PROUESSES
Jules Renard nous a raconté l'histoire de ce paysan qui passait pour un homme fort et qui, à la veillée, pour étonner un cercle d'amis, se disposa à briser sur un genou une forte branche d'arbre, la prit des deux mains, au milieu de l'attention générale, l'éleva assez haut, pendant que les poitrines haletaient, puis l'abaissa d'un geste tout-puissant, et se cassa la jambe.
Dans mon enfance, j'ai entendu des oncles et des cousins me parler des hommes forts qu'ils connaissaient, et me raconter des performances extraordinaires que je ne demandais qu'à admirer, mais que je n'admirais pas franchement, parce que j'avais à cette époque l'esprit assez précis, et que ces prouesses n'étaient pas mathématiquement évaluables.
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Ainsi, quand le grand Wolff, de Colmar, prit de chaque main, à rHôtel du Commerce de Vesoul, deux voyageurs en tissus et les choqua violemment l'un contre l'autre, j'aurais voulu savoir 1" quel était le poids de chaque voyageur, 2" s'il les avait ou non soulevés de terre. Enfin, ce détail du récit que les voyageurs étaient « un peu partis », et peut-être pas très solides sur leurs jambes, me paraissait diminuer un peu le mérite de cet exploit.
Il y a des quantités de gens en France qui s'exaltent sur la force physique d'un garçon tonnelier, qu'ils connaissent, d'un certain camionneur et d'un vieux scieur de bois qui fut cuirassier à Reischofîen et qui encore, à l'heure qu'il est, n'aurait pas peur de trois jeunes gens de vingt-cinq ans. Mais l'amour du sport, chez nous, est moins exigeant pour les détails exacts que chez les Anglais. Nous demandons à être flattés, dans notre besoin d'admiration, par le récit d'une belle prouesse, et il semble qu'il s'établisse entre le narra-
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leur et nous un accord tacite pour ne pas trop aller au fond des choses. C'est pour cette raison qu'on augmente toujours dans une forte proportion la vitesse énoncée des trotteurs et des automobiles; le pli est pris; c'est comme pour le prix des morceaux de musique. Et même, quand on dit : trois francs net, ou quatre-vingt-cinq kilomètres, montre en main, on sait tout de m(?me qu'ii y a encore un petit rabais.
Il est si doux de penser que le cheval de notre oncle, qu'il attelle à sa voiture à deux roues, est le trotteur le plus vite de la région ; évidemment il n'y a pas à l'Opéra une voix de soprano comparable à la voix de cette dame que nous avons entendue en soirée et qui nous a parlé pendant un quart d'heure* Approcher un futur champion, c'est un peu s'associer à sa gloire. Nous en faisons notre aflaire personnelle I et nous travaillons de notre mieux à le pousser dans le monde.
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J'aime bien aussi les spectateurs qui, dans un cirque, savent vous dire avec autorité ce qui est difficile et méritoire. Quand, au cours d'un travail à la barre fixe, un des gymnastes exécute un exercice un peu moins applaudi que les autres, il est rare qu'un voisin ne vous dise pas : « C'est dur, ce qu'il vient de faire là! Ça n'a l'air de rien. C'est ce qui est le plus épatant. »
Quels compagnons agréables aussi, pour la fin du dîner, que ces messieurs bien informés, qui voua révèlent tous les trucs des apaches, le coup du père François, la façon de parer le coup de la mirette, et ce procédé infaillible pour jeter un homme à terre, en lui donnant sur chaque épaule deux petits coups de la paume de la main !
J'ai connu jadis — quand j'avais vingt ans et lui aussi — un garçon de belle tournure, vigoureusement bâti, et qui s'intéressait beaucoup à toutes les manifestations de la force physique. Il venait nous voir le dimanche à la campagne, et portait toujours d'admirables gilets blancs.
Après le déjeuner, en attendant l'heure de la promenade, on allait s'installer dans une