‹ Sur les grands cheminsChapitre 23 sur 66 · A L'HOTEL · texte numérisé non relu

A L'HOTEL

Hé bien! oui, c'était un bon hôteL El les guides avaient raison de le recommander. La table était certainement excellente. D'abord des huîtres, puis de petits homards froids. Ce qui me permit d'aller faire un petit tour à la poste... Le médecin, en effet, m'avait défendu les crustacés et les mollusques. Et j'étais tombé sur une bande de compagnons qui ne mangeaient que de ça ; pendant des demi-heures, ils étaient là à briser des pattes de homard, à enduire de beurre de petits croûtons de pain. On croyait que c'était fini et qu'il n'y avait plus rien sur le plat. Ils retrouvaient toujours un petit morceau de carapace sur lequel s'obstinait leur gourmandise acharnée.

J'étais trop heureux encore quand il n'y avait pas de palourdes. Ces dames s'instal-

laienl devant une petite montagne de palourdes, et, lentement, délicatement, elles les ouvraient et les dégustaient... J'étais exaspéré de cet égoïsme. de cette insociabilité, dirai-je même, qui m'excluait de ce groupe. Chaque fois je me disais : « C'est fini. Désormais je prendrai mes repas à part. Et je laisserai se nourrir entre eux ces mangeurs de coquillages. » A ce moment, l'arrivée d'une belle omelette bien baveuse ou d'un pré-salé appétissant apaisait mes rancunes.

Elles reprenaient l'instant d'après. Car ces effrontés, après être restés trois quarts d'heure à leur repas sauvage, s'impatientaient de me voir reprendre du brave, de l'honnête, du traditionnel et national gigot.

Nous allions boire le café à l'estaminet. Pour le déshérité de la vie, le café était remplacé par un humble tilleul. A ce moment-là, la bonne humeur était revenue, et je ne leur en voulais pas trop de s'extasier rétrospectivement sur la fraîcheur et la succulence des huîtres qu'ils avaient mangées.

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— A-t-on au moins de bonnes chambres ? demandai-je.

— Le patron de l'hôtel a dit qu'elles étaient très bien.

— C'est le patron qui Ta dit. Quel numéro est-ce que j'ai?

— Le 28 ! Tu es dans l'annexe.

— Boni

Je sais ce que c'est que l'annexe. Je ne connais pas spécialement celle-là. Mais je les connais toutes. L'annexe est une maison particulière désaffectée. Il y a un petit corridor sombre, un escalier qui tourne dans le noir, des détours imprévus, des recoins affreux. On finit par arriver dans une chambre plutôt spacieuse. On promène autour de soi son petit bougeoir de cuivre. On aperçoit un lit d'acajou. La couverture est extrêmement mince. Mais l'édredon, de plomb, pèse quelques quintaux. Les fenêtres ne sont garnies d'aucun volet. 11 n'y a que des persiennes, qui ne fonctionnent pas ; les petites planchettes de bois restent horizontales. Aucune puissance humaine, aucune combinaison de ficelles n'arriveraient à leur faire prendre la position inclinée qui, demain matin, vous garantirait du

jour. Il faudra, dès l'aurore, subir d'odieuses raies de lumière.

On ferme la porte, on pousse un verrou rétif, frêle obstacle aux entreprises des assassins. Puis on continue l'exploration. Le papier peint est boursouflé par endroits. A d'autres endroits, c'est un trou noir qui conduit au repaire des plus venimeuses araignées. Puis on ouvre un placard, et l'on n'y trouve qu'un balai inoffensif, mais assez dégoûtant.

La toilette mérite un examen plus détaillé. Elle est toute petite, mal assurée sur ses jambes; mais, comme l'hôtel est moderne, on a installé sur le marbre une énorme cuvette et un très ample pot à eau. Tant que le pot à eau est dans la cuvette, on a presque assez de place. Mais il ne faut pas songer à placer le pot à eau à côté de la cuvette. Si l'on met ce pot à eau par terre, il faut faire à chaque phase de la manœuvre un exercice de force pour verser de l'eau dans la cuvette. Il n'est pas mauvais, dans ce cas-là, d'avoir travaillé les haltères et les barres. Certains voyageurs

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préfèrent mettre leur pot à eau sur une table séparée ou sur le marbre de la cheminée. Ce sont des transports à n'en plus finir. Quand on doit partir le matin de bonne heure et qu'on a un certain respect pour le sommeil de son voisin, on est effrayé du bruit considérable que font entre eux ou contre le marbre tous ces ustensiles de faïence.

Ajoutez à cela que le seau de toilette est généralement tout petit et qu'il faut une adresse particulière pour vider, dans son étroit orifice, une large cuvette à moitié pleine d'eau. Gomme on est encore tout vacillant de sommeil, on exécute mal cette opération, et bientôt le plancher est sillonné de petites rigoles tout à fait imprévues. C'est d'ailleurs à ce moment qu'on arrive à se rendre compte du relief du sol, car ces planchers de chambres d'hôtel sont généralement accidentés : les nœuds du bois, les lattes qui se soulèvent, d'autres lattes qui s'affaissent, leur font prendre un aspect très pittoresque à la moindre inondation d'eau savonneuse.

Aussitôt qu'on s'est lavé, il faut faire rentrer au bercail les brosses, les peignes, le savon du nécessaire de voyage. Rien de plus

indiscipliné que ces petits objets. Quand le nécessaire est fermé, quand il est dans la valise dûment bouclée, on remarque surle bord de la cheminée un petit peigne narquois. On rouvre rageusement la valise et le nécessaire, on met le petit peigne à sa place; on referme nécessaire et valise, et l'on aperçoit, mollement étendue sur la descente de lit, une chaussette oubliée. Tant pis, on la laissera là... On descend l'escalier très vite, son sac à la main. On s'installe dans l'auto. Tout le monde est prêt... Le mécanicien a mis la voiture en marche. Il s'insinue entre les leviers et le volant pour regagner son siège frémissant... Mais on entend de grands cris : « Monsieur ! Monsieur ! » C'est le garçon de l'hùtel qui vous rapporte votre chaussette...

BÏCHETTE

Bicliette était une jument alezane, de petite taille; elle avait une tête fine, mais déparée par des oreilles tombantes, dites oreilles de cochon. Ce qui discréditait encore Bichette, c'est qu'elle était constamment décoifTce. Sa crinière s'en allait à droite et à gauche, et il était impossible de la peigner du même côté.

On me donna Bichette en consigne pour la durée des manœuvres. On m'avait pris, pour la confier à un trompette, ma vieille jument Bretagne, qui m'avait si fortement tracassé pendant les classes, avec ses ruades et son trottinement; on me Tavait enlevée au mo-ment précis où je commençais à m'habituer à elle. Pourtant je fus assez content qu'on m'attribuât Bichette. Je la connaissais de réputation. Je savais qu'elle donnait des coups

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de chausson formidables, mais aux chevaux seulement. Elle était extrêmement douce pour les cavaliers. Elle n'avait qu'un défaut, c'était de s'emballer au moment de la charge : elle dépassait les autres cavaliers, et l'on passait grâce à elle capitaine-commandant, c'est-àdire que l'on galopait victorieusement en tête de l'escadron. Mais on ne chargeait pas tous les jours, et il suffisait d'être prévenu, pour laisser faire Bichette, et en prendre d'avance son parti.

Les cavaliers élégants n'auraient pas voulu de Bichette, qui « dégotlait mal ». Mais j'avais renoncé à toute prétention. L'important pour ' moi était d'avoir une monture docile et courageuse. Bichette me donnait, à ces points de vue, pleine satisfaction.

Je me vois encore sur le bas-côté des routes suivant une longue file de cavaliers, pendant qu'une autre file s'allongeait également sur l'autre bas-côté. Lorsqu'on s'était levé le matin à trois heures, et qu'après la manœuvre on gagnait son cantonnement, on dormait sur la selle, bien calé entre les poches à fer par devant et le manteau par derrière. Bichette suivait toute seule le cavalier qui me précé-

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'lait. Quant au cavalier de derrière, c'était à lui à ouvrir l'œil ; il savait que Bichette tapait et il n'avait qu'à ne pas amener la tête de son cheval trop près de la croupe dangereuse.

Arrivé à l'étape, je m'empressais d'emmener Bichette à l'écart; car, à ce moment-là, c'était moi qui me trouvais responsable des dégâts qu'elle pouvait occasionner derrière elle. Elle était conduite en pénitence, contre un bâtiment isolé, comme un animal pestiféré. Cette mesure de rigueur la laissait complètement indifférente; mais je voulais me persuader qu'elle en souffrait; et, pour la consoler, j'allais lui acheter de l'avoine, en plus de la ration réglementaire. Dans un petit village du Cambrésis, oi^i nous séjournâmes une semaine pour des manœuvres de cavalerie, je donnai tant d'avoine à Bichette qu'elle s'en dégoûta et que, pour ne pas perdre le demi-sac qui me restait, je dus le distribuer à d'autres créatures, qui n'en étaient pas dignes.

Bichette, qui passait presque toutes ses

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nuits en plein air, exposée à toutes les intempéries, était si pleine de poussière qu'il était impossible de lui faire le moindre pansage; un peu plus de poussière, un peu moins... il valait mieux la laisser telle qu'elle étail. Elle ne s'en trouvait pas plus mal, et moi non plus.

J'ai pensé depuis à Bichette, quand on m'a rapporté celte excellente réponse d'un propriétaire du Midi, qui amenait ses chevaux à Longchamp dans un étal assez dégoûtant, sans camail, sans couverture, et tout parsemés de petits brins de paille ramassés sur leur litière.

— Vous devriez, lui disait-on, faire faire du pansage à vos chevaux.

Mais il répondait avec un accent superbe :

— Et la lièvre, est-ce qu'on l'étrille, est-ce que ça Vemmpêche de courir?

La poussiéreuse Bichette courait très gaillardement. Et elle passait des nuits héroïques, baissant la tête, durant que des averses la nettoyaient un peu en tombant sur son dos résigné, sur sa crinière hirsute, et sur ses oreilles de cochon.

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Un soir que le ciel était très chargé, j'eus pitié de Bicheite. Il y avait, dans la ferme où nous étions, nn petit bâtiment couvert. J'y fis installer un matelas pour moi, et, au lieu de laisser Bichette à l'extérieur, je la fis entrer dans cet abri, et je l'attachai à la porte. Elle reconnut mal cette attention; elle m'empêcha de dormir, en piétinant le sol carrelé et en faisant entendre toute la nuit" un bruit sourd et persistant, dont je ne reconnus la cause qu'au lever du jour, quand, je m'aperçus qu'elle avait mangé un bon morceau de la porte.

C'était une de ses originalités : elle laissait de l'avoine, mais elle mangeait à sa fantaisie les choses les plus improbables ; je ne parle pas des bouts de corde et des morceaux de tunique, qui sont éminemment comestibles, mais du sable, des pierres, du métal rouillé.

Il me semblait que je la connaissais très bien et que, sans nous faire de grandes protestations, nous étions au fond très amis. Elle considérait mes coups d'éperon comme

des taquineries sans importance, quand je voulais activer son allure, et ne ]a ralentissait pas pour cela.

Quelques années après, en faisant mes vingt-huit jours dans un régiment de dragons, formé en partie de mon ancien régiment, j'appris que Bichette faisait partie de ce régiment nouveau. Et j'allai lui rendre visite à son écurie. Elle était toujours la même, avec sa tête basse et sa coiffure rustique. Sa robe alezane était à peine un peu plus propre que de mon temps. Je tournai autour de Bichette, je lui tapai sur la crinière et sur le cou... Elle ne me reconnut pas... Je n'avais pas espéré qu'elle me reconnaîtrait, mais je m'étais dit vaguement qu'elle ferait, par hasard, un petit remuement de tête que j'aurais interprété comme un signe d'amitié...

Et je vis bien ce jour-là que Bichette n'était qu'un animal, sans politesse, qui manquait de mémoire comme bien des personnes humaines, mais qui ne savait pas faire semblant de n'avoir pas oublié.

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