LES NOTES DE ROUTE
les connues, et il ne s'agissait pas d'établir des records de ville à ville. Mais nous avions à notre bord un statisticien féroce. Après avoir noté notre heure de départ, puis notre passage et notre arrêt à loctroi du pont de Suresnes, il eut le malheur de casser un crayon. Athis avait un stylographe. Le statisticien n'était pas habitué à cet instrument. Il se tacha les doigts et tacha sa feuille de calepin, ce qui lui sembla plus grave. Il passa alors son carnet à Athis, en le priant de bien vouloir noter les temps qu'il lui indiquerait.
La voiture roulait assez bon train sur une route agréable. «Je suis content du moteur, disait le mécanicien. Nous allons bien ce matin... » On oublia de toucher du bois... Et l'on entendit, peu après, une détonation. Un de nos pneus arrière avait éclaté... La voiture s'arrêta, « 10 h. 44 m. 15 s. » dit le statisticien.
Athis inscrivit docilement l'heure d'arrêt. Le mécanicien se mit à la besogne et, vaillamment aidé par nos regards énergiques, il remonta le pneu en trente-trois minutes, chronographe en main.
Athis inscrivit : 32 m. 54 s, Et il ajouta ces mot : « Panne de pneumatique, »
Nous avions repris une très bonne allure. « Ahl disait le mécanicien, si nous n'avions pas eu ce cochon de pneu, la voiture va si bien ce matin!... » On oublia encore cette fois de toucher du bois. La marche sembla se ralentir... L'auto s'arrêta tout à fait... « Plus d'essence dans mon réservoir », dit le mécanicien. Mais le statisticien avait dit avant lui : « Midi 15 exactement. »
Nous regardâmes autour de nous. La route poudroyait... Les arbres verdoyaient... Mais nous vîmes cependant venir quelque chose. Un point noir, cette fois de bon augure, apparut à l'horizon. Il s'accrut, devint un jouet d'enfant, puis quelque chose d'un peu plus gros, puis une solide limousine. Le monsieur à barbe blanche qui la conduisait, probablement le bon Dieu lui-même, stoppa auprès de nous, et, sur l'aveu de notre misère nous offrit un bidon de cinq litres. On eut toutes les peines du monde à lui en faire accepter le prix, soit deux francs, et il voulut à toutes forces nous rendre un sou, parce qu'il
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n'avait payé le litre que trente-neuf centimes. Puis il s'éloigna, auréolé d'une gloire céleste.
On se remit en route, et Athis, flegmatique, inscrivit sur le carnet officiel : « Onze minutes d'arrêt, panne d'essence. »
Nous n'avions faim, ni les uns ni les autres, ayant pris un petit déjeuner au départ, et un autre petit déjeuner sur nos provisions de route, pendant la panne Ju pneu. Nous pensions bien que nous n'aurions plus d'ennuis, mais on ne pouvait pas savoir... Notre petite inquiétude disparut peu à peu, au bruit berceurde l'auto et au spectacle exquis de la verdure. Nous arrivions maintenant sur un plateau, et nous aperçûmes un de ces tableaux immenses devant lesquels il faut stationner un peu. « On s'arrête ! » criâmes-nous, Athis et moi, d'une seule voix... Un enthousiasme gonflait nos âmes lamartiniennes. II reste trop peu de cette émotion dans mon souvenir pour que je me risque à abîmer ce tableau admirable en vous en faisant une description, à laquelle d'ailleurs vous ne tenez peut-être pas. Croyez-moi doue sur parole quand je vous dirai que c'était ce qu'il y a de mieux en fait de point de vue.
... Cependant le statisticien gardait un visage morne, et ce calme effrayant qui décèle une impatience très vive.
Nous le sentîmes et peut-être prolongeâmes-nous un peu notre contemplation...
— Àvez-vous inscrit ? demanda-t-il à Athis, quand la voiture se remit en marche.
Athis lui tendit son calepin, ou le statisticien put lire : « Midi 45, quatre minutes d'arrêt... Panne de paysage... »