LA NUIT ET LE JOUR
potiques... Mais alors deux esclaves ou deux infirmières vigoureuses nous débarbouilleraient doucement, comme un petit enfant malade.
C'est l'heure où l'instinct casanier l'emporte en nous sur l'instinct d'aventures. On rêve encore de passer toute sa vie au lit, mais sans être retiré tout à fait du monde, en étant simplement séparé par une vitre du bruit et de l'agitation des hommes. J'ai connu un dilettante qui ne manquait pas de se coucher, les jours de pluie ou de neige, après avoir fait pousser son lit contre sa fenêtre. C'est de là qu'il voyait barboter les passants. Quand il en avait assez de contempler les embarras de la rue, il faisait tomber un store épais qui ramenait dans la chambre une nuit toute noire.
Il s'intéressait énormément à la vie extérieure. Son lit était jonché de journaux dépliés. Le dimanche après-midi, il recevait par télégramme, et course par course, les résultats de Longchamp.
C'est à cet homme heureux que je pensais
l'autre matin, par une aube grise et malveillante. Et je déplaçais avec peine le lourd pot à eau et la large cuvette de cette chambre d'hôtel. Cependant, au contact de l'eau rafraîchissante, mes idées de paresse fondaient peu à peu. Une me restait plus que le souci défaire ma malle, qui semblait déjà presque remplie et où devaient tenir encore plus de vingt objets épars sur la cheminée et sur les meubles. Une fois débarbouillé, j'étais tout un autre homme. Il faut dire que le jour s'était fait plus franc. J'éteignis la lampe électrique et la chambre resta tout aussi éclairée. La lumière du jour avait vaincu les clartés factices. C'était aussi la défaite de l'instinct casanier. J'étais prêt à conquérir le monde, ou tout au moins ses voies ferrées ou ses routes nationales. Et quand je me trouvai dans la rue, que traversaient seulement deux ou trois balayeurs, je ne sentis plus en moi, en regardant îes maisons endormies, que la fierté, que la gloire d'être debout de si grand matin.
Quand M. Doulouret, de Paris, par testament de son oncle, hérita de la grande maison de confection de Nîmes, qui marchait magnifiquement, sa première pensée fut de chercher un acquéreur... Une petite clause bien brève, mais formelle, l'arrêta dans ses velléités. Le despotique de ciijus déclarait ne pas vouloir que la maison Doulouret, fondée par son père, passât jamais en d'autres mains. Force fut donc à M. Doulouret de prendre en ses mains débiles la direction du fameux magasin.
M. Doulouret était un quadragénaire de taille moyenne, blond et soufflé. Il portait une triste barbe jaune clair. Il avait été jadis un enfant délicat, et trop soigné par sa mère. Sa pâleur, entretenue par des remèdes, avait
subsisté jusqu'à sa maturité. 11 se plaignait toujours de quelque chose. Il s'aflligeait quand il n'avait pas faim, et craignait de trop manger quand il avait de l'appétit. S'il avait eu un régime fixe, il s'y fût cantonné et eût laissé le monde tranquille. Mais son régime, c'était de ne pas manger de ce qu'on lui offrait. Il lui suffisait de voir arriver un plat sur une table pour se dire : ça va me faire mal !..
Des médecins sérieux l'avaient ausculté de toutes les façons, et personne ne lui avait jamais découvert une maladie grave. Mais, comme le docteur consulté le voyait toujours mécontent à la suite d'un diagnostic favorable, il lui accordait pour le calmer une petite ordonnance anodine, dont l'obtention, pendant un quart d'heure, procurait à M. Doulouret un peu de joie et rosissait d'une faible animation son pâle visage.
M. Doulouret n'avait, bien entendu, jamais supporté le chemin de fer. Un voyage à Orléans lui donnait le mal de mer pour cinq ou six jours. 11 avaithorreur de la fuite de la campagne le long des vitres, de la montée et de la descente incessante des fils télégraphiques, du passage brusque des poteaux. Pour rien au
SLEEPING i:»
momie il n'eût voulu gagner Nîmes en auto. En voiture attelée, à petites journées, il n'y fallait pas songer. Tout bien pesé, il se décida à prendre un train de nuit. Il comptait aller là-bas pour les premières formalités de la succession, un inventaire, et pour jeter un coup d'œil, sûrement efîrayé, sur la grande maison de commerce dont il aurait à s'occuper. Il pensait bien qu'il trouverait dans cette maison de bons fondés de pouvoir, des comptables de premier ordre et tout un personnel d'employés excellents, qui n'auraient pas besoin, pour bien accomplir leur besogne, d'avoir constamment sur eux l'œil du maître. Avec un voyage par mois, douze tortures aller et retour par an, M. Doulouret satisferait aux volontés de son oncle et garderait l'héritage, qui s'élevait selon les appréciations les plus modérées à cinq ou six millions.
M. Doulouret fît retenir un sleeping. 11 en retint même deux, afin d'être sûrement tout seul dans sa cabine.
Pendant les trois ou quatre jours qui précédèrent le départ, il fut vraiment très malheu-
16 SUR LES GHANDS CHCMINS
reux. Rien entendu, depuis son enfance, il se plaignait, et à tout venant, de mal dormir. Il n'avait jamais fermé l'œil la nuit précédente. (( De temps en temps, à force de fatigue, je finis par m'assoupir un peu; mais je m'éveille tout de suite, et je reste de longues heures les yeux ouverts dans le noir. »
Personne n'était en état de vérifier ces allégations. Et d'ailleurs personne ne songeait à les discuter, le cas de M. Doulouret n'intéressant que faiblement son entourage. On se contentait de hocher la tête avec compassion. Du reste, ce geste était si bien la réponse consacrée aux doléances de M. Doulouret qu'on le faisait en le voyant, sans qu'il eût encore rien dit, et l'on continuait à le faire machinalement, sans écouter ce qu'il racontait, de sorte qu'il semblait toujours entouré de magots attendris.
M. Doulouret, sur le conseil de quelques habitués des sleepings, s'était déshabillé complètement, en chemise et pieds nus, afin d'être couché comme dans son lit, et de goûter un vrai repos. Beaucoup de personnes hésitent à se déshabiller ainsi en chemin de fer, de peur de se trouver trop simplement vêtues au mo-
ment d'une catastrophe. Mais M. Doulouret ne craignait pas les catastrophes. II se sentait vaguement assuré contre elles par toutes les petites angoisses qu'à chaque instant de sa vie il payait aux dieux exigeants.
Il s'installa donc dans sa couchette, et le train se mit en marche. M. Doulouret se sentit alors envahi par une détresse effroyable. C'était le tremblement de terre à l'état permanent. Ce n'était pas la secousse colossale qui fait s'écrouler les villes, mais un sismique petit jeu, un divertissement de terrains volcaniques, comme qui dirait des manœuvres de tremblement de terre.
M. Doulouret n'en pouvait plus de mal de cœur. Il n'avait pas la force de sonnerie surveillant des wagons-lits... Il se sentait engourdir peu à peu... Son malaise cependant faisait place à un bien-être singulier... C'était peutêtre la mort. Le tremblement de terre continuait, mais l'habitude en faisait un bercement délicieux. Le tout était simplement de s'habituer à sa violence... Bientôt le bruit sourd du v^agon ne fut plus qu'un chant de nourrice... M. Doulouret ne se réveilla qu'à Nîmes, au grî^nd jour.
M. Doulouret fut heureux jusqu'au soir, et se sentit divinement reposé. Il mangea distraitement de tout ce que le notaire de Nîmes lui offrit à sa table. Il but du Champagne, fuma deux cigares.
Le magasin l'enchanta. Il était énorme, débordant de nouveautés avantageuses et magnifiques, ruisselant d'extraordinaires occasions, encombré de tout un peuple d'acheteurs et d'acheteuses enfiévrés. M. Doulouret, pris d'enthousiasme, se demanda s'il n'allait pas s'installer à Nîmes.
Mais le soir, quand il se coucha dans la chambre confortable que le notaire lui avait fait préparer, il ne tarda pas à éprouver une déceptiongrandissante... Pour la première fois de sa vie, il avait gagné son lit avec plaisir., , Ce lit, hélas! ne bougeaitpas.il était immobile comme une bière. Oppressé et triste, M. Doulouret ne fut point visité par le sommeil... Le lendemain, il était de nouveau dégoûté de tout. Les formalités du notaire étant terminées, il résolut de rentrer à Paris,
retint un double sleeping, attendit son train de retour avec impatience, et, le soir venu, installé dans sa couchette, retrouva son tremblement de terre et un sommeil merveilleux.
Le soir d'après, dans son lit fie Paris, nouvelles heures d'insomnie... Alors il n'hésita plus. Il avait trouvé sa voie, sa voie ferrée. Il était le voyageur de sleeping-. Il ne lui fallait pas de longs voyages, parce qu'il continuait à détester le chemin de fer pendant le jour.
Il s'en tint donc aux trajets de dix à quinze heures. De Paris à Nîmes, c'était la bonne mesure... Alors, tous les soirs, il faisait la navette entre ces deux villes. Il menait une vie grassement payée — grassement payée par lui-môme — d'employé des wagons-lits.
... Ce bienheureux régime a transformé M. Doulouret. Il a fait de lui un homme actif, qui s'intéresse à la vie et à ses affaires. Et il soufTre maintenant de ne passer qu'un jour ou deux dans son cher magasin de Nîmes.
Alors il va se faire installer dans une maison de campagne, à peu de distance de la ville, un wagon-lit sur place. Un ingénieur de mérite étudie un dispositif qui donnera au lit de M. Doulouret cette agitation convulsive,
mais rythmée d'un train en marche, cependant qu'un système de souffleries, de trompes étouffées, de sifflets, reconstituera l'accompagnement des bruits de toutes sortes nécessaire aussi au sommeil du voyageur.
Il n'y a pas à dire, nous vivons dans un temps pas ordinaire. Les nouvelles du Mans, les nouvelles du camp de Cliàlons, les nouvelles de Toury qu'annoncent tranquillement les journaux, la présence parmi nous de tous ces êtres impossibles, tout cela nous frappe un peu, môme si on a l'habitude de ne pas se frapper. Alors on se pince le bras, on lape autour de soi pour voir si on n'est pas couché dans son lit...
— Est-ce ou n'est-ce pas un rêve ? Alors, les hommes parcourent les airs en volant ? Si nous autres, gens de Paris, nous nous appuyons seulement trois heures de chemin de fer, nous pouvons contempler aux environs 'du Mans, dans le département de la Sarthe, un homme miraculeux, un personnage dans
le genre de Gutenberg, de Christophe Colomb, enfin un de ces gaillards qui en bouchent un coin à rilisloire, et la laissent émerveillée pour des centaines de siècles.
Et puis, un matin, nous lisons, en prenant notre petit déjeuner, le propre récit d'un monsieur que nous connaissons, à qui nous avons pu parler et qui nous raconte son voyage dans les airs. Et ce qu'il dit, ce n'est pas des blagues à la Cyrano. Le Matin, journal bien informé, nous parle d'un événement arrivé la veille. Et c'est un héros qui s'adresse à nous, avec la simplicité la plus grande, et qui nous confie, comme à des camarades, ses impressions d'anxiété et d'orgueil humains. Ce n'est pas un être légendaire, c'est un héros en paletot, qui continue, sans emphase, à nous mettre au courant de ses aventures extraordinaires.
Il faut vous dire que dans ma jeunesse, j'ai été un poète, un poète pas très fréquent, mais plein d'exaltation lyrique. Eh bien ! pendant ces semaines prodigieuses de cet été de 1908, où chaque jour les journaux' nous servaient un fragment inédit de la Bibliothèque des Merveilles, plusieurs fois, pendant celte
inoubliable saison, j'ai senti se gonfler en moi le vieil et toujours jeune enthousiasme. Mais ce réveil glorieux de l'aède rajeuni était suivi rapidement d'une déception profonde... La fièvre, l'enthousiasme lyrique ne trouvaient pas de mots pour s'exhaler et s'apaiser.
L'autre jour, après avoir lu un étonnant récit de Farman, j'ai senti que le dieu voulait me visiter. Mais, hélas ! l'inspiration n'était pas suivie d'une expiration adéquate. Je me suis entêté cependant, et je suis allé chercher dans son box, garni d'une litière d'or, le noble Pégase, le cheval ailé bien connu.
Pégase, les ailes repliées, était dans un coin, tourné vers le mur. Il remuait la tète à droite et à- gauche. Je crus d'abord qu'il était atteint du tic de l'ours, Mais je reconnus bientôt que c'était de la tristesse et de l'accablement. Je feignis de ne pas m'en apercevoir, et je l'appelai de la voix cordiale que prennent les poètes pour évoquer leur coursier :
— Pégase, hé bien ! mon vieux, hola ! hopl.. Pégase, il y a de l'ouvrage lyrique! En route, en route! pour aller chanter les hommes-volants !
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Il tourna de mon côté sa belle tête au chanfrein bombé :
— A quoi bon ? hennit-il tristement. A quoi bon? Crois-tu, mon poète, que je sois de force? Je suis encore capable de les suivre dans le Prix de la Hauteur, mais comment veux-tu, toi qui connais les tables de records, que je puisse aller en vingt minutes du hangar de Farman jusqu'à la ville de Reims? Si j'avais l'imprudence d'essayer, si je me lançais à la poursuite de Thomme - volant, hélas 1 que serais-je au bout de cinq cents mètres? Le beau spectacle à offrir aux enfants de Mourmelon ! Ils ont peut-être encore de moi une idée favorable ! Et je me montrerais fourbu, fini, bouffé, « groggy ».
... Regarde mon oreille... Elle est fendue... ... Il m'arrive aujourd'hui l'aventure sinistre qui désole depuis quelques années mes confrères non ailés, les chevaux de race pure, les nobles petits-fils de Darley, de Godolphin, deBeyerly Turk...
... Entre chevaux de course, on n'a pas l'air de s'en apercevoir. Le gagnant du Derby d'Epsom crâne toujours et dit : « J'ai gagné le blue riband ! » Mais, au fond de lui-même
il est triste comme moi. Car il sait bien, ce petit-neveu d'Eclipsé, qu'il ne pourrait pas lutter pendant cent cinquante mètres avec telle bonne limousine de famille, toute chargée de malles, de vieilles dames et d'enfants au biberon.
Et le Derby-Winner a beau se parer du ruban bleu, il se doute bien que son prestige n'est plus là... Alors il ferme les yeux pour ne pas voir le regard malveillant et confraternel, que lui lance en coulisse le vieux canasson de fiacre.
...Aujourd'hui, le cheval de sang, le coursier rapide entre les plus rapides a pour compagnon d'infortune celui qui se croyait inexpugnable. L'orgueilleux cheval ailé a été battu sur son propre terreîin. Je n'ai donc plus qu'à rentrer dans mon box, en compagnie des chimères et autres monoplans des ûges fabuleux.