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LES MÉFAITS DU SOLEIL

L'auto pouvait emmener huit personnes.

Mais c'était y compris le mécanicien.

D'autre part, il n'était pas prudent de mettre quelqu'un sur le marchepied.

Et puis, il valait mieux, eu égard aux pneus, ne pas surcharger l'arrière de la voiture. Aussi, hien que l'on pût tenir trois sur la banquette du fond, on ne s'y mettait d'ordinaire que deux.

Enfin, il n'était pas mauvais de laisser une place libre à l'intérieur, de façon à pouvoir hospitaliser, en cas de pluie, la personne qui se trouvait assise à côté du mécanicien.

Il fallait donc, pour toutes les excursions un peu importantes, compter sur quatre places. D'où la triste nécessité de partager la troupe des invités en deux, de n'en emmener qu'une

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partie et de laisser les autres au jeu de dames, aux réussites et aux travaux des champs.

Les travaux des champs consistaient surtout à aller regarder une batteuse mécanique dont le souffle régulier s'entendait dans le pré, au bout du jardin.

Mais la batteuse mécanique ne fonctionnait que pendant quelques jours. Le reste de la saison, les travailleurs des champs étaient obligés de se croiser les bras, assis dans des fauteuils d'osier. Ils n'avaient d'autre emploi que d'amuser les chiens, en lançant très loin de petits cailloux, que ces bêtes fidèles rapportaient en toute hâte comme si c'eût été des objets de valeur.

Heureusement qu'un jour, un riche seigneur (les environs, qui possédait un phaéton et une Victoria, passa dans une de ses voitures et recueillit les invités abandonnés.

Et l'on organisa, séance tenante, le plan d'un déjeuner champêtre.

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Ce déjeuner n'aurait lieu que le surlendemain. Car il fallait bien compter toute une journée pour les préparatifs d'un pique-nique, qui sont toujours au moins aussi intéressants que le pique-nique lui-même.

Le riche seigneur fournissait les vins, les pains, les viandes. Nous autres, nous devions apporter les fruits, les gâteaux, les œufs durs, les fromages.

Il s'agissait d'aller à Caen pour nous procurer ces victuailles. Car nos arbres fruitiers ne donnaient de fruits que deux mois après les autres arbres de leur espèce et nos quatre poules ne faisaient, à elles toutes, qu'un petit œuf par semaine.

Nous prîmes donc rendez-vous sur la route avec un petit train qui se fait fort de conduire à Caen les personnes du pays, à condition qu'on le laisse prendre tout son temps, s'arrêter autant qu'il lui plaît dans les patelins les plus inutiles. Cette sorte de train léger, avec sa légèreté habituelle, arriva une demiheure trop tard au coin de route où nous l'attendions. Mais en dépit de stations sans nombre au bord du canal, le miracle quotidien de son arrivée à Caen s'accomplit encore

ce jour-là. Nous parvînmes enfin dans celte rue Saint-Pierre si encombrée chaque jour de chauffeurs pillards, qui mettent à sac les pâtisseries, les charcuteries, les fruiteries, les bazars, les librairies, les merceries, les pharmacies, non sans laisser toutefois des indemnités aux timides commerçants ainsi dépouillés de leurs marchandises.

En raison de ma profonde connaissance du pays, de mon âge mûr et d'une promenade à bicyclette que j'avais faite un mois auparavant à travers le canton de Troarn, j'avais été choisi comme guide de l'expédition vers le déjeuner champêtre. Et l'on s'était même fié à moi pour désigner l'endroit où l'on s'arrêterait, et oîi l'on disposerait sur le gazon les serviettes, les assiettes et les vivres. Avec une grande assurance, j'indiquai Banneville-la- Campagne. Je me souvenais d'une merveilleuse allée d'arbres, d'une ombre auguste, de frais bas-côtés herbus. Un château voisin ornait de noblesse et d'histoire ce décor de verdure.

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