DE BRAVES POTEAUX
d'école primaire devant un tableau noir! Et naturellement une limousine chargée de famille, conduite par un monsieur à barbe blanche, rapplique toujours dans ces momenlslà et vous dépasse. Et elle s'en va justement sur la route où nous ne devons pas aller, ce qui nous enlève la satisfaction de « l'avoir ». Le Kilomètre était l'ennemi du piéton. Le Carrefour est l'ennemi du chauffeur. Il faut avoir fait de l'auto à des vitesses raisonnables, c'est-à-dire assez élevées, pour connaître et pour haïr la bêtise narquoise du carrefour qui, au moment où vous êtes bien lancé, vous arrête... et vous propose une devinette
Mes souvenirs de carrefours sont abominables. Il m'est arrivé bien souvent d'occuper dans l'automobile le poste honorifique et dangereux de « lecteur du plan ». C'est une fonction des plus ingrates. Il est bien rare qu'on rende hommage à votre intelligence et à votre sagacité. On exigeque vous soyez infaillible... La moindre des fautes, et la plus excusable, vous expose à toutes les avanies. Aussi, cha-
que fois que l'on se mettait en route, étais-je sur le point de renoncer à cette périlleuse dij^nité. Mais une vanité absurde mem péchait d'abandonner à d'autres mains la vieille carte fatiguée... Et je recommençais à suivre la ligne rouge, tremblant à l'idée d'une distraction possible, prévoyant jusqu'aux plus petits accidents de terrain, et, longtemps avant d'y arriver, les annonçant au mécanicien.
Mais ce qui me faisait peur, c'était toujours le carrefour... Je l'attendais un quart d'heure à l'avance. Les gens de l'auto, heureux et confiants, souriaient. Je faisais semblant de sourire aussi, le nez sur ma carte... Evidemment elle donnait des indications... Il fallait prendre le doigt de gauche de la patte d'oie. C'était notre ligne rouge. Mais je tremblais à l'idée qu'il pouvait se trouver un doigt supplémentaire que le plan n'indiquait pas. Ce sont des choses qui arrivent... Un chemin neuf, ou bien une amorce de chemin qui vous attire gentiment sur la chaussée bien propre et qui finit misérablement dans des ornières ou dans un champ.
Les affres sans nombre que j'ai connues à l'approche des carrefours auront peut-être
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leur utilité. Car elles m'ont inspiré une idée, que je m'empresse de livrer à mes semblables, pour le grand profit des chauffeurs, et la tranquillité des lecteurs de plans.
Nous sommes d'acord sur un point, n'estce pas? Les anciens poteaux ont fait leur temps. Je ne demande pas de les abattre et de les brûler, car, môme en laissant de côté leur valeur ornementale, Us sont de quelque utilité pour les cyclistes et les piétons. Mais il nous faut, à nous chauffeurs, des poteaux qui seront nos braves poteaux et qui, munis d'écriteaux bien lisibles, se dresseront au tournant des routes comme de bons génies, et déjoueront les ruses, les perfidies, l'esprit malin des carrefours. Nous avons déjà pour les descentes, les tournants dangereux, les passages à niveau, de ces divinités tutélaires. Il nous en faut à tous les carrefours. Ça sera long. Ça ne viendra que peu à peu. Mais il faut que ça commence à venir.
Est-ce qu'un jour un de ces fabricants de pneus célèbres, qui nous offrent à des conditions vraiment bienveillantes de ces guidesréclames si précieux, est-ce qu'un de ces Mécènes avisés de l'automobilisme n'aura pas
ridée dé nous donner — pour commencer — deux ou trois mille poteaux, dont la pancarte se composera simplement d'une planche peinte en blanc et traversée par une ligne rouge? Ils nous feront hommage en môme temps d'un plan, où les bons chemins seront tracés en rouge, conformément aux indications des poteaux. Quand nous nous trouverons en présence de quatre routes, dont deux par exemple seront indiquées en rouge, le plan et le poteau consultés en un quart de seconde, nous diront tout de suite la route qu'il faut prendre.
Je déplorais toujours en lisant des plans que le sol de la bonne route ne fût pas peint en rouge, au lieu de se confondre comme couleur avec le sol des routes voisines. Ce serait là une combinaison bien coûteuse. Le procédé que j'indique aujourd'hui (et que d'autres peut-être ont déjà imaginé) entraîne à de moins grandes dépenses de couleur.
Si l'on adopte mon idée, je crois que j'aurai bien mérité de mes frères en automobilisme. Ils en seront quittes pour m'offrirun banquet, auquel par avance je m'excuse de ne pouvoir assister, étant au régime.