VERS FONTAINEBLEAU
pas seulement la route qu'il a la prétention de vous indiquer, mais la bonne route, le raccourci plein d'astuce, ou bien le détour ingénieux qui vous permet d'éviter le pavé. On se perd dans toutes ces explications et l'on finit par arriver au bord de l'eau, presque dans la vase, au bout d'un chemin qui avait brillamment commencé et qui finit piteusement en ornière contre un petit mur imbécile.
Il y a une certaine superstition chez nombre de chauffeurs : c'est que la bonne route, très simple et très nette, qui se présente naturellement devant vous, ne peut pas être la bonne route, parce que ce serait trop facile, et parce que le Destin n'est pas si complaisant. Une perversité spéciale, la perversité topographique, vous fait prendre une route à côté qui doit être la bonne, ainsi que vous en avertit un de ces instincts qui ne trompent jamais.
Cependant, ce jour-là, malgré les renseignements des habitants, malgré notre flair d'explorateurs, nous nous trouvâmes sur la bonne route, entre Choisy-le-Roi et Villeneuve-Saint-
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Georges. La Providence avait son idée : elle ne voulait pas que nous nous écartions ce jour-là du vrai chemin, parce qu'elle savait bien que d'y rester «'était ce qui pouvait nous arriver de pire.
J'ai oublié de vous dire, bien que ce détail ait son importance, que nous avions trouvé à la barrière une pluie des plus confortables, qui tombait consciencieusement depuis le matin (nous ne savions pas encore pourquoi, et nous ne le comprîmes que plus tard).
Un peu avant d'arriver à Villeneuve, nous nous aperçûmes brusquement que la route était barrée pour cause de rechargement. Aucun écriteau préalable ne nous en avait avertis. On voulait nous laisser la surprise. Un homme qui était là s'offrit à nous indiquer le détour nécessaire pour rejoindre la route un peu plus loin. Ce pilote amateur prit place à côté du mécanicien et nous dirigea dans un petit chemin qui n'était pas même de l'âge de pierre, mais de l'âge de boue. On passa sous un pont de chemin de fer qui pouvait se croire ce jour-là promu à la dignité de pont de rivière, car le sentier qu'il franchissait était devenu un joli ruisseau, dont
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Tonde était opaque ainsi qu'aux plus mauvais jours.
Enfin, nous atteignîmes Villeneuve, et l'auto s'élança fièrement vers Montgeron, qu'elle dépassa rapidement pour entrer dans la forêt de Sénart. Là, nous étions dans la vraie route de Fontainebleau...
Notre voiture s'y comportait avec vaillance, comme une barque de pêcheur par le gros temps. C'est à ce moment que nous comprîmes pourquoi la Providence avait fait pleuvoir. Les trous innombrables étaient pleins d'eau, afin que personne ne pût d'avance en évaluer la profondeur; on ne s'en rendait compte qu'en passant dedans, par l'importance du cahot.
Nous entendions de temps en temps un bruit inquiétant, c'était, quelque part dans la voiture, quelque chose en bois ou en fer qui tapait contre quelque autre chose en bois; on arrêta à deux ou trois reprises, mais on ne vit rien .
— C'est exaspérant, dit quelqu'un, comme nous venions de nous remettre en marche, c'est exaspérant ces bruits dont on ne devine pas la cause...
A ce moment, un pneu éclata et mon ami
eut la satisfaction d'entendre un bruit dont la cause était évidente.
Car la route de Fontainebleau, véritable parcours de cross-country, agrémentée de petites dunes, de murs en terre, de petits talus à revers, est encore par surcroît ornée de clous à l'instar de nos plus belles routes plates.
Nous arrivâmes à Lieusaint, puis à Melun, à une heure vague, et nous y prîmes un repas indéterminé — déjeuner ou dîner. — Les garçons ne savaient pas s'ils devaient nous servir ou non du potage.
Et notre compagne de voyage ne put pas encore cette fois voir Fontainebleau!
On m*a dit qu'il y avait tout de même un moyen pratique d'arriver à Fontainebleau, par Gorbeil, paraît-il. Mais je ne garantis rien, et je conseillerai plutôt aux chauffeurs parisiens de faire un grand détour par Etampes, Orléans, de revenir par Sens et d'aborder traîtreusement par t'est ce Fontainebleau inaccessible, séparé de Paris par la terrible route de Montgeron, si hérissée d'obstacles que les auteurs des drames les plus lyriques et les plus épiques hésiteraient à, y lancer leurs héros fabuleux.
J'avais fondé,ilya près de deux ans déjà, une société spéciale dWudax, les Audax en palier. Cette société se divisait elle-même en deux branches : les Audax de grande vitesse et les Audax de petite vitesse. J'étais président de la seconde branche.
La société des Audax de petite vitesse en palier (A. P. V. P.) ne se composait pas de vieillards et de malingres. Elle comprenait au contraire des gaillards de bonne taille de vingt à q uaranle ans, aux jarrets renl'orcés, aux poumons de première marque. Mais ces athlètes s'étaient trouvés réunis par une particularité de conformation qui leur était commune : ils avaient tous les côtes en long.
Les gens qui sont ainsi construits ont une horreur de la verticalité et une prédilection
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marquée pour la position dite de Tathlëte couché. Mais cette position de l'athlète couché, si saine, si naturelle, qui empêche si judicieusement l'hypertrophie des muscles, le développement exagéré du biceps, des cuisses et des mollets, cette position si rationnelle qu'elle est la moins fatigante de toutes, ne laisse pas cependant de fatiguera la longue les personnes qui en abusent. C'est d'ailleurs parce qu'elles en usent sans méthode. Elles restent trop longtemps sur le dos ou sur le même côté. Il faut au prix d'un effort, d'ailleurs minime, varier de temps en temps la position. Je sais bien que pour les athlètes qui pratiquent ce sport, le moindre effort est pénible. Il s'ensuit qu'ils éprouvent une courbature gênante, et qu'au bout d'un certain temps, linactif le plus déterminé se trouve contraint de reprendre pour un instant la position verticale, et même d'accomplir ces mouvements barbares qui consistent à mettre le pied droit devant le pied gauche, puis le pied gauche devant le pied droit et ainsi de suite, pendant cinq minutes, de façon à parcourir un petit circuit qui, au bout de quelques minutes, ramènera Tathlète à son point de départ. Mais ce petit délasse-
ment est de trop courte durée. A peine recouché, on retrouvera sa courbature, parce que le temps de travail a été trop court.
Il fallait donc trouver un exercice qui éloignât l'athlète de son lit pendant un temps appréciable, de façon à lui rendre, au bout de quelques heures, toutes ses bonnes dispositions naturelles à rester étendu. C'est ce besoin de mouvement, qui est une des tristes imperfections de la nature humaine, que devait contenter cet exercice peu douloureux du cyclisme en palier. Nous choisîmes donc comme centre de nos manœuvres une région bien plate et que ne désolait aucun de ces accidents de terrain qui jettent la consternation sur nos plus belles routes. Mais la côte abrupte ou traîtreusement douce, la descente rapide, qui oblige à peser sur les pédales, ne sont pas les seuls fléaux de nos chemins de grande communication. Il y a encore, il y a surtout le vent, le vent despotique et obstiné, avec qui on ne raisonne pas, quand il à décidé de ne pas aller de votre côté.
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C'est à un de ces vents pareils que j'ai eu alîaire, la saison dernière, un jour que j'avais pris à bécane la route d'Ouislreham à Luc-sur- Mer. Elle est admirablement plate, cette route, et plutôt agréable en temps ordinaire. Quelquefois même on y rencontre un petit train Decauville vraiment très accueillant. Seulement ce n'était pas l'heure du Decauville... Et c'était l'heure du vent... Passe encore s'il était venu dans ma direction. Mais il était probablement attendu du côté de l'Est. C'était son affaire et il n'avait qu'à y aller. Il aurait aussi bien pu ne pas suivre le ras du sol, puisqu'il avait plusieurs étages atmosphériques à sa disposition. Pourquoi m'entraînait-il de son côté? C'était dune tyrannie absurde ; il n'y avait pas à raisonner. J'aurais dû me soumettre, c'est évident.. D'autant que le vent, si malveillant quand on le contrarie, devient d'une amabilité, d'une prévenance presque excessive quand on veut bien aller dans sa direction. Il vous pousse gentiment, il vous fait faire du vingt-cinq et même du trente à l'heure.
Et vraiment, puisqu'il nous ofïre de pareils avantages, il n'y a pas de raison pour le contrarier. Car, au fond, à bien examiner les
choses, il est bien rare qu'on ait des raisons valables pour aller dans iine direction plutôt que dans une autre, quand on n'est pas facteur rural. Ainsi Tannée dernière, au lieu de lutter stupidement contre les éléments, pour aller à Luc-sur-Mer où je suis attendu, j'eusse bien mieux fait de suivre le vent et de m'en aller à Gabourg déjeuner chez d'autres amis qui ne m'attendaient pas. C'est d'ailleurs la façon la plus polie à la campagne d'aller déjeuner chez des gens; si on les prévient, on les oblige à des frais, à faire revenir de Paris des prunes, des pommes, du fromage et des volailles.
C'est en m'inspirant de celte idée qu'il ne faut jamais contrarier le vent que j'ai établi l'année dernière le programme des excursions de mes Audax de petite vitesse en palier.
J'avais choisi naturellement le centre de la France, en m'éloignant le plus possible des chaînes de partage des eaux, afin d'éviter les contreforts, douces collines, riants coteaux et autres mauvaises plaisanteries.
Chaque matin, à l'heure où le soleil se levait
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(au-dessus de New-York), je réunissais mes A. P. Y. P. sur la place publique de la petite ville où nous avions passé la nuit. Le capitaine de route consultait les vents par le système consacré du doigt mouillé. Aussitôt Tavis reçu, on buvait un dernier verre et Ton partait dans la direction indiquée.
Si, en cours de route, le vent s'avisait de changer d'idée — et ça se sentait tout de suite à une pression qu'il avait l'obligeance d'exercer sur lavant de nos machines, eh bien ! nous n'étions pas durs, nous suivions son idée nouvelle, même si elle nous ramenait à notre point de départ.
Ce mode de voyager a des avantages qu'il est superflu d'énumérer. D'abord il supprime l'usage des plans, puisque c'est le vent qui veut bien indiquer la route et les erreurs d'itinéraire sont bien moins fréquentes, puisqu'il n'y a plus d'itinéraire.
Xous avions parmi nos Audax un philosophe. C'est lui qui me disait :
— A votre place, je n'aurais pas prévenu nos collègues que nous suivions tout bonnement le vent. Vous leur auriez parlé ainsi : « J'ai fait un itinéraire, mais je ne vous l'in-
diquerai pas, pour vous laisser la chance de l'imprévu. » Vous auriez donc suivi le vent, en ayant Fair d'être suivis par lui. Quelle vanité, quelle présomption d'avoir des projets, des résolutions, comme si ça n'était pas au delà des forces humaines ! Quand on suit le vent, le hasard et les événements, on en tire le plus de profits possible. Vos Audax auraient marché victorieusement à trente à l'heure. Ils se fussent admirés réciproquement et eussent admiré leur chef, et personne n'eut songé à rendre grâce au vent qui nous soufflait dans le dos.