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LUTTE GRÉCO-ROMAINE

Parmi les habitués du petit marchand de vin chez qui, pendant cette semaine de trayail, j'allais prendre mes repas, j'avais remarqué un énorme gaillard d'une cinquantaine d'années. Il avait le visage large, la mâchoire un peu lourde. Il paraissait moins jeune lorsqu'il retirait son chapeau melon et qu'on apercevait son crâne lisse. Il n'avait de cheveux que sur les côtés.

Il discutait posément, l'avant-bras appuyé sur le comptoir, en enfonçant ses arguments dans le zinc à l'aide d'un poing vraiment impressionnant... Je m'informai, et le garçon me révéla que ce personnage de belle carrure n'était autre que Florent le Tapissier, ancien lutteur, et, pour le moment, arbitre de lutte gréco-romaine.

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J'obtins d'être présenté à Florent, qui voulut bien s'asseoir à ma table et accepter une invitation à déjeuner.

Florent le Tapissier était un ancien homme de peine, qui n'avait jamais été tapissier. Au temps oii il s'appelait simplement Jules, il avait débuté dans une baraque de foire, par de brillants succès d'amateur. Il avait été .engagé dans une bande de lutteurs qui faisait beaucoup d'argent dans les foires du Midi. C'est à ce moment qu'il avait été décoré du titre de tapissier, pour remplacer un certain Achille le tapissier. Cet Hercule avait quitté la troupe pour aller vivre auprès d'une Omphale qu'il rouait de coups, histoire sans doute de venger le grand ancêtre mythologique.

Florent le Tapissier était très fort et passablement intelligent. 11 devint rapidement le chef de la troupe. Il était, en outre, prudent, et se dispensait de rencontrer les lutteurs de tout premier ordre, se contentant de battre les beaux gaillards dociles qu'il avait sous ses ordres.

Quand le sport de la lutte, il y a une dizaine d'années, revint à la mode à Paris, Florent se dit d'abord qu'il faudrait s'aligner. Or, il

n'était plus aussi sûr de sa force, car il y avait très longtemps qu'il n'avait lutté pour de bon. D'autre part, il prenait un peu d'âge, il était devenu légèrement asthmatique. Aussi renonça-t-il à paraître sur le tapis autrement que comme arbitre.

Comme c'était un homme juste et sensé, et supérieur en intelligence à la plupart des lutteurs, il acquit tout de suite une grande autorité dans ce monde spécial. Le public également lui accordait sa confiance. Quand, après avoir présenté les lutteurs, le speaker annonçait : Arbitre^ Florent le Tapissier, Florent, imposant, saluait si dignement et si correctement la foule qu'une salve d'applaudissements sympathiques résonnait toujours dans la salle.

— Avez-vous assisté, demandai-je à Florent, à de très beaux matches émouvants et vraiment sincères?

— Oui, me dit Florent, oui. Évidemment, je vois beaucoup de combats « chiqués », où je sais que les adversaires ne se feront pas de mal. Et je suis d'autant plus tranquille sur leur compte qu'ils paraissent plus montés l'un contre l'autre. Oh ! quand ils se regar-

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dent avec des yeux furibonds, quand ils se chargent avec rage, c'est que ce n'est pas très sérieux et qu'il faut bien amuser la galerie. Deux hommes qui s'en veulent vraiment ne font pas de chichi. Ils s'attaquent avec prudence, parce qu'il s'agit de ne rien laisser au hasard...

... Les combats les moins intéressants ne sont pas les luttes finales, parce qu'alorsintervient la petite combinaise... Mais, si vous voulez parler d'une belle lutte, d'un match à la hauteur, c'est ce que j'ai vu une fois, il y a quelques années de cela... Et nous n'avons pas été cinq mille à le voir, ni même cinquante, ni même cinq... Ça c'est passé devant moi tout seul, dans un hôtel du faubourg Montmartre, qui s'appelle l'hôtel de Chicago.

... Voilà comment ça s'élait fait. A ce moment, il y avait deux lutteurs qui étaient certainement les meilleurs du monde. C'étaient Gengis le Tartare et un Sicilien d'une adresse extraordinaire, Ruscanio. Ces deux gaillardslà ne s'étaient jamais rencontrés. Ils avaient battu tout ce qu'il y avait de bon dans l'Ancien et le Nouveau-Monde. Tant et si bien qu'ilsavaient fini par se mettre ensemble pour

organisera Paris, à Vienne et à Berlin, de grands championnats de lutte. Naturellement, ils se retrouvaient toujours en présence dans la finale... Ça se terminait régulièrement par un « aria ». Un des deux se foulait le poignet ou se donnait un coup de fouet. Alors on déclarait l'autre vainqueur. De cette façon- là le prestige du vaincu restait intact.

... Voilà donc qu'il se fonda à Paris un grand music-hall, qui n'a pas duré d'ailleurs, et qui s'appelait le Jardin d'tliver. Le directeur, — un malin, mais ce ne sont pas toujours les malins qui réussissent, — le directeur pense tout de suite pour son inauguration à organiser un grand championnat de luttes. Il fait donc venir Gengis etRuscanio, les lions du jour. Seulement il leur tient ce langage : « Je vous offre les conditions que voici... C'est trois fois plus qu'on vous donne ailleurs, mais je veux une lutte avec un résultat .. Que ce soit sincère ou non, je m'en fiche. Ce que je ne veux pas, c'est l'entorse ou la foulure, et que le public puisse dire que c'est un coup monté. 11 ne faut pas croire les spectateurs plus « poires » qu'ils sont. Le mois dernier au Grand Eden, ils ont commen-

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