‹ Sur les grands cheminsChapitre 32 sur 66 · PROPOS · texte numérisé non relu

PROPOS

— Mon Dieu! qu'elleest bête ! Nous avons failli passer dessus avec la voiture ! Ça n'aurait pas été très grave, mais, malgré moi, j'ai eu un mouvement nerveux pour ne pas Técraser, et, un peu plus, nous faisions une belle embardée. Je n'ai jamais vu d'être aussi stupide...

Ce petit discours s'adressait à une poule qui s'était trouvée bêtement devant une 24chevaux que conduisait mon ami Tonneau.

Tonneau parle beaucoup quand il est au volant. 11 conduit fort habilement, mais il a la manie de croire ou de faire croire que lui et ses passagers échappent constamment aux dangers les plus graves. C'est simplement pour parler, pour avoir un sujet de conver-

sation palpitant. Ce nonchalant et élégant personnage ne cesse de discourir, soit qu'il conduise des voitures automobiles, soit qu'il joue au tennis ou au diabolo, soit qu'il exécute avec des haltères immenses les exercices du dévissé, du jeté, du développé. Il appartient à la variété bien spéciale des athlètes parleurs.

Ce jour-là, il s'en prenait tout particulièrement aux poules ; il prétendait que c'était un des animaux les plus bêtes de la création, que réducation des poules au point de vue automobile ne se ferait jamais, que les poules resteraient éternellement écrasables à merci, alors que les récentes générations de chiens sont déjà faites à la locomotion nouvelle, et que presque tous ces quadrupèdes mettent dès maintenant à se garer une adresse tranquille et surprenante.

— D'ailleurs, continua Tonneau avec sa véhémence habituelle, les poules ne constituent pas une excej)tion parmi les oiseaux. Sauf peut-être les pigeons et les hirondelles, qui sont des maniaques sans doute, mais des maniaques ayant l'apparence deFinlelligence, tous les oiseaux sont des idiots. Et je vois très

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bien Maeterlinck écrivant la Sottise des Oiseaux, pour faire pendant à l'Intelligetice des Fleurs.

Nous a-t-on répété assez souvent dans nos classes cette histoire du peintre Apelle et de ses raisins si étonnants de vérité que les oiseaux du ciel étaient venus les picorer ! Il faut espérer que ledit x\pelle a d'autres performances pour étayer sa réputation. Parce que, vraiment, si son mérite ne consistait qu'à peindre des trompe-l'œil pour les moineaux, ça ne suffirait vraiment pas pour nous étonner, nous autres gentilshommes de sa race future. D'autant que les moineaux sont les êtres delà terre qu'il est le plus aisé de mettre dedans, témoin les épouvantails qu'on leur fabrique : ils prennent deux morceaux de bois recouverts d'une loque pour une créature humaine. On n'a pas idée d'une pareille pochetée !

Cependant, l'auto, conduite par Tonneau, était arrivée dans le petit village de Sallenelles. Nous aperçûmes, devant un café de chasseurs, notre ami Jos, qui revenait d'une

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petite expédition dans la baie. Il attendait son auto, qui devait ie rapatrier.

Jos portait un costume de drap marron admirablement culotté. Une ceinture portecartouches faisait le tour de son ventre martial. Et, sur son chapeau, noblement souillé de boue, il avait piqué une petite plume de canard du plus gracieux effet.

Jos nous accueillit par son compliment de bienvenue ordinaire :

— Vous voilà, espèce d'envaseurs !

C'est son terme de prédilection. Il prétend que c'est lui qui Ta inventé. Mais, ce mot, je l'ai entendu dire un peu partout cet hiver. Je trouve, d'ailleurs, qu'il est fort expressif, tout en étant infiniment moins grossier que le mot qu'il remplace.

L'envaseur est particulièrement odieux aux automobilistes. C'est le monsieur qui nous met en retard parce qu'il écrit des cartes postales, qui encombre l'auto de bagages instables; sa valise vous roule constamment sur les jambes; il vous emprunte un stylo impeccable, qui vous avait fait un service parfait pendant deux ans, et vous le rend abîmé, et suintant l'encre pour la vie.

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L'envaseuse est la dame qui vous fait changer de place avec elle, qui ouvre une fenêtre de la voiture parce qu'elle a trop chaud, se plaint ensuite d'avoir froid, et vous oblige à faire des efforts surhumains pour remonter la vitre.

L'envaseur, dans les hôtels où l'on s'arrête, désorganise tout le service en exigeant des mets et des boissons spéciales. Il vous fait rester une demi-heure de plus, parce qu'il a demandé une communication téléphonique; il achète des victuailles inutiles, ctqui empuantissent la voiture.

Il se peut que Tonneau et moi nous soyons quelquefois des envaseurs. Pourtant, ce jourlà, notre conscience ne nous reprochait rien qui pût nous faire mériter ce titre. Mais Jos nousle donnait sans doute une fois pour toutes, parce qu'il voulait bien nous considérer comme des envaseurs de nature.

— Si on buvait un petit verre? nous dit-il, sans que cette seconde idée parut se lier à la première.

On s'assit devant le restaurant. Pour Jos, le petit verre consistait en une tranche copieuse de rosbeef froid qu'il se fit servir en guise

cVapéritif. Ce mangeur de viande s'était déjà appuyé du jambon sur son ijatea,u de chasse. Il nous promit de nous faire goûter chez lui un foie braisé dont nous lui dirions des nouvelles.

— Est-ce que vous avez tué beaucoup de gibier ?

— Pas mal, dit-il à demi voix, mais pas assez bas cependant pour qu'un autre chasseur, qui se trouvait à une table voisine, n'entendît pas ses paroles. Ce chasseur regarda Jos et se mit à rire avec attendrissement. Il s'adressa à nous, sans façon, et désignant notre ami :

— Savez-vous comment on l'appelle à Sallenelles?... La Providence des oiseaux de mer... C'est lui qui est chargé de les avertir qu'il y a du danger, en tirant des coups de fusil dans les environs de l'endroit où ils passent.

Jos haussait les épaules.

— N'en croyez rien, nous ^it-il.

Il ouvrit sa carnassière et nous montra deux courlis...

— Il les ballade depuis huit jours, nous dit le chasseur. C'est deux oiseaux que j'avais tués et qui sont tombés dans sa barque.

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