‹ Sur les grands cheminsChapitre 30 sur 66 · JOYEUX PIÉTONS · texte numérisé non relu

JOYEUX PIÉTONS

L'automobile a un grave inconvénient : elle nous fait connaître une tristesse que nous ignorions, la souffrance d'en être privé tout à coup.

On est impuissant et penaud, comme dut être, je pense, l'ogre de la légende, quand il se réveilla tout à coup sans ses bottes de sept lieues, grâce auxquelles en quarante ou cinquante enjambées il eût couvert un circuit de ^Trand Prix mettons soixante à cause des tournants qui l'eussent obligé à raccourcir le pas. (Et le voyez-vous s'engageant dans le Tour de Paris!)

J'étais donc, ces jours-ci, dans la situation de ce personnage légendaire le jour où on lui avait « fait » ses bottes, n'ayant plus à ma

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disposition la 40-chevaux qui égrène el sème les bornes kilométriques et demi -kilométriques.

Et j'avais à faire, pour aller déjeuner chez un ami, une lieue à pied sans bottes de sept lieues, avec de modestes souliers de bains de mer de soixante-dix centimètres.

Une pente assez agréable me conseilla d'aller là-bas à bicyclette, mais je savais que ces bonnes dispositions de la route changeraient radicalement quelques heures plus tard, quand je la reprendrais en sens inverse.

Les routes sont ainsi faites. 11 faut savoir les prendre. ^

Ma première impression fut que pendant la nuit quelqu'un avait volé les bornes, car même la première, une de cinq cents mètres, n'arrivait pas.

J'essayai de me faire croire qu'une certaine pierre enfoncée en terre était cette borne, qu'un accident quelconque avait détériorée ; mais je vis bien tout de même que c'était la simple limite d'un champ. Elle était grise et

sale et ne remplissait certainement aucune fonction officielle.

J'aperçus enfin, de l'autre côté d'une très large bande de soleil, une pierre blanche taillée, insolemment immobile, et qui ne faisait aucun effort pour venir à ma rencontre, elle qui d'ordinaire se précipitait servilement audevant de l'automobile.

J'eus la tentation, en arrivant près d'elle, de l'humilier et de m'asseoir dessus... Elle avait tout prévu et présentait à son sommet une arête vive et peu engageante.

La route était bordée par un petit mur qui me fournissait un peu d'ombre pour mes jambes. J'avais la tête sous un soleil stupide, d'une férocité sans exemple, qui en mettait tant qu'il pouvait, sans savoir pourquoi, pour chauffer...

Le grand avantage de la passion, c'est qu'elle nous fait passer le temps; mon indignation contre le soleil m'amena plus vite que je ne l'aurais cru à la borne kilométrique, arrondie et plus hospitalière. Mais ce soleil, qui m'en voulait décidément, s'en était emparé; elle était inabordable...

Cependant une sueur abondante s'était mise

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à couler tranquillemenl sur mon front et le long de mes joues. J'en éprouvai un certain soulagement et une sorte d'orgueil.

J'avais en somme couvert près de douze cents mètres. Ma satisfaction était gâtée cependant par ridée qu'il y en avait encore quelque chose comme deux mille huit cents...

Je me mis à compter mes pas; je m'arrêtai découragé au chiffre de quarante... Il valait mieux marcher sans penser à rien... Et je ne pouvais m'empêcher de penser au soleil et à la route.

Je fermai les yeux... C'était encore un système. Mais il ne mofïrait qu'une chance d'abréger mon voyage en le terminant brusquement au fond d'un fossé.

Tout arrive, môme la borne du deuxième kilomètre. J'étais parvenu à la moitié de ma route. J'essayais de me figurer ce que représentaient, à Paris, ces deux kilomètres restant h parcourir. C'était un peu plus que l'avenue des Champs-Elysées. Elle est bien longue.

Je parvins à une ferme qui correspondait à

peu près au Grand Palais; puis à un bouquet d'arbres... le carré Marigny. Et jetais en vue du rond-point et de la troisième grande borne quand j'entendis un beuglement d'auto. J'afTectai de ne pas voir ces chauIFeurs dont je craignais lapitié narquoise. Mais, quand elle m'eut dépassé, la voiture freina bruyamment... On m'appelait par mon nom... Ces gens allaient déjeuner précisément chez l'ami qui m'attendait.

Ils m'invitèrent à prendre une place vide, que je fus sur le point de refuser. J'étais un peu déçu, du moment que j'avais fait les trois kilomètres, de ne pas me payer la gloire complète d'avoir couvert la route en entier.

Je ne savais pas quel aspect j'avais à ce moment-là. Toujours est-il que ces chautîeurs s'occupaient de moi comme si je m'étais trouvé dans une ambulance urbaine. Je prenais un ton dégagé, je disais que j'aimais assez la marche. Mais leur pitié ne s'arrêtait pas... Et je n'arrivais pas à empêcher ma sueur de couler. Je n'osais sortir, pour m'éponger, les deux mouchoirs trempés dont je sentais l'humidité dans ma poche. Plus j'affirmais mon goût pour les exercices physiques, plus on me prodiguait des paroles de réconfort; on me conseillait de

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prendre un cordial et de me faire frictionner à l'cmbrocation.

J'avais projeté, à l'arrivée devant le perron, de sauter de la voiture avec légèreté, pour attester mon état de fraîcheur. Mais le mécanicien etie propriétaire de l'auto étaieni descendus avant moi, et, me prenant chacun par un bras, sous les regards attendris de vingt-cinq personnes, me faisaient toucher terre avec d'iniinies précautions !

Deux partis se sont formés à bord de la voiture : le parti de la vitesse et celui de la prudence.

Le parti de la vitesse comprend le mécanicien et le propriétaire de la voiture, qui est assis sur le siège à côté de son mécanicien. Il s'est acheté une casquette extraordinaire, qui n'est pas sans analogie avec les masques à œillères qu'on met sur la tête des chevaux craintifs. Cette casquette donne à celui qui s'en coiffe une intrépidité sans égale.

Il faut donc que la voiture aille très vite. Mais elle ne va très vite que si la route est droite, avec un sol bien plan ou incidente de petites montagnes russes.

Ouand le chemin se met à tourner, on ne peut pas se lancer, on ne voit qu'à cent pas

(levant soi, chaque tournanl pouvant nous ménager une rencontre, soit d'une de ces carrioles si bien comprises qu'elles barrent la roule instantanément quand le cheval fait un écart, soit de trois ou quatre vaches flâneuses, qui s'en vont en pensant à autre chose.

Sur la route nationale, à la bonne heure ! Le mécanicien est tout à la joie. Lui, ce qu'il demande, c'est que son moteur lape dur et bien. Aussi aime-t-il la route nationale, toujours la môme. Aussi déteste-t-il la route communale, où il faut modérer la marche, non seulement à cause des tournants, mais pour éviter à l'occasion ces perfides Cailloux, malfaiteurs de petits chemins, dont l'arête vive entre dans l'enveloppe comme un couteau dans de la pâte à beignets.

Madame, chef du parti de la prudence, est dans le fond de la voiture, entourée de deux ou trois invités qu'elle a gagnés à sa cause. Sur la grande route, la vitesse la rend malade. Elle croit voir surgir à chaque instant d'un chemin latéral Ik carriole inopinée. Elle s'épuise à dire : « Cornez ! Cornez ! » Elle tremble à l'idée d'écraser des chiens. Quand elle aperçoit un chien à deux kilomètres, c'est

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deux minutes d'angoisse, surtout quand on a affaire à ces grands feignants de chiens qui ne se dérangent qu'au dernier moment.

Les poules, il y en a trop. Il faut prendre son parti de ce petit fléau. Les poules sont inconsidérées, aussi bêtes vraiment que des femmes qui s'atïblent, quand elles courent devant l'auto avec leurs jupes rétroussées et leurs petits chapeaux de quatre sous.

Monsieur, pour choisir la route nationale, donne pour excuse qu'il ne veut pas abîmer ses pneus. Ce qu'il ne veut pas dire, c'est qu'il aime surtout avaler des kilomètres par grandes lampées, et non à petits traits, avec des à-coups, comme sur les chemins tournants. Madame, elle, n'avoue pas toujours qu'elle a peur. Elle préfère dire qu'elle aime le paysage.

Quand on se trouve en présence d'une bonne côte, là, au moins, on est plus tranquille. Mais la montée finit trop vite. Cette voiture est une « aplànisseuse de côtes » incomparable. On dirait qu'elle les rabat

SOUS ses roues dominatrices. On arrive au faite sans s'en apercevoir. Et, brusquement, des lieues de pays se découvrent de toutes parts, s'étalent d'un seul coup, une immensité se révèle qui n'existait pas une seconde auparavant. C'est au fond de la voiture des cris d'admiration que l'on retient malgré soi, car l'on craint que le mécanicien, en entendant ces cris, ne se croie obligé de regarder le paysage.

Cependant, la voiture, toujours beaucoup trop rapidement au gré de Madame, roule sur la descente. On a débrayé ; elle roule comme abandonnée à elle-même. C'est une chute douce et terrifiante. Madame gémit de plus belle : « Un si beau pays I Et l'on ne s'arrête pas ! »

Au fond, a-t-elle aussi peur qu'elle en a l'air? Mais, comme elle sait qu'on l'écoute à peine, que le mécanicien, soutenu tacitement par le patron, fait semblant de ne pas entendre la voix suppliante, elle en fait toujours un peu plus qu'il n'en faut.

Elle est contente d'arriver dans une petite ville, et, pour que l'on s'arrête, elle invente des tas de commissions, des provisions de

toutes sortes pour le ménage. Il semble que l'on trouvera dans cette petite ville des occasions inouïes, que les poulets et les melons, chacun dans leur catégorie, doivent y être sans rivaux.

La razzia terminée, il faut repartir, sur les injonctions impatientes du patron. Les gens du pays les regardent parce qu'ils n'ont rien de mieux à faire, mais ils n'ont plus aucun étonnement. Ils sont blasés sur les autos, et les gamins ne placent plus leur doigt sur les pneus, pour voir si c'est dur. D'ailleurs les gamins des petites villes sont arrivés à la parfaite compétence. Ils savent, au premier coup d'œil, de quelle marque est la voiture, et tel détail, la place de la barre de direction, devant ou derrière l'essieu, leur indique tout de suite quelle est l'année de fabrication. Aussi, quand on voit s'arrêter à côté de la voiture un jeune homme de dix ans, on commence à être flatté. Ce n'est plus le naïf émoi d'un petit sauvage devant un produit de la civilisation, c'est le coup d'œil averti, l'hommage d'un

connaisseur, devant un moteur puissant, ou un dispositif nouveau.

On se remet en marche, et l'on rattrape la grande route, où les efTrois vont recommencer, d'autant que le soir approche, et que le moteur témoigne d'un entrain et d'une bonne humeur formidables. « 11 monterait sur les maisons », affirme complaisamment le mécanicien..Mais personne ne l'en défie.

Arrivera-t-on pour la nuit ? Sera> t-on obligé d'allumer les phares ? Le patron n'aime pas arrêter. Madame est partagée entre le désir de faire une station nouvelle et la crainte de voyager à la lumière. Le rayon que projettent les phares lui fait peur. Il fait sortir de l'ombre des objets étranges qu'on ne reconnaît pas tout de suite, il éclaire brusquement des virages qui semblent tourner terriblement court.

Enfin on approche de la maison. La machine, qui sent l'écurie, s'annonce par des coups de trompe familiers. Les chiens sont venus au-devant, jusqu'au coin de la route. Ils remuent la queue en cadence. On arrive au perron. On sort des filets tout ce qu'on a apporté, comme si l'on arrivait de pays fabu-

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leux. On a même recueilli un oiseau de nuit qui est venu se plaquer contre la vitre, et on rapporte encore en supplément quelques centaines de moucherons que la voiture a entonnés en passant, les arrachant à leur pays natal.

A table, on fait l'historique du voyage. C'est l'heure où les chronométreurs sortent leurs constatations. L'un dit : «'Nous avons fait trente-quatre kilomètres en vingt-deux minutes. » Et tout le monde veut y croire. Le timekeeper officiel ne dit pas que l'église du village qui lui a donné l'heure du départ, avançait peut-être et que l'heure d'arrivée fut prise en passant près d'une gare, en choisissant innocemment l'heure intérieure.

GOUTEH DE CHAUFFEURS

On a choisi le mardi pour rester à la maison et pour recevoir. Ce jour-là, l'auto n'est sortie que le matin, pour aller à la ville voisine. Elle en est revenue vers midi, avec les objets les plus disparates : doux homards, des journaux illustrés, six pelotons de laine pour faire des tricots à des petits de marins, les photos qu'on a données à développer, une montre réparée, des gâteaux pour le goûter, et des commissions de chez le pharmacien : des cachets, des eaux purgatives et des pommades.

Le mécanicien a rapporté pour son compte une belle couronne de toile cirée, deux enveloppes neuves, qu'il déballe avec amour. Ces enveloppes sont d'un beau gris blanchâtre. Comme elles sont épaisses ! On les dirait in-

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vulnérables. On tend au chef de la tribu une lettre, peut-être une facture, qu'il enfonce dans sa poche, après y avoir jeté un triste regard. Puis il contemple ce beau caoutchouc encore indemne, que les cent mille cailloux de la route attendent sournoisement, pour le mordre, le couper, le percer.

Vers quatre heures, bruits incertains dans la campagne. Ces voix se précisent peu à peu. C'est le grognement d'une trompe, ou la plainte insidieuse d'une sirène. Voici les premières voitures. Yoici lal6-chevaux des gens de Luc, la 30-chevaux de ceux de Yillers ; Houlgate envoie une voiturette sans prétention apparente, et enfin, d'un château des environs de Caen arrive une énorme 60-chevaux qui semble manger tout le monde.

Les mécaniciens s'examinent devant la remise. Pendant ce temps, les patrons, les dames et les invités des patrons ont gagné la pelouse, oii les attend un goûter charapôtre.

On parle à peine de politique, très peu de toilettes; on ne parle même plus des enfants, des soins à leur donner, et de la fameuse question de savoir s'il faut leur couper les

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