VOYAGEURS
On sait que le fameux Des Esseintes, avant de partir pour Londres, s'arrêta pour déjeuner dans un restaurant anglais de la rue d'Amsterdam... Après son repas, le héros de J.-K. Huysmans rentra tout bonnement chez lui. Son voyage à Londres était terminé.
On peut s'épargner de longues fatigues, des frais élevés et le mal de mer, en allant prendre le thé dans le hall d'un de ces somptueux hôtels anglais édifiés depuig quelques années dans le quartier de l'Étoile.
Que dis-je ? Le voyage est beaucoup plus complet, beaucoup plus varié que si l'on se rendait dans un pays donné. A Londres, on rencontre surtout des Anglais, et à Bruxelles des Belges. Mais, dans ces vastes palaces, on
V0YAGRUR8 271
trouve des gens de tous les méridiens et de tous les parallèles. Et c'est un passe-temps agréable que de deviner la nationalité des irroupes qui vous entourent.
D'où arrivent ce monsieur âgé, aux paupières tombantes, et cette dame chenue toute vêtue de noir? Voilà une demi-heure qu'ils sont assis de chaque côté de leur petite table à thé... Ils n'ont pas pcpnoncé une parole. Peutêtre viennent-ils d'éprouver un grand malheur. On les a appelés par dépêche pour enterrer quelqu'un qu'ils aimaient bien... Mais un autre vieux monsieur vient s'asseoir à leur table. Et ils se mettent à parler avec beaucoup d'animation et de gaîté. Ils sont peut-être en deuil; en tout cas, ils ne sont pas tristes, et peutêtre ne sont-ils pas en deuil du tout, et ne faisaient-ils que s'ennuyer avant l'arrivée de l'autre vieux monsieur?
Il est probable qu'ils s'ennuyaient, tout simplement, comme des voyageurs. A une autre table d'ailleurs une jolie jeune femme, vêtue de couleurs claires, semble accablée, en
272 SUR LES GRANDS CHK.MINS
face d'un beau jeune garçon, très effondré aussi. Ils ont déjeuné au Bois... Ils ont fait un tour en auto. Ils ont pris des places pour le soir dans un théâtre. A six heures et demie, ils monteront s'habiller dans leur appartement. Mais, de cinq heures et demie à six heures et demie, la vie est pour eux un désert sans limites. La pendule Empire, qu'on aperçoit, par une porte ouverte, sur une cheminée du salon de lecture, la pendule est certainement arrêtée... On voit passer, dans le hall, des gens découragés qui, par désœuvrement, vont demander à l'Enquiry Office à quelle heure on fait la levée des lettres... « Je vais écrire », a dû dire certainement la jeune femme, qui vient de se lever tout à coup... On écrit à ses parents, et à chacun de ses frères et sœurs, huit pages de détails oiseux; on se creuse l'esprit pour trouver des amis à qui envoyer des cartes postales.
Il vous arrive, n'est-ce pas? toutes les semaines, des souvenirs cordiaux de vagues connaissances, qui vous apprennent qu'elles sont en Hollande ou en Serbie, alors que vous les croyez très paisiblement installées à Paris, dans leur home, où vous n'auriez aucune idée
VOYAdEURS 273
(l'aller leur rendre visite. Vous vous demandez pourquoi elles songent tout à coup à vous : elles voyagent, elles nont rien à faire, elles « se marrent », elles écrivent des cartes postales.
Comme il y a peu de personnes qui sachent être oisives ! J'en ai fait l'expérience en voyage. Nous voulons bien être paresseux, mais nous voulons choisir nos heures de paresse, et qu'elles ne nous soient pas inspirées par les circonstances. Quand nous avons des occupations pressantes, comme on nous rendrait heureux en nous donnant congé tout à coup, et comme nous irions nous asseoir avec délices dans n'importe quel rocking chair !
Maintenant que nous n'avons rien à faire, maintenant que la pluie ou notre manque d'imagination nous a ramenés à l'hôtel, pourquoi ne sommes-nous pas pleinement contents de pouvoir « flemmer » pendant une heure, sans impatience et sans remords ? Nous nous raidissons dans ce moelleux fauteuil de cuir où nos membres devraient se délasser. Nous ne savons pas être prêts à savourer le
•21* sua LKS (JUANDS CHKMINS
loisir, quand le destin nous l'envoie, ou, si vous voulez, nous l'impose.
Plus on est de fous, plus on rit; mais plus on est de gens ennuyés ou désœuvrés, pluson s'ennuie. Ceux qui ne goûtent pas la paresse en dégoûtent les autres. Dans une petite bande de touristes, il est bien rare qu'il n'y en ait pas au moins un ou deux de déçus, ou de mal en train, et le malaise de ceux-là s'étend par contagion à tout le groupe. Oh ! l'homme qui vient se mettre devant vous, les bras ballants, et qui dit « Alors, c'est tout ce qu'on fait? Où va-t-on? »
Il y a aussi le compagnon commissaire-priseur qui, à chaque instant, fait l'estimation du quart d'heure que l'on vient de passer, et déclare que l'on « se barbe » ou que l'on s'amuse énormément. Celui-là peut être à l'occasion très utile, car l'amusement ou l'ennui dépendent bien souvent de la constatation qu'on en fait. Après une journée indécise, passée dans des musées ou dans des jardins zoologiques, il suffit que quelqu'un proclame : « Somme toute, excellent après-midi ! » pour que chacun
VOYAGEURS 'Zi:^
des membres de la petite expédition se sente très content et plein de courage pour la soirée qui va commencer.
Donc, l'ami qui évalue, le compagnon-taxi, doit avoir une grande conscience de sa responsabilité. Il sait, quand ça n'a pas très bien marché, masquer un peu la déception vague de la petite troupe. Si, d'autre part, une journée a été évidemment ratée, ce serait ruiner sa réputation d'estimateur que de n'en pas constater l'insuccès. Dans ce cas-là, il faudra le dire carrément, et de la façon la plus joyeuse possible.
Il n'est pas mauvais qu'il y ait, dans les parties organisées, des organisateurs responsables. Car, si l'on s'est ennuyé, le plaisir de s'en prendre à un ami dont on proclame l'incapacilé, compensera largement tout l'ennui précédent. D'autre part, une certaine émulation, entre les boute-en-train de la troupe, donnera des résultats très utiles.
Voici la belle saison. De petites expéditions en auto, en chemin de fer, ou à vélo, vont
s'organiser de toutes paris. Je crois que les réflexions qui précèdent, bien qu'un peu désordonnées, peuvent être méditées avec fruit par nos lecteurs. Le succès de beaucoup de parties de plaisir est bien souvent laissé au hasard. C'est une erreur. Rien ne demande une organisation sérieuse, autant que la folle gaîté.