‹ Sur les grands cheminsChapitre 39 sur 66 · SUR LA MER · texte numérisé non relu

SUR LA MER

— Il y a du bon ! Le bateau est encore à la jetée !

Ce cri de triomphe fut poussé par un de nos compagnons... Je ne m'associai pas à sa joie. Pendant une demi-heure, j'avais sournoisement espéré que nous rlianquerions le bateau, et que l'expédition dans cette île serait ajournée à une date incertaine. Le temps n'était pas précisément au bçau fixe. De chaque côté de la presqu'île, nous avions aperçu, sur les flots, des moutons peu rassurants. On annonçait une traversée de trois quarts d'heure. Il faudrait en compter quatre ou cinq, et des quarts d'heure de mer, pas des quarts d'heure de bridge. J'en avais déjà compté sur le Pas-de-Calais, de ces minutes immobiles, pendant que la côte dont on s'é-

loigne persiste à rester en vue de nous, toujours aussi nette, semble-f-il.

Cependant, le bateau, amarré à la jetée, se balançait doucement... Qui sait? Peut-être ça ne remuera-t-il pas? Autour de nous, dans une multitude de barques, des pêcheurs prenaient leur repas du soir.

Nous nous étions installés sur une plateforme, à laquelle on accédait par une rude petite échelle. Une dame s'était étendue à terre, le front contre le plancher. Deux jeunes filles, en voyant ces préparatifs, riaient, riaient très très fort, un peu trop fort, pour se rassurer elles-mêmes. Un vieillard, déjà livide, mâchait, sans s'arrêter, quelque drogue.

Puis une cloche tinta, un sifflet à vapeur mal élevé fit entendre un bruit rauque. Des marins, sur le quai, déroulaient de grosses cordes. Le bateau s'écarta de la rive, glissa doucement sur l'eau du port.-. C'était le rêve que cette promenade!... Nous n'étions pas encore sur la mer. Mais au fait, pourquoi cela ne durerait-il pas? Même sous le ciel

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gris, la mer n'était pas forcée Je remuer.

Elle remua. A peine avions-nous quitté le port que le navire s'inclina. Le sol de la plate-forme perdit celle belle horizontalité qui me plaît tant dans nos maisons... Vraiment, dans des moments pareils, on se rend compte qu'il n'y a de vrai, dans un appartement confortable, que le sol horizontal. Les meubles tiennent mieux en place, et les habitants ont au moins une démarche convenable.

J'aurais consenti cependant à vivre quelques instants sur ce sol incline s'il avait bien voulu garder la même inclinaison. Mais il était impossible de savoir à quoi s'en tenir. Parfois nous voyions descendre jusqu'au niveau de l'eau la barrière ou le garde-fou (je ne connaissais pas le terme en usage, mais je ne le cherchais pas). Alors une jeune passagère poussait des cris éplorés et impressionnants. Elle allait jusqu'à prétendre que notre dernière heure était arrivée. Un peu ému par ces déclarations, je regardais les hommes d'équipage, Ils paraissaient parfaitement tranquilles, mais c'était peut-être un calme simulé.

— C'est toujours mauvais dans cette passe.

dit une voix autorisée. C'est le fleuve qui se jette dans la mer, ici à côté, et qui occasionne un courant...

Fâcheuse occupation pour un fleuve...

Pourtant les paroles du monsieur apaisèrent un peu mon inquiétude. La marche accidentée de ce bateau n'avait donc rien d'anormal...

On m'avait conseillé, bien qu'il fît très chaud, de me couvrir soigneusement à bord. J'avais donc mis trois pardessus, dans lesquels je me sentais en nage. C'était bête... Ce léger malaise, causé par la chaleur, allait peut-être attirer un autre malaise, auquel je ne voulais pas penser.

— 11 vaut mieux ne pas y penser.

Voilà ce que je répétais inlassablement pendant les quelques minutes que nous venions de passer sur.l'onde amère. Quelques minutes? Etait-ce cinq minutes, ou dix, ou un quart d'heure? Ma montre était dans mon gilet, sous la quadruple enveloppe du veston et des pardessus. . . Ma montre, je la regarderais le plus tard possible... Compter les secondes? J'en comptai une cinquantaine et m'arrêtai, découragé : elles étaient trop... Cette façon de tuer le temps à petits coups innombrables

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