur et les petites maisons anglaises. C'était tout simplement certains de mes jouets — chemins de fer ou constructions — fabriqués en Angleterre, que je retrouvais en moins petit. (Dame ! moi aussi, j'ai grandi, de mon côté.)
J'ai aussi chaque fois cette impression, en abordant en Grande-Bretagne, d'être dans une maison sérieuse. 11 y a des kilomètres de maçonnerie toute sombre, le long de la voie. Et si l'Angleterre s'égaie en une architecture plus frivole, c'est pour une commande importante, douze ou vingt-quatre villas toutes pareilles. La maison ne fait que le îrros.