‹ Sur les grands cheminsChapitre 6 sur 66 · LUTTE GRÉCO-ROMAINE · texte numérisé non relu

LUTTE GRÉCO-ROMAINE

cé à faire du raffut. Si vous refaites voire coup une fois de plus, ils casseront mes fauteuils et mes lampes électriques. Or mon installation est toute neuve, et j'aime autant qu'on ne labime pas.,. »

... Voilà mon Ruscanio et mon Gengis très embêtés. Pas moyen de refuser la galette du directeur. C'était trop beau... Gomment s'en tirer ?... Faire « une partie de chiqué », ils y étaient bien décidés. Mais au bout du match, il fallait un vainqueur. Et lequel des deux serait le vainqueur ? Ou plutôt lequel des deux accepterait d'être le vaincu et de diminuer sa situation ?

... Ruscanio prétendait que la victoire lui était due, parce qu'il était le plus âgé. Gengis, qui avait son petit orgueil, n'entendait pas de cette oreille-là. Il y avait bien la ressource de jouer la victoire à pile ou face ou à la courtepaille, mais ça leur faisait peur à tous les deux. C'est alors qu'ils vinrent me trouver, pour me demander conseil. Moi, je leur dis la Seule chose qu'il y avait à dire. Il fallait désigner comme vainqueur celui qui était le meilleur, et, pour s'en assurer, lutter ensemble pour de vrai.

... Ils étaient sûrs de ma discrétion. Ils décidèrent de faire devant moi tout seul une partie sérieuse, ce que nous appelons une partie « de bourre ». J'organisai donc la chose à l'hôtel, comme je vous ai dit, dans une grande chambre à deux fenêtres, que nous avions louée pour la circonstance. J'avais poussé le lit dans un coin. J'avais mis les fauteuils et les chaises sur le lit, et, par terre, les uns dessus les autres, j'avais posé tous les tapis des chambres vacantes que nous avions dégoltés. Et j'ai passé là une demi-heure qui valait son pèze ! J'étais ému comme jamais... Pendant vingt minutes, ils ont été front contre front, sans rien risquer. Ils ne bougeaient pas, mais c'était plus intéressant que s'ils avaient bougé. Et, quand lîuscanio a été retourné par le Tartare, et que j'ai sifflé la fin, il s'est levé tout pâle, et m'a regardé avec des yeux que je n'oublierai jamais... Il voulait contester ma décision et m'aurait volontiers cogné sur la figure. Mais j'avais pour moi la justice, et Gengis. J'ajoute que j'aurais été encore assez costaud pour donner à Gengis un coup de main, si le Sicilien avait voulu faire le méchant.

... Au jour de la finale, mon Gengis et

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mon Ruscanio firent donc une belle partie de chiqué, qui dura deux séances comme il était convenu. Et Gengis, à la minute qu'ils avaient convenu, retourna Ruscanio par un bras roulé à terre. Oh ! monsieur, quelle tempête dans la salle!

— Mais, dis-je à Florent, pourquoi n'out-ils pas vidé leur querelle devant le public, au lieu de se battre devant vous? Est-ce que ça ne revenait pas au même?

— Que non ! dit le tapissier. Pour les ^ens qui n'y connaissent rien, et c'est beaucoup de monde, la partie de chiqué est plus amusante à voir. Et, pour ceux qui s'y connaissent, ils n'ont jamais cru à la défaite de Ruscanio, parce qu'ils ont bien vu que c'était pas du sérieux. Mon Ruscanio, aux yeux des gens du métier, est donc resté Ruscanio l'invincible, puisque j'ai été le seul à savoir qu^à l'hôtel de Chicago, Gengis, le monstre de Tartarie, lui avait mis le dos sus l'iapis.

L'INDICATEUH

Cet ami de collège, que je n'avais pas revu depuis de longues années, m'invita à prendre place à ses côtés devant un café du boulevard .

Sur le guéridon de marbre, un brin de paille, comme une tige de ileur sans fleur, trempait tristement dans un fond d'oran geade. Le verre avait été repoussé tout au bord de la table pour faire place à un vaste volume encarté dans une toile cirée noire que rehaussaient des clous de cuivre.

Ce livre, couvert de tirets, de raies horizontales et verticales, de rangées de tout petits chiffres, s'ouvrait devant mon ami accablé. Celui-ci leva vers moi un œil malheureux.

— Il est dit que je ne me reposerai jamais pendant ce fatal mois de juillet, toujours

l'indicateur 3ï>

consacré à des travaux scolaires. Aujourd'hui que j'en ai fini avec les bachots, les examens d'écoles à l'entrée et à la sortie, les concours pour les emplois publics, aujourd'hui que j'ai conquis une silualion honorée et confortable, je serais en droit de me reposer pendant la canicule... Mais je ne me repose point. Car un destin persécuteur m'oblige à partir, avec ma famille, jusqu'à un port de mer où je serai tranquille sans doute, mais qu'il faut atteindre en chemin de fer, en empruntant deux réseaux, et sans autre guide que l'Indicateur !

... Ajoute à cela qu'un lyrannique devoir d'économie me commande de profiter des secrets avantages de prix que les compagnies veulent bien consentir aux familles en voyage.

...Je pourrais sans doute avoir des renseignements dans les bureaux, oîi je me trouverais en présence, d'employés mâles peu prolixes ou de dames préposées, fertiles, elles, en explications interminables; mais ces voyants et ces voyantes ont des heures de bureau qui coïncident avec les miennes. Je ne songe pas à obtenir avec eux de communications téléphoniques; le fil, même complaisant, transmettrait mal leurs paroles augurales.

Je lâche donc, moi chétif, de consulter l'Indicateur, cet énorme document qui contient la valeur de quinze volumes. On me dit que tout ce que je veux savoir est inséré làdedans. Et le plus grave, c'est que c'est vrai et que tout — théoriquement — s'y trouve. L'Indicateur ne renferme pas une seule erreur; on n'a jamais la ressource de dire qu'il s'est trompé... Et si Ton n'y découvre pas ce que l'on cherche, c'est que l'on cherche mal.

Quels sont au juste les rédacteurs de cet ouvrage considérable? A quels bénédictins ignorés le devons-nous, à quels monstres de patience et d'ingéniosité? Personne, je crois, n'a jamais vu ces sphinx en chambre, qui, du fond de leur cabinet, posent des énigmes à tous les voyageurs de France.

Il y a beaucoup de gens qui se vantent de savoir lire l'Indicateur. Il y en a même qui savent le lire vraiment. Mais une science pareille absorbe toute une vie. L'homme qui s'y consacre n'a plus le temps de voyager.

J'ai connu, dans une petite ville du Centre, où d'ailleurs le chemin de fer ne passait pas, un vieillard paralysé des jambes, chez qui l'on

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