LA PF.LOUSE
A ce moment, Jules el moi nous faisions notre inventaire. Nous avions à nous deux une trentaine de francs, de quoi nous amuser toute la journée et gagner un demi-million, si les grosses cotes arrivaient dans toutes les courses, et si nous avions le courage de reporter chaque fois tout notre gain sur le cheval de notre choix.
La voiture s'arrêtait à une des entrées du champ de courses, au haut de la montée de Longchamp. A cette époque, très peu de tapissières venaient jusque auprès des trihunes. Nous avions un bon kilomètre à faire au galop pour arriver aux piquets de la la pelouse. On courait tant qu'on pouvait, même si on était en avance. Il nous semblait toujours qu'en s'attardant on manquerait une grosse cote qui, une minute après, pouvait fort bien être effacée des listes.
Quelquefois, quand les vues de Jules et les miennes coïncidaient, nous nous mettions d'accord pour prendre le môme outsider parmi des chevaux qui n'avaient, sur le papier, aucune chance régulière. Dans ce cas, nous pouvions joindre nos mises, parier ensemble cinq francs sur la course, et nous adresser aux
plus gros bookmakers de la pelouse, qui dédaignaient les mises de quarante sous.
Quand on perdait la première course, on était tout de suite très triste. Il semblait que toute la journée on passerait au travers. Par contre, quand on touchait la première, le monde était à nous. Nous ne comprenions pas à ce moment-là comment nous n'employions pas toute notre vie à jouer aux courses, et à gagner des fortunes.
Jules était plutôt joueur que sportsman. 11 ne bougeait pas de ces petites rues improvisées et remplies de monde que faisaient sur la pelouse les doubles haies des piquets. Moi, je voulais voir la course, mais il était difficile d'assister à l'arrivée. Quand les chevaux étaient dans la ligne droite, on sautait en l'air pour les voir passer sur la piste. On n'apercevait que les toques des jokeys qui filaient très vite au poteau. On se rendait compte, d'après la position respective de ces toques, de la place des chevaux à l'arrivée. Mais on pouvait du moins assister au