UN MALADE
Il y a des gens qui ont [)eur du téléphone. Ce sont généralement des vieillards, parfois de vieux messieurs cultivés et de bonne éducation. Cette invention a pour eux quelque chosedesurnaturel. Ce phénomènelesinquiète, comme celui des tables tournantes. C'est en tremblant qu'ils prennent en main les récepteurs. On dirait qu'ils vont subir une opération électrique. Et quand la communication s'établit, ils ont l'air extasié de la bonne Lorraine lorsqu'elle entendait des voix.
Il y a d'autres gens que le téléphone dégoûte, non pas qu'ils le considèrent comme un être magique, mais à cause du diabolisme purement humain des demoiselles du téléphone. Ceux-là, ménagers de leurs nerfs, soucieux de leur tranquillité, préfèrent ne pas se
lancer dans des aventures aussi compliquées. Ils savent très bien tout ce qui les menace : l'attente exaspérante devant l'invisible, cette réponse qui sort inopinément ou ne sort jamais du silence, puis les sollicitations de Wagram appelant le muet Gutenberg, ou de Gutenberg réclamant vainement l'impassible Wagram. Ils connaissent aussi l'erreur de numéro, la gaffe de la demoiselle; ils sont résignés d'avance à en subir la peine. Car si l'on « coupe » brusquement deux abonnés en train de causer d'affaires urgentes, jamais personne n'intervient quand il s'agit de séparer deux personnes unies par erreur ; elles restent enchaînées jusqu'à la fin des jours.
Les gens paisibles évitent donc d'éprouver ces impatiences, ces affres, ces désespoirs, et réduisent leur vie téléphonique à son minimum : répondre à la sonnerie quand on les appelle, et payer quatre cents francs par an.
Mais il y a, il ne faut pas se le dissimuler, des passionnés du téléphone, des maniaques chez qui le besoin de communiquer a pris une
UN MALAUK i49
forme morbide. J'ai étudié particulièrement ce cas chez un grand jeune liomme mince do ma connaissance. Il ne peut pas voir un appareil sans s'en approcher avidement. Il est là, la bouche ouverte sur la plaque, comme pour une séance d'inhalation où il aspirerait quelque vapeur grisante. Et il demande constamment des numéros... Et il les obtient, lui, parce qu'il y met une obstination passionnée... Si nous l'écoutons, nous nous rendons compte au bout d'un instant qu'il s'agit d'une conversation tout à fait insignifiante. Mais c'est une conversation téléphonique. Tout est là. Il ne se donnerait pas la peine de dire le quart de tout ce qu'il dit s'il ne le disait à distance. Il veut bien nous parler quelquefois, quand nous sommes auprès de lui... S'il nous tient au bout d'un fil, il ne nous lâche plus, surtout à l'heure des repas, pendant que le morceau de viande s'attiédit sur notre assiette, au milieu de sa sauce figée...
Il est toujours déplaisant, quand on forme un groupe, de voir quelqu'un se séparer de vous, vous lâcher pour des gens éloignés. Difficile à supporter àParis,letéléphonomane, en voyage, surtout en auto, devient « inassi-
1">0 SUR LKS GBANtoS CHEMINS
milable ». Quand on arrive dans un hôtel, il se précipite au bureau. On sait de quoi il va s'informer, et ses compagnons apitoyés se regardent avec tristesse. De la table, où pendant longtemps sa place reste vide, on entend de loin ses appels : « C'est vous, Paris? C'est vous, Paris? » Toutes ses haltes se passent ainsi, à évoquer la Ville Lumière ! Parfois il vient se rasseoir au milieu de nous, et nous dit : « J'ai le numéro 15. Mais ça ne sera pas long, car à cette heure-ci il y a beaucoup de numéros qui laissent passer leur tour. » Il ne trouve autour de lui que le mutisme le plus hostile. Nous ne sommes contents que lorsqu'on lui colle un numéro très élevé, 80 ou 90, comme dans certaines villes de Normandie, parce que, dans ce cas, la question est réglée; nous n'aurons pas le temps d'attendre. Mais quand nous savons qu'à la fin du déjeuner il aura le numéro 1 ou 2, nous prévoyons qu'il va nous infliger un quart d'heure de retard, et nous lui parlons avec une politesse un peu froide. Nous lui demandons si c'est bien important, ce qu'il a à dire à Paris... Il nous répond toujours que c'est d'une importance suprême. Alors on fait
UN M AL AD K loi
intervenir de perfides raisons. On lui dit que nous n'avons qu'un temps limité pour aller à la prochaine ville... Les phares éclairent mal, et on ne peut pas voyager la nuit.
On finit souvent par lui faire remettre sa communication à plus tard... Ne vaut-il pas mieux, dit quelqu'un, qu'il s'en débarrasse une bonne fois? Mais non, car cette communication demandée et obtenue, il en redemanderait une autre...
Quand on passe dans une localité et qu'il aperçoit sur un petit bureau de poste l'écriteau du téléphone, son visage exprime un désir tellement douloureux que nous évitons de le regarder à ces moments-là.
Je me souviens de la joie qu'il eut un jour quand, dans un chef-lieu de canton, un des pneus éclata. C'était la panne forcée. La voiture était à peine arrêtée qu'il avait déjà disparu.
C'était un petit bourg charmant. Nous nous étions arrêtés sur un grand champ de foire jalonné de bornes, entouré de maisons basses
Iîi2 suit I.KS GRANDS CHKMINS
que coiflaient d'énormes toits; au bout de la place, une longue halle de pierre semblait se traîner, déprimée, déformée par la vieillesse. Nous allâmes visiter une petite église qui nous enchanta, et où nous admirâmes le bleu foncé de vitraux très anciens.
Le téléphonomane passa ces trois quarts d'heure dans sa petite cabine, à gémir après un Caen insaisissable. Il revint à nous sans avoir pu obtenir sa communication. 11 nous fit nous dépêcher, car il avait hâte d'arriver à l'étape pour demander encore la ville de Caen ; nous ne sûmes jamais pourquoi.
La vie de ce malheureux est très compliquée. Car le téléphone de ville à ville offre des complications encore plus variées que le téléphone urbain. On perçoit dans la brume, à travers des grésillements ou dans des bruits de vent et d'orage, un petit murmure, des plaintes impuissantes... Mais rien ne guérit le téléphonomane de sa fatale passion. Plus sa conquête est difficile, plus il s'exalte. Il ne faut pas essayer de rien lui dire. Il ne s'agit pas de le contrarier. C'est un malade.