DE BRAVES POTEAUX
J'ai longtemps maudit, au temps ancien où j'étais piéton et où j'avais l'occasion — assez rare d'ailleurs — d'exercer cet iipre métier, j'ai souvent maudit l'institution de la lieue ou du kilomètre. Je me suis bien souvent demandé à quoi elle pouvait servir, et pourquoi les bourgs et les villages n'étaient pas plus près les uns des autres.
Je comprends maintenant à quoi cela répond, et je me dis que si la distance, la distance stupide a été jadis créée, c'était pour suggérer aux hommes l'invention de l'automobile qui la supprime. Pourquoi ont été faits les kilomètres ? Ils ont été faits pour êti'e bouffés.
Quand un piéton aperçoit sur un écriteau : Pont-Audemer 17 k. 2, ce piéton se sent dé-
faillir. Cette inscription, chez maint cycliste de ma connaissance, ne provoque pas un grand enthousiasme. Mais, pour un chauffeur, c'est comme un mets succulent qu'on lui annonce. Plus il y en a, plus ça lui fait plaisir.
Malheureusement, ces écriteaux datent de l'antiquité, de l'autre monde, d'il y a au moins douze ans. On les a fait ainsi à l'usage des chemineaux, des conducteurs de carrioles, ou des pédards fatigués. Sur la plaque bleue, le chauffeur pressé ne voit que de vagues taches blanches.
Il passe rapidement, devine quelque inscription, et se trompe de chemin.
S'il ne fait que de se tromper de chemin, il n'y a pas grand mal. Mais il y a toujours dans la voiture quelque vue plus perçante qui a distingué sur la plaque une indication plus précise. On crie au chauffeur : Vous vous trompez! Vous vous trompez !... Alors c'est une suite de péripéties inélégantes, le ralentissement, la marche en arrière, et même l'arrêt, le honteux arrêt... Les voici immobiles, les rois de la route, en train de déchiffrer l'écriteau, comme de pauvres petits enfants