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PLAISIR DU BRIDGE

Neuf heures du matin. — Nous nous arrêtons à la grille de Suresnes pour les formalités d'octroi. Puis nous traversons le pont et nous filons sur Rueil, Chatou et Saint-Germain. L'auto va bien. C'est un phaéton 24- 30 chevaux. Nous sommes trois à l'arrière ; mon ami Georges, qui nous emmène, est à côté de son mécanicien.

C'est une très bonne idée que cette ballade de huit jours en auto. Il fait un peu frais. Mais pour des gens qui se sont couchés à deux heures du matin, c'est un réveil excellent... Ah ! quel bridge admirable nous avons fait cette nuit! Ce « sans atout » désespéré qui a sauvé ma dernière partie ! J'ai raccroché deux levées — vingt-quatre points — qui m'ont sorti d'affaire. C'était vraiment agréable.

Onze heures trois quarts. — Nous voici à

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Evreux. On a marché convenablement. A Thôtel, nous trouvons un petit cabinet, où nous pouvons déjeuner tous les quatre. Chacun de nous quatre avait son idée qu'il ne disait pas. et ces quatre idées étaient les mêmes.

Après le déjeuner, très rapide, on décide qu'il ne faut pas presser le mécanicien. Il arrange, en arrivant, un petit truc dans son moteur; il ne s'est pas mis à table tout de suite; laissons-lui le temps de déjeuner et de digérer. En un clin d'œil notre table est desservie ; il ne reste que la nappe, et l'on voit sortir d'on ne sait où deux jeux de cinquante-deux cartes, une feuille de papier et un crayon.

Un « tour » complet nous mène jusqu'à deux heures et demie. On reprend la route dans la direction de Lisieux. Je suis préoccupé... Je n'aurais pas dû perdre la dernière manche. J'avais un carreau maître en main... J'avais mal calculé... C'est ennuyeux de rester là-dessus... Où va-t-on s'arrêter mainten-ant ?

Un bruit soudain... Le mécanicien fait un geste d'épaules désespéré ; cependant je ne sais quel espoir entre dans mon cœur... Nous avons crevé à l'arrière. Un antidérapant... Quarante-cinq minutes.

Quatre gentlemen sont bientôt assis sur rtierbe, et, sans ce sacré vent qui retourne les cartes, le pays serait vraiment charmant.

Tout a une fin, Le mécanicien, sa réparation terminée, attend, rhabillé, auprès de sa voiture. Nous nous levons, d'autant que l'herbe d'un champ n'est pas la table de jeu rêvée. Les sièges, trop bas pour les jambes, sont trop haut relativement au tapis. On a mal dans les genoux et dans le dos. On remonte au plus vite, et l'on se préoccupe de gagner Caen avant la nuit.

Huit heures du soi)\ — Nous sommes installés dans une petite auberge près de Moult, sur la route de Caen. Nous renonçons pour aujourd'hui à V « Athènes normande ». Il y a quelque chose de cassé dans notre changement de vitesse.

Pendant qu'on nous prépare une omelette au lard, nous nous sommes procuré une lamj3e à huile que nous avons installée sur une table. (J'allais écrire : sur une table boiteuse. Mais contrairement à toutes les traditions, cette table ne boitait pas.)

Hien ne peut dépeindre Tétonnement d'un aubergiste des environs de Moult, quand il se

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lève à trois heures du matin, parce qu'il entend du bruit dans son auberge, et quand il voit ses voyageurs, qu'il croyait couchés depuis longtemps, encore installés à une table de jeu. L'un de nous, un fou, propose de se coucher. Un lâche le suit, et, comme il est difficile de jouer à deux, nous sommes obhgés d'aller nous coucher aussi. Et nous dormons bêtement jusqu'à onze heures du matin, dilapidant dans un sommeil alourdi les belles heures que le temps nous avait données pour les employer au noble jeu du bridge.

Le mécanicien était parti en vélo à Caen pour chercher une pièce de rechange, et nous dûmes passer la journée dans l'auberge autour delà table en question, que nous aimions maintenant comme un meuble de famille.

Notre conducteur revint vers le soir et la voiture se trouva prêle en un instant. Mais nous avions pris une grande résolution. Nous nous étions attachés à cette petite auberge norma^ide. Les lits n'y étaient pas fameux. Mais ainsi on y restait moins longtemps, et

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c'était toujours cela de gagné. Nous renonçâmes à la Bretagne, à la Vendée et à mille sites divers. Et nous restâmes aux environs de Moult jusqu'à la fin de nos huit jours.

Je dédie cette histoire rigoureusement exacte à tous les amateurs de bridge, qui me comprendront.

Les gens qui ne jouent pas ne savent pas pourquoi, irrésistiblement, autour de cette table verte, viennent s'installer des personnes de tout âge, depuis l'octogénaire chancelant jusqu'à la jeune femme frivole. La blonde amoureuse oublie ses amours, le négociant ses soucis, le poète et le guerrier leurs rêves de gloire.

— C'est la mort de la conversation, médisait l'autre jour une maîtresse de maison qui ne joue pas encore.

Mais il y a tellement de passe-temps qui sont la mort de la conversation : la bicyclette, le tennis, et les jeux de cartes antérieurs au bridge ! 11 y a des années, des siècles que la conversation se meurt.

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Et puis, c'est faux: la bicyclette et le tennis, loin de tuer la conversation, fournissaient déjà des sujets do causerie. On parle cycle et on parle tennis à l'heure du repas. Seulement les cyclistes et les joueurs de tennis sont parfois fatigués et ne parlent pas. Les joueurs de bridge, au contraire, sont très animés et commentent les coups. Les personnes qui ne connaissent pas le bridge ne s'y intéressent pas. Mais elles n'ont qu'à apprendre le bridge.

— Ce jeu nous satisfait, nous disait un philosophe joueur de bridge, parce que nous avons un grand besoin d'activité et une grand* horreur de l'effort. Je ne dis pas qu'il ne faille pas, en jouant au bridge, s'efforcer de réfléchir et de calculer. Mais nous sommes très stimulés par le besoin de vaincre et la crainte de nous faire attraper. L'effort ainsi aidé est beaucoup moins pénible.

— Le bridge, me disait un sportsman joueur de bridge, a l'inconvénient de faire paraître la vie trop calme, trop lente, trop insipide aux heures où l'on ne joue pas. Il nous habitue à une telle fréquence d'espoirs, de luttes, de déceptions, de triomphes, que, lorsque j'ai Hni la partie, il me semble que je

quitte une auto qui fait du cent à Theure pour monter dans un tacot de 3-chevaux.

Dernièrement on jouait une pièce, assez agréable d'ailleurs, oii il est question de bridge. J'avais amené un forcené joueur de bridge à la répétition générale. Il paraissait fatigué. Il écouta la pièce avec un sourire bienveillant. A un moment donné, comme les acteurs, dans le jardin d'une villa, se livraient à de brillantes considérations sur l'amour, le mariage et les beaux aspects du soir, mon voisin se pencha vers moi, et, d'un ton un peu impatienté :

— Puisqu'ils sont en nombre, au lieu de rester là à nous raconter des histoires, pourquoi ne vont-ils pas faire la partie ?

Mon ami François, excellent conducteur d'automobile, est un homme intelligent et plein de qualités. Il n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu méfiant et de généraliser un peu trop rapidement les données que lui a fournies son expérience de chauffeur.

— Surtout, nous disait-il un jour, ayez bien soin de ne jamais demander votre chemin à un habitant, car il n'a jamais d'autre idée que de vous mettre dedans.

J'avais déjà entendu au régiment, quand on nous faisait la théorie du service en campagne, celte appréciation sévère, et injuste, de l'habitant.

Je veux entreprendre ici sa défense.

L'habitant, à de rares exceptions près, m'a toujours paru bien disposé à venir en aide

aux automobilistes, du moment que l'on s'adresse à lui poliment.

Et, d'ailleurs, comment voulez-vous qu'il ne soit pas aimable?

N'oublions pas qu'on « lui demande quelque chose », qu'on le place un instant dans la situation supérieure de l'homme informé, en posture de rendre un service. C'est tellement vrai qu'un chaufTeur avisé de ma connaissance, pour se concilier les gens d'un village, leur demande exprès des renseignements dont il n'a que faire. Au moment de se mettre en route, on s'adresse à un autophobe hargneux, qui, d'un coin de chemin, vous regarde avec une hostilité bien évidente... Alors, on voit sa figure changer peu à peu. Il semble qu'il vous ait pris sous son protectorat, et qu'ainsi la conquête ait éteint sa haine, Et il suit des yeux la voiture avec une inquiète sollicitude.

Ce qui a fait naître cette fâcheuse légende sur la malveillance de l'habitant, ce sont les chaufTeurs pressés, qui ne savent pas poser les questions, qui crient à un vieux paysan terrorisé : « Villeneuve, c'est bien par là ? » avec une autorité tellement brutale que le vi.eillard hoche presque toujours la tète affir-

mativement, soit parce que, très troublé, il n'a rien entendu, ou par une sorte de politesse timide, pour ne pas démentir des messieurs si sûrs de leur fait.

Il y a aussi l'habitant qui ne sait pas et qui veut avoir l'air de savoir. C'est bien naturel à lui. Il est dans son patelin. Il doit être au courant. Vous le prenez au dépourvu en lui posant une question inopinée ; à moins qu'il ne soit pas du pays, et qu'il puisse répondre : « Je ne suis pas d'ici », il est bien dur pour lui de se montrer inférieur à sa tâche. C'est à vous de discerner l'indécision qu'il a dans ses yeux, et à tenir son renseignement pour non avenu.

Quand on est dans un de ces petits villages qui paraissent inhabités, et qu'on a réussi à mettre la main sur n'importe quel indigène, on essaie de lui tirer ce qu'on peut. Mais, dans les bourgades un peu importantes, on peut choisir. Il y a des gens qui paraissent renseignés, et d'autres qui ne semblent au courant de rien.

A défaut du voiturier qui conduit un tom-

bereaUj ou du maréchal ferrant qui connaît les environs, on peut user du vieux promeneur, mais celui-là est un peu dangereux... C'est le « conférencier ». Il pose la main sur le capot, pour montrer qn'il n'a pas peur des autos, et qu'il sait ce que c'est, et aussi pour vous empêcher de partir avant de l'avoir complètement écouté. Puis il vous explique là route qu'il faut prendre, avec une telle abondance de renseignements qu'il n'y a rien à en retenir. Parfois, il vous propose deux itinéraires, les compare, apprécie la nature du sol, évalue le relief des terrains, suppute les distances. On a beau le remercier, lui dire que l'on s'y retrouve parfaitement... c'est peine perdue. Et si l'on a réussi à se mettre en route, il vous court après pour vous donner des tuyaux indispensables, il vous fait signe d'arrêter, et s'emporte en des gestes désespérés parce qu'on n'arrête pas ; il semble qu'on aille aux pires erreurs et aux pires catastrophes.

Cette variété d'habitants, si prévenants, est détestée par les chauffeurs qui n'aiment pas

qu'on leur fasse perdre leur temps. François, le compagnon de route dont je parlais tout à l'heure, les regardait d'un air plein de méfiance et leur prêtait les plus noirs desseins. Ce n'étaient pas seulement pour lui des raseurs, mais des gens pleins de fourberie.

Nous nous étions arrêtés pour une petite réparation dans le garage le plus important d'une ville du Centre. La réparation devait durer deux heures. J'étais allé me promener dans la ville, avec cet état d'àme particulier du chauffeur « en carafe », qui fait les cent pas dans la rue principale, et cherche éperdument ce qu'il pourrait acheter dans les boutiques, afin de tuer le temps. J'avais fait l'emplette d'un chapeau de paille inutile, d'une paire de sabots superflus, de bonbons, de cartes postales, d'une pipe en écume... Ce pillage désœuvré, même en prolongeant les stations dans les magasins, ne m'avait occupé que pendant une demi-heure. Il faisait chaud. Je ne voulais pas entrer dans un café, parce que j'avais déjà l'estomac noyé d'orangeade... Je rentrai dans le garage et je m'assis tristement sur une caisse d'essence... Puis j'avisai au mur une carte du pays. Et je me souvins

tout à coup que nous n'étions pas sûrs de notre itinéraire. J'allai examiner la carte avec attention... Je me sentis toucher à l'épaule... Un personnage vénérable, à la barbe blanche et prophétique, me tendit un petit plan portatif, offert par le syndicat d'initiative de la région.

Pour le remercier, je lui demandai quelques conseils sur la route à suivre ; il me fît bonne mesure. Je n'avais rien de mieux à faire, etj'écoutai sa petite dissertation, d'où je retins quelques détails assez précis.

Il me quitta enfin pour aller parler à d'autres touristes en panne.

— C'est un vieux monsieur très estimé me dit la patronne du garage. Il est conseiller à la Cour d'Appel. Il s'occupe du pays.

Cependant la réparation était terminée et nous reprîmes place dans la voiture...

— Je sais le chemin, dis-je à François. Le monsieur là-bas m'a donné de bons renseignements.

Mais François lança au monsieur un regard oblique.

— Heu! heu! fit-il. Ce sont de ces gens qu'on rencontre dans les garages ; il faut s'en méfier comme du feu.

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Nous nous mîmes en route, et nous sortîmes du garage, pendant que le vieux conseiller à la Cour, injustement méprisé, nous faisait les signes d'adieu les plus affectueux.

— Ce vieux-là, dit François, si vous étiez resté cinq minutes de plus avec lui, il aurait fini par vous prendre votre tabac et par vous emprunter quarante sous...

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