‹ Sur les grands cheminsChapitre 22 sur 66 · SUR LK PAPIER H · texte numérisé non relu

SUR LK PAPIER H

digère bien. Mais il adore 'digérer dans un fauteuil, en plaçant son bon pied sur un petit pliant, pendant que son bon œil suit avec intérêt un compte-rendu de sport.

Il n'y a pas dhomme qui sache aussi bien que lui les performances et le pedigree des chevaux de pur sang. Il vous racontera d'un bouta l'autre la façon dont fut mené et gagné le Grand Prix de 1888, où Stuart battit brillamment l'Anglais Growberry. Il vous décrira avec une exactitude parfaite les rencontres successives de Kramer et de Poulain, les courses de Morin, de Zimmerman, de Cassignard.

Il s'habitua à lire un certain nombre de comptes rendus et il finit par savoir quels étaient ceux qu'il fallait croire, et, dans chaque compte rendu ce qu'il fallait prendre et ce qu'il fallait laisser. Il voit mieux une arrivée de course que s'il avait été au vélodrome. Il n'en aurait eu qu'une impression rapide. Il ne lui en serait resté qu'un souvenir incomplet. Mais la vision qu'il se crée lui-même, avec les visions des autres, est plus riche d'éléments divers.

Je l'ai vu un jour soutenir une discussion,

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au lendemain d'un Grand Prix de Vincennes, et affirmer à quelqu'un qui se trouvait à l'arrivée que Kramer avait battu très difficilement Poulain, et presque par surprise. Et son interlocuteur lui répétant : «J'y étais! j'y étais! », il avait fini par lui répondre : « Qu'est-ce que ça prouve ? »

Horace Gréniau a sur nous cette grande supériorité de pouvoir assister en même temps le dimanche à tous les events de la journée. Quand nous nous trouvons cruellement partagés, le lundi de Pâques, entre le désir d'aller à Longchamp et le besoin de contempler le match d'un quinze anglais contre le Stade ou le Racing, le sportsman en chambre ne connaît point ce déchirement douloureux, car il suivra ces deux events et se paiera par-dessus le marché la séance de Buffalo, un match d'association, un cent kilomètres sur route et des courses à pied au Pré-Catelan.

Horace Gréniau, je l'ai dit, se porte très bien. Et pourtant il ne fait jamais aucun exercice. Tout au plus couvre-t-il trois cents

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mètres clans sa journée par les allées et venues qu'il fait, en chaussons, d'une chambre à l'autre. Mais il pense tellement à l'athlétisme que son système musculaire, suggestionné, se maintient en excellent état. Il n'a jamais soulevé un haltère, mais il connaît imperturbablement la liste des records à l'arraché, au jeté, au dévissé, au bras tendu. Aussi a-t-il des biceps fort convenables. Et tout le mouvement que se donnent en plein air ses contemporains lui procure chaque soir, au moment de se mettre à table, un appétit de premier ordre.

Horace Gréniau, qui emploie ses après-midi à ne pas aller aux courses, passe ses soirées à ne pas aller au théâtre. Mais est-il utile de dire qu'il est admirablement au courant de tout ce qui se joue, et qu'il évalue mieux que personne le talent, l'expérience et les dons de chaque acteur?

Il a lu depuis trente ans tous les critiques : il a appris à les juger. Il ne se trompe pas sur tel enthousiasme exagéré, que les événements ont tant de fois démenti ; il sait ce que valent les dénigrements de tel ou tel. Aussi, (juand il a lu tous ses journaux, a-t-il sur une pièce l'opinion qu'il faut avoir.

Il ne va jamais dans le monde, mais il ne manque pas la lecture d'un seul courrier mondain. Il sait quand la marquise de R... doit donner une soirée musicale et quand le financier Y... fait jouer la comédie. Il a ainsi les plus belles et les plus somptueuses relations. Il est invité dans tous les mondes, et souvent en même temps, quand la saison bat son plein, et qu'il y a par soirée trois ou quatre réceptions notoires. Sa précieuse ubiquité, qui a fait de lui l'homme de tous les sports, en fait aussi le mondain le plus répandu, et aussi l'amateur d'art le mieux à la hauteur.

Il ne contribue pas à enrichir les entreprises de sport ou de théâtre. Mais quel client admirable pour les journaux ! 11 reçoit chez lui tous les journaux et toutes les revues.

Les journaux illustrés, dont les progrès ont été si grands dans ces dernières années, ont bouleversé pendant quelque temps la vie du sportsman en chambre. Grâce aux instantanés, le contact avec la réalité devenait plus direct. La vue photographique d'une arrivée

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de course dérangeait souvent l'idée qu'il s'en était faite. Mais aujourd'hui il s'y est habitué. L'instantané devient un simple élément d'appréciation qui complète un ensemble.

De même, il a été un peu gêné au début par la lecture des pièces de théâtre que publient certains périodiques. On se souvient de la boutade célèbre de ce professeur : « Il vaut mieux ne pas lire les auteurs qu'on a à juger; cela influence. » Horace Gréniau a senti à diverses reprises une opinion personnelle entrer tout à coup comme une note discordante dans l'orphéon bien réglé de ses opinions acquises. Mais il a eu bientôt fait de mettre à la raison cette indisciplinée, de lui donner une modeste voix au chapitre, et rien de plus. L'harmonieux concert s'est rétabli maintenant. Sportsman et spectateur en chambre, Horace Gréniau juge le temps présent comme une histoire vivante. Il est, douze heures après les événements, la postérité, Vàge futur, nos petits-neveux.

LE PÈRE r.ANlJRGE

Canurge , que nous appelons le père Canurge, n'a droit à cette appellation vénérable que parce qu'il est notre doyen. Il a cinquante ans, et je commence à trouver que c'est très jeune. D'ailleurs, il avoue seulement quarante-neuf ans, non pour se rajeunir, mais parce qu'il a horreur de dire un cliiffre exact.

Canurge est de stature moyenne, mais de bonne carrure, avec un tour de taille largement suffisant pour un seul homme. Son visage est coloré et agréable. De belle humeur, il parle beaucoup et dit un peu ce qui lui passe par la tête. Mais» il faut reconnaître que lorsqu'il n'est pas trop « frappé », le père Canurge est un gaillard assez réjouissant.

Sa caractéristique est d'être renseigné sur tout ; il ne répond jamais : « Je ne sais pas »,

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que ce soit sur un point d'histoire, de géographie, de sport, de zoologie, de politique extérieure, d'art, de cosmographie ou de statistique maritime-. Ces renseignements sont (juelquefois exacts. Quand on lui fait reconnaître qu'il s'est trompé, il n'est pas entêté, et vous dit doucement : « Vous croyez? »

Il connaît bien l'écarté, le poker, et convenablement le bridge. Canurge a donc toutes sortes de qualités pour faire un aimable compagnon de villégiature. Pourquoi faut-il que Canurge soit, en outre, un chasseur, et, qui plus est, un chasseur d'oiseaux de me,r, ce qui lui permet de se livrer en tout temps à sa , fatale et ingrate passion ?

II est arrivé au mois de juillet muni de quatre fusils qu'il avait payés un prix exorbitant. Son armurier lui place chaque année des armes du modèle le plus récent et le plus perfectionné. Il lui donne force explications techniques, et Canurge lui achète ses armes, dans sa joie de pouvoir répéter ces explications à ses compagnons de villégiature. Le jour de son arrivée, il nous a fait une démonstration qui a duré une heure et demie.

C'est, en somme, une petite manie inno-

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cente, et qui ne serait vraiment pas trop gênante pour son entourage. On supporterait môme aisément qu'à chaque invité nouveau le père Canurge refît, en l'allongeant toujours de détails inédits, la conférence sur les quatre armes à feu.

Le mois dernier, par le beau temps, notre grand plaisir était d'aller en barque sur la mer. Un marin du port venait nous prendre avec son bateau à voile. Il venait nous chercher jusqu'à notre petite plage dans une toute petite coque de noix. J'adore, pour ma part, ces expéditions en mer. Plus la mer est agitée, plus je suis content. Nous pochions le maquereau et nous rapportions chaque jour à la maison une centaine de ces poissons. J'en prenais à moi seul autant que tous les autres...

(Il se trouve que c'est moi qui suis l'historiographe de ces prouesses. Ce récit subirait peut-être quelques petits changements, si c'était un de mes compagnons qui tenait la plume...)

Ces parties de pêche eussent été délicieuses

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si nous n'avions pas eu avec nous l'enragé Canurge avec ses quatre fusils chargés. Nous avions pensé un moment à lui changer ses cartouches contre des cartouches à blanc. Il s'en serait d'autant moins aperçu que le résultat cynégétique eût été le même, et qu'il a'eîit pas rapporté au logis une pièce de gibier de moins.

De mémoire d'homme, en effet, il n'avait jamais tué le moindre oiseau. Il tirait indifféremment sur tout, môme sur des bêtes les . plus insignifiantes et les plus coriaces. Le résultat de ces pétarades fut de mettre en fuite tous les volatiles d'alentour. Puis, au bout dun certain temps, avec son instinct merveilleux, le gibier avait fini par comprendre qu'il n'était en sûreté que dans le rayon de tir où s'exerçait la bruyante passion du père Canurge. Nous vîmes le moment où les oiseaux de mer allaient venir voler en cercle autour de lui, avec des ailes frémissantes de sympathie, comme les moineaux qui, dans les squares, entourent le vieux monsieur au pain.

C'était évidemment charmant de contempler Canurge sur sa barque, avec sa bonne figure de dieu tutélaire, mais nous n'étions tout de

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même pas très tranquilles, parce que nous pensions qu'il n'était tutélaire que pour les oiseaux. Or, il se trouvait au beau milieu de nous avec deux fusils à ses pieds, un autre à l'épaule, et l'autre à la main. Nous nous disions qu'il y avait dans ces armes beaucoup trop de projectiles. Ajoutez à cela que le père Ganurge n'a pas le pied très marin et qu'il vacille un peu sur sa base quand la barque remue. Alors, tout en péchant, nous le surveillions du coin de l'œil, un peu alarmés quand la mer commençait à s'agiter.

Ce matin-là, précisément, une brise légère s'était levée, et la barque accentuait les mouvements de sa danse moelleuse... Canurge faisait bonne contenance. Des déplacements de pieds instinctifs et assez habiles le maintenaient en équilibre.

— Surtout, ne tirez pas! lui dit un de nous.

— 11 n'y a pas de danger. D'ailleurs, pour le moment, je ne vois pas d'oiseaux.

— Alors, vous ferez bien de décharger vos armes...

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— Non ! non ! dit vivement quelqu'un, qui craignait, peut-être à juste titre, que le père Canurge ne fût pas assez stable pour exécuter sans péril une telle opération... Faites un peu attention, c'est tout ce qu'on vous demande...

— Soyez tranquille...

A peine achevait-il ces mots qu'une secousse un peu plus forlo l'assit brusquement par terre. En même temps, une détonation se fit entendre. Un coup était parti du fusil qu'il avait dans le dos...

Chacun de nous jeta un regard rapide sur le bord. Personne n'était touché... Mais le marin du pays poussa un cri de surprise et nous montra quelque chose de noir. qui flottait sur l'eau.

: — Dieu me pardonne ! dit quelqu'un, c'est un oiseau... c'est un oiseau que l'on vient de tuer !

CanuTge, en effet, avait mis à bas un oiseau, pour la première fois de sa vie. Il n'osa pas, comme vous pensez, tirer une grande vanité de cette prouesse, mais je crois que, dans son for intérieur, il en éprouva une satisfaction certaine. Il fut pris, à partir de cet instant, d'un redoublement d'ardeur pour la chasse. Nous

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jugeâmes bon de le laisser partir seul sur le bateau. Et nous nous bornâmes à aller l'attendre sur la plage, vers sept heures du soir, au retour de ses expéditions, dont pas une d'ailleurs ne fut fructueuse.

— Ce n'est pas étonnant, nous dit-il, on ne voit plus un seul oiseau. Je n'y comprends rien.

Nous comprîmes, nous, que le gibier n'était plus si tranquille et avait jugé prudent de se barrer.

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