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APPRENEZ L'ANGLAIS

Je ne suis pas un aveugle partisan de l'éducation utilitaire ; je sais que cette méthode peut mener très loin. Ainsi j'ai connu un père de famille qui apprenait le poker à ses enfants. Il disait qu'ils seraient joueurs comme lui et que, dans ces conditions, puisque une fatalité héréditaire les obligerait forcément quelque jour à s'asseoir autour d'une table de jeu, il valait mieux qu'ils fussent bien en état de défendre leur chance.

Il y a donc, selon moi, des limites à ce qu'on appelle 1' « instruction pratique ». Mais je reconnais que le principe en est excellent. Ainsi, il est incontestable que le fait de ne pas savoir parler anglais m'a beaucoup nui.

Quand je dis que je ne sais pas parler an-

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glais, je suis un peu injuste pour moi. J'ai connu beaucoup d'Anglais, et je parle leur lang-ue avec un accent irréprochable ; malheureusement, je ne sais qu'une vingtaine de mots et c'est un peu insuffisant. Nous ne sommes plus au temps où il suffisait de dire : Goddam ! pour être compris en Angleterre.

Aussi, ces derniers temps, ai-je pris une grave détermination. Une dame anglaise vient chez moi trois fois par semaine et me pose en anglais un certain nombre de questions, d'ailleurs un peu oiseuses. Elle ne se lasse jamais de m'entendre répéter que la table est plus basse que le plafond, que la chaise est brune et que M. Miller n'est pas debout à la fenêtre, mais assis devant la cheminée. Tout ça va très bien, tant qu'il n'y a pas de h aspiré. Je n'aime pas quand la conversation tombe sur les maisons et les chevaux. Les mots hoitse et horse nécessitent toujours un effort considérable. Je prends mon élan pour aspirer l'h comme on prend du champ pour sauter un obstacle. Mais je ne sais jamais si j'aspire ou si j'expire. C'est chaque fois une contraction nerveuse de la poitrine et une sorte d'essouflement éploré.

Un mot qui m'a fait peur et auquel je commence un peu à m'habituer, c'est le mol w/iul^ tel que le prononce le professeur. Il vient au début ou au milieu d'une phrase comme un « raté » de tricycle à pétrole.

Quelle source d'ennuis pour l'élève (the pupil) que ce verbe do ou does^ qui arrive dans les interrogations et qui est si court qu'une oreille peu exercée ne le reconnaît pas toujours ! Parfois même, on ne reconnaît plus rien. La question vous heurte en pleine figure ; on est perdu ; on regarde le professeur (the teacher) d'un œil hagard. C'est pourtant ainsi que je regardais les personnes de Londres, la dernière fois que je suis allé en Angleterre. Je me souviens de toute une soirée passée au Savoy Theater, où je faisais répéter une pièce et où je félicitais les acteurs en disant : « Good ! Good ! » Le directeur, un gentleman tout à fait agréable, m'invita à souper. Une conversation extraordinaire s'engagea entre nous. Je crus comprendre qu'il avait à lui deux automobiles ; mais je ne garantis rien. Vers la fin du souper, on m'annonça un monsieur qui parlait français. C'était un gros homme pourvu d'une forte

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moustache noire et d'un nez énorme. 11 me regarda avec des yeux ronds, fondit tout à coup sur moi, le nez en avant, puis me demanda d'une voix rauque et avec une violence inexprimable :

— Quand vous arrivé ?

Je ne repris mes sens qu'au bout d'un instant et je lui dis faiblement :

— r- Nine o' clock.

C'est à cette époque que j'ai appris à aimer le peuple suisse, qui répand à la surface du globe tant de maîtres d'hôtel et de valets de chambre. Que de fois ces bienfaisants Helvètes sont venus à mon secours !

Je pense que cette saison je pourrai aller à Londres et m'y tirerai d'affaire tout seul, comme un grand garçon. Il ne m'arrivera pas ce qui m'est arrivé Tannée dernière, je ne sais plus si c'est au théâtre du Duke of York ou cà celui du Prince of Wales. Un directeur américain m'avait annoncé que je trouverais un fauteuil au contrôle. A l'heure indiquée, je me dirigeai, vers le théâtre avec une certaine terreur. Pour prévenir le déluge de paroles anglaises dont on allait m'accabler, j'avais résolu d'avertir dès le début, par

une déclaration énergique, que je ne savais pas l'anglais. Je m'avançai donc vers un guichet; je regardai avec assurance un monsieur en habit qui se trouvait là. Mais au lieu de lui dire : « Gan't speak english », je m'écriai complètement ahuri : « Gan't speak french! »

Le monsieur me dévisagea avec une certaine surprise et se demanda pourquoi un inconnu jugeait bon de venir l'interpeller subitement, pour lui dire : « Je ne parle pas français ! »

Je ne sais comment je suis sorti de là; mais il faut qu'il y ait une providence, car j'ai tout de même eu mon coupon et je me suis trouvé installé, le moment d'après, comme par miracle, à la place même à laquelle ce billet me donnait droit.

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