SUR LA MER
exige une patience dont je n'étais pas capable.
Cependant, autour de moi, l'aspect de la plate-fornae s'était un peu modifié. Une des deux jeunes filles ne riait plus. L'autre? Disparue, peut-être dans le salon du bas, peut-être au fond de la mer... Enfin, elle est partie où bon lui semble. Il faut ne songer qu'à soi. Le doyen des passagers n'avait pas le teint plus coloré que tout à l'heure. Il continuait à mâcher son remède. Je pensai qu'il valait mieux ne pas le regarder.
Il me semble que le bateau remue moins... Il ne faut pas dire cela... A peine me l'étais-je dit qu'une énorme secousse manqua me jeter à terre... Quelle heure est-il? Sommesnous seulement à la moitié du voyage? La côte de l'île, en face de nous, ne bouge pas... Elle pourrait bien venir un peu au-devant de nous.
... On n'arrivera jamais, c'est un fait acquis. Il est impossible qu'on arrive. Le temps s'est arrêté définitivement... Voilà. On restera ici éternellement, à égale distance de ces deux côtes.
Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que si l'on arrive on , ne sera pas arrivé! On sera dans une île. Quelle absurde invention que les îles ! Demain il faudra refaire ce voyage en sens inverse. Je sais que c'est inévitable. Je n'ai malheureusement pas les illusions de cette dame qui, ayant débarqué à Douvres, après une mauvaise traversée, s'écriait : « Non ! non ! Je ne reviendrai pas parla mer! Je ferai le détour qu'on voudra. J'y mettrai du mien... Mais plus de mer ! plus de mer, à aucun prix ! »
La funeste préoccupation du retour m'empêcha de goûter le moindre soulagement quand le bateau, contrairement à toute attente, parvint enfin dans les eaux de l'île. La nuit était venue doucement. Le port était éclairé par deux hauts fanaux. 11 nous apparaissait très pittoresque, comme un vieux port italien Mais je me disais qu'on allait atterrir, et que je pourrais prendre en toute hâte un morceau de sucre mouillé de cognac.
La soirée fut encore gâtée par cette même idée que nous étions dans une île. L'excur-
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sion du lendemain, sur des falaises superbes et dans des grottes admirables, fut également empreinte de tristesse. J'aurais préféré des falaises un peu moins belles, et de gentilles petites grottes de continent.
Nous étions a trois heures sur le port, à rôder, en attendant le départ du bateau. J'interrogeai des gens, d'un ton détaché : « Mer un peu rude, aujourd'hui? — Il n'y a rien de trop. »
Un vieux loup du port me rassura en m'affirmant que la mer était magnifique. Je sentis tout de même le besoin de confirmer ces renseignements, et je m'adressai à un marin du bateau.
— La traversée sera assez dure, aujourd'hui?
— Mais non, mais non. Et puis quoi? ajouta-t-il, vous avez le cœur solide...
On criait à ce moment-là un journ^al du matin. 11 annonçait une performance de Wright, qui avait volé très longtemps...
Ah! si Wilbur Wright avait passé dans ces parages avec son appareil ! Il avait un compagnon tout trouvé, qui se serait gentiment assis à ses côtés, en faisant bien attention de ne pas loucher à la ficelle du moteur.