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L'OCTROI ET LA DOUANE

Un bon vieux monsieur de mes amis, percepteur en retraite, a trouvé un plaisir nouveau, économique, et très innocent. Le dimanche, de grand malin, il se rend, muni d'un grand pliant confortable, à la grille de Suresnes. Puis il assiste tranquillement au départ des automobiles qui filent vers les pays occidentaux. Vers midi, il s'en va prendre son déjeuner dans un restaurant des alentours. On le connaît, on lui donne un bon fauteuil d'osier. Il mange lentement, il digère. Un petit livre de choix l'entraîne au sommeil et glisse à peine de ses doigts languissants. Au réveil, il le retrouve tout de suite, et il le lit avec un esprit frais.

L'après-midi passe fortagréahlement, somme toute. Puis, vers six heures, mon ami retourne

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à la grille avec son pliant, pour assister à la rentrée des autos.

D'ici quelques années, la grille de Suresnes sera garnie de badauds paisibles, comme le carré des pannes. Mais les départs et les rentrées d'autos se font à des heures moins commodes.

Au carré des pannes, il suffit d'être là pour le retour des courses, entre cinq et six heures. Suresnes est plus lointain et moins facile d'accès.

Néanmoins, un jour viendra où l'on se rentfra compte du charme particulier qu'il y a à voir les excursionnistes s'envoler le matin vers l'aventure, pour revenir le soir poussiéreux, plus calmes, mais heureux des kilomètres accomplis.

Mon ami, pour le moment, est un des rares qui aient su profiter de cette joie gratuite qu'offre aux badauds déshérités la bienveillante administration de l'octroi.

Rien ne devrait arrêter le monstre bondissant sur la route, rien ne devrait s'opposer à

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la marche de la victorieuse automobile. Elle n'a en face d'elle qu'un seul maître qui, pour quelques instants au moins, la refrène et la dompte : cet adversaire tout-puissant, c'est l'employé d'octroi.

A la grille de Suresnes, à toutes les portes de la Ville-Lumière, veillent le Moyen Age , la Barbarie, l'Inquisition. Ces trois spectres sont représentés par des êtres à face humaine, débonnaires d'aspect. Ils sont vêtus d'un uniforme de couleur sobre, coiffés d'un képi assez modeste. Ce sont de braves employés, de dignes citoyens. Mais ils ont pour maître la Routine... Et, en travers de la voie triomphale où le Progrès s'avance fièrement, comme il est dit dans les discours officiels, l'employé d'octroi se dresse, impassible et insurmontable.

Que les gardiens de passage à niveau, pour être tranquilles et pour n'avoir pas à fermer de temps en temps leur barrière, prennent le parti de la fermer tout le temps, voilà encore ce qu'on peut admettre. Tant pis pour les gens pressés! On les protège contre leurs

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imprudences possibles. Le passag^e presque problématique d'un petit train léger immobilise pendant des dizaines de minutes vingt autos frémissantes... C'est très bien. Aux abords d'une petite station, une machine de manœuvre, un coucou démodé, d'un autre lige, trimballe à quatre à l'heure d'une voie sur l'autre des wagons abandonnés. C'est encore très bien. Nous sommes en France dans le domaine de la petite vitesse, « oii l'on ne précipite pas le mouvement ».

Je trouve encore très bien que la loi autorise les gardes-barrières à laisser fermés la nuit, saîis lumière, les passages à niveau dits de troisième catégorie. Les compagnies des chemins de fer barrent les routes de pièges à automobiles. C'est en somme de la bonne concurrence.

Mais, tout en tremblant et tout en protestant de mon respect pour les usages administratifs, je demande s'il ne serait pas possible de trouver un moyen pour ne pas arrêter les automobiles à la grille de l'octroi. Quand on va en auto-taxi de l'Arc de Triomphe à Neuilly, il faut s'arrêter trois minutes à l'aller, et encore au retour. Pour une double course

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qui doit durer en tout dix minutes, c'est peutêtre beaucoup d'arrêts.

OnsupprimeraunjourroctroijC'estentendu.

Mais en attendant...

Dans certaines grandes villes de France, où Toctroi subsiste, un employé arrête la voiture, vous demande poliment si vous n'avez rien à déclarer, jette un coup d'œil de méfiance courtoise à l'intérieur de la voiture, retire sa casquette et vous fait le signe libérateur... Le plus souvent, on ne s'est pas arrêté, on a ralenti simplement. C'est môme, a-t-on dit, un moyen excellent pour diminuer l'allure des autos à l'entrée des villes.

Mais, au moins, il n'y a pas là, comme à Paris, cette comptabilité, ces feuilles, ces petits carnets, ces règles en bois pour mesurer la hauteur du liquide dans les réservoirs. On me répond que ces mesures sont nécessaires pour éviter la fraude. Mais, sérieusement, ne pourrait-on éviter la fraude autrement? Les perquisitions de la douane et de l'octroi sont humiliantes, quoi qu'on fasse.

Chaque voyageur qui débarque à une gare esl traité comme un inculpé. On a supporté cela pendant très longtemps sans s'en apercevoir. On est devenu, je le sais bien, d'une délicatesse maladive, d'une civilisation absurde. Mais c'est comme ça. C'est aux législateurs h tenir compte de ce fait déplorable. Nous n'aimons pas être traités comme des fraudeurs, même si nous fraudons un petit peu.

Ce système d'investigations injurieuses n'atteint même pas son but. Si l'on ne faisait pas ouvrir les malles et les cartons à chapeaux, on ne passerait pas davantage de cartes à jouer et de tabac étranger. Beaucoup de gens du monde ne trouveraient plus à cette contrebande inofîensive le petit attrait pervers qu'elle présente aujourd'hui. Ils s'apercevraient que les bons cigares qu'on trouve ici en France sont aussi bons à fumer que tant de mauvais cigares que l'on passe dans toutes les poches de son veston.

L'Administration laisserait échapper quelques fraudeurs sérieux, mais, en revanche.

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on éviterait d'ennuyer et de tracasser des centaines de milliers de braves gens. D'ailleurs, ce ne sont pas les bons fraudeurs qu'on peut atteindre. Ceux-là sont des malins, qui passent à travers les mailles du filet. Et je n'ai jamais été sûr de la véracité d'un fonctionnaire des douanes qui me racontait le trait d'esprit suivant de certaines gens de son administration.

Des fraudeurs belges avaient réussi à faire passer en France toutes sortes d'objets précieux de petit volume soumis aux tarifs douaniers. On apprit un jour que toute une bande d'entre eux avait préparé de fausses bouillottes de wagons, qu'ils avaient apportées, entourées de couvertures, comme des bagages à main. Ils avaient fait choix d'un train omnibus ou semi-direct, au lieu de prendre le rapide. Ils avaient, au départ de Bruxelles, remplacé les bouillottes du compartiment par celles de leur fabrication. Deux de leurs complices, à une station avant la douane, étaient descendus du train en emportant les bouillottes remplacées. Gomme, sur le court trajet de Bruxelles à Paris, on ne changeait les bouillottes qu'une fois, à je ne sais quelle gare

du réseau français, ils avaient le temps de faire, après la frontière, l'opération inverse. Deux autres complices remontaient dans le train avec des bouillottes ordinaires enveloppées de couvertures. On les mettait à la place des bouillottes truquées, qui étaient, à leur tour, descendues, avant d'arriver à Paris, à une petite gare.

L'Administration des Douanes eut vent de cette histoire. Une enquête delà Sûreté révéla que la bande était nombreuse, et affiliée à des gens que, pour je ne sais quelle raison, il valait mieux ne pas compromettre. Alors on s'entendit avec les chemins de fer belges. On envoya des bouillottes de la compagnie à une gare où le changement ne se faisait pas d'habitude. Et l'on mit ces bouillottes ordinaires à la place des bouillottes truquées, que l'on emporta simplement, au nez des fraudeurs, avec les centaines de mille francs de bijoux et de dentelles qu'elles pouvaient contenir.

Comme je le disais, cette histoire me paraît contestable, et, à ces traits d'habileté de l'ad-

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ministration, je préfère Tes romanesques exploits des contrebandiers.

Il y a une trentaine d'années, un haut fonctionnaire des douanes d'une ville de l'Est voulut se rendre compte de la façon dont s'opérait la contrebande. Une grande quantité de . montres étaient passées de Suisse en France sans payer le moindre droit. Le fonctionnaire en question, se trouvant en Suisse, se rendit incognito chez un fabricant de montres, et flt l'emplette d'un beau chronomètre.

— On vous l'enverra, Monsieur.

— Mais les frais de douane?

— Il n'y a pas de frais de douane à payer. On s'organisera...

Le fonctionnaire donna à tous les employés des ordres sévères... Aussitôt arrivé chez lui, il trouva sa montre dans sa malle. Les fraudeurs avaient su reconnaître l'identité du monsieur et s'étaient justement dit que ses bagages avaient des chances de n'être pas visités...

— Où est-il encore passé?

Nous étions devant Thôtel de France, nous avions pris place dans la voiture. Le chauffeur attendait devant, pour mettre en marche.

On s'était arrêté à neuf heures du matin pour prendre un café noir dans la salle à manger de ce petit hôtel, auprès d'un billard de drap jaune et au milieu d'un grand nombre de mouches. Pendant que j'examinais au mur une savante illustration des coups rétrogrades, des coulés sur bande et des massés, Adalbert avait disparu... Et il ne reparaissait pas.

Nous ne savions pas exactement où il était; mais nous savions à peu près quelles devaient être ses occupations. Il était évidemment dans un magasin, en train d'acheter quelque chose.

Adalbert avait en effet ce vice : il ne pou-

vait voir un magasin sans y entrer. C'était un vice de voyage. A Paris, par un phénomène curieux, vivant au milieu des magasins, il ne les voyait pas. Mais aussitôt qu'il avait roulé quelque temps entre deux champs, aussitôt qu'il apercevait une agglomération, il cherchait instinctivement un magasin, et s'apercevait tout à coup qu'il lui manquait un ustensile de toilette, ou un livre, ou un pâté de veau, et que ces objets étaient absolument indispensables à sa vie.

Nous avons tous ressenti, à l'étranger particulièrement, cette espèce de fascination. Sans parler des somptueux marchands de tabac de Bruxelles, qui suscitent en nous le besoin impérieux de nous ruiner en cigares, il est difficile de ne pas s'arrêter devant une boutique de maroquinerie comme il yen a des quantités à Paris, de ne pas consulter les étiquettes, et de ne pas trouver que tel porte-monnaie, tel vide-poche sont des occasions extraordinaires dont il faut se hâter de profiter. On fait alors dans son esprit la revue de toutes les personnes à qui il serait bon de rapporter un cadeau. D'ailleurs, il est rare que l'on donne suite à ces projets.

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Mais Adalberl, lui, ne manque pas d'y donner suite. Il est arrivé, pour n'avoir pas résisté d'assez bonne heure à sa fatale passion, il est arrivé à subir l'attrait des plus petites échoppes. Et quand, traversant la rue unique d'un petit village, l'auto passe à bonne allure devant des épiceries modestes ou d'infîmes merceries, Adalbert ne manque pas de se retourner et de les suivre d'un long regard de regret, comme s'il y laissait une partie de son cœur.

Il se rappelle tout à coup, en passant devant un petit chef-lieu d'arrondissement, qu'il a besoin d'un chapeau melon. Nous le raisonnons doucement ; nous lui disons que dans cette localité il ne trouvera rien de bien. Mais il s'entête à descendre chez le chapelier, et n'en sort qu'après avoir essayé tout le stock. Il finit toujours, pour ne pas avoir dérangé pour rien le marchand, par prendre un chapeau dont il n'est pas satisfait. On reprend la route. Adalbert est triste. Ne cherchez pas ce qui le tourmente. Il regrette d'avoir acheté son chapeau. Notez que, sans être positivement avare (est-on jamais positivement un avare?), cet acheteur inlassable est un garçon

« regardant ». Mais, quand on est possédé par une passion maîtresse, il n'y a pas à discuter.

Les remords qu'il éprouve après des transactions un peu fâcheuses ne guérissent jamais Adalbert. Car, à peine a-t-il acheté un chapeau qui lui déplaît qu'il ralentit la marche du chauffeur, au prochain passage de bourg, en prétendant mensongèrement que les gendarmes de cette localité ont une réputation de sévérité féroce. Puis, tout à coup, il aperçoit une boutique, qu'il a cherchée avidement, et il s'écrie :

— Voilà mon affaire !

On ne peut pas résister. Il faut s'arrêter devant ce magasin de confections. Adalbert est déjà à l'intérieur, en train d'expliquer à une dame très âgée qu'il lui faut un pantalon de toile. La vieille dame jette un cri mourant audessus d'un petit escalier qui descend dans un vague sous-sol. Peu après on voit apparaître à la surface un vieillard plus vieux encore.

Il dit à la vieille dame, dans un souffle :

— As-tu le centimètre?

Leurs quatre mains cherchent, vacillentsur le comptoir, pareilles à des oiseaux blessés.

Le vieillard passe le centimètre autour cle là taille d'Adalbert, Adalbert est heureux au possible ; le reste du monde n'existe plus pour lui; il est en train d'acheter un pantalon !

Le vieillard a posé comme repère sur le centimètre un vénérable ongle de pouce, noir depuis cent ans. Il sort de sa boutique, pour essayer de lire le chifl're. Mais il n'y parviendra jamais. C'est Adalbert qui, par-dessus son épaule, annonce tout haut :

— Cent quinze !...

Le vieillard garde d'abord le silence; puis il dit doucement :

— Cent quinze... je n'aurai pas...

— Mais non, parbleu! rugissons-nous d'une seule voix. Cent quinze ! Il n'aura pas! Est-ce qu'on a la prétention de trouver des pantalons tout faits, quand on a un ventre comme le tien et des pattes ausssi courtes ? Des mesures aussi monstrueuses n'existent pas dans la confection !

Parole imprudente ! Le vieillard nous regarde. Puis, de sa perfide voix douce :

— Mais je pourrai vous le faire sur mesure. Nous regardons Adalbert. Il n'est pas pos-

LE CLIKNT 23!)

sible qu'il accepte cela ! Commander un pantalon, dans ce patelin où il ne reviendra jamais? Ce vieillard et sa femme n'ont peut-être pas d'ouvriers. Ils mettront deux ans pour mener à bien celte entreprise.

Mais Adalbert n'hésite pas. 11 est rentré dans la boutique Et le vieillard tremblant recommence son interminable opération de mesurage...

Chez le pharmacien d'un petit village de montagne il se fit faire, pour une maladie de reins imaginaire, une ceinture en caoutchouc, très compliquée. Dans un hameau de bûcherons il commanda à un jeune homme de dixsept ans, qui travaillaitle bois, une armoire de salle à manger; il acheta tout un stock de papier à lettres quadrillé dans un petit bureau de tabac ; plus loin il fit le trust des espadrilles, en rafla quinze paires. Notre malheureuse auto ressemblait à une voiture de colporteur.

Mais où est-il donc passé?

Nous aperçûmes enfin au tournant de la rue sa belle barbe blonde.

Nous nous étions lassés de. lui dire des injures... Nous nous bornâmes à lui dire doucement :

— Quand tu voudras,..

Il tenait à la main divers paquets qu'il plaça minutieusement dans l'auto,

— Il faudra, nous dit-il, revenir en arrière et nous arrêter au bout de la ville. Il y a paraît-il, un coiffeur qui vend des rasoirs mécaniques merveilleux.

— Comment? un rasoir mécanique? Tu veux donc couper ta barbe ?

— On ne sait pas, dit-il, on ne sait pas...

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