PROUESSES
sorte de salon vitré, où nous ne nous tenions que les après-midi d'été, et que nous appelions le jardin d'hiver. La conversation après avoir voleté sur dilîérents sujets, s'arrêtait toujours sur des histoires d'athlètes. Quelqu'un parla d'un homme fort, qui cassait des pierres avec ses dents, et qui déchirait sans colère des quantités de jeux de cartes. Quelqu'un d'autre dit alors qu'il était impossible de casser un œuf entre ses mains, quand on en appuyait les bouts entre ses paumes. C'est en effet une expérience très connue, à laquelle vous pouvez vous livrer sans danger.
On alla chercher un œuf et chacun essaya ses forces. Personne ne réussit à casser l'œuf, le beau jeune homme pas plus que les autres. Il l'avait d'abord pressé avec une certaine hésitation... Puis, sentant une résistance très forte, il y était allé hardiment et sans retenue.
— D'ailleurs, dit un de nos camarades, qui tut plus tard le major Heitner, il est également impossible de casser un œuf quand, au lieu de le presser ainsi dans le sens de la longueur, on le presse violemment dans celui de sa largeur.
Et, pour justifier son assertion, il plaça
l'œuf entre ses mains et feignit de le presser de toutes ses forces. Puis il le passa au beau jeune homme qui, lui, y alla franchement et s'envoya sur son beau gilet blanc un magnifique soleil d'or.
Nous avions vingt ans.
LE TAXI iLliHAXT
Vn malin, vers huit lieures et demie, le chauffeur Bonaventure Martin, de la compagnie de taxis- autos la Citadine s'entendit héler, sur le boulevard des Italiens, par deux jeunes hommes en habit noir... C'étaient deux jeunes gens, d'aspect élégant, et l'on pouvait s'étonner qu'ils fussent en habit de si bonne heure. Mais, après un coup d'œil d'examen sur leurs chemises fripées, on s'apercevait que si la matinée était déjà commencée depuis longtemps par beaucoup de personnes, la soirée, pour ces deux jeunes messieurs, n'était peutêtre pas finie.
Gomme Bonaventure arrêtait devant eux son taxi, les deux clients se concertèrent quelques instants. Ils ne savaient qu'une chose : c'était qu'il leur fallait un taxi-auto. Mais ils Ji'étaienl
pas encore très fixés surTendroit où ils voulaient se faire conduire.
— Pas ctiez mes parents, en tout cas, dit l'un. J'ai un billet de dix mille francs à payer demain. J'avais juste de quoi le régler en entrant au cercle. Maintenant il me manque douze mille francs...
— Tu dois deux mille ?
— X ce caissier, à qui je devais déjà quinze mille.
— Moi, j'ai perdu cinq mille francs... Et je ne tiens pas non plus à rentrer chez moi...
— Chauffeur, conduisez-nous à Fontainebleau...
— Pourquoi à Fontainebleau ? dit à son ami l'autre compagnon, quand ils se furent installés dans la voilure.
— D'abord parce que c'est loin... Nous allons pouvoir dormir dans la voiture. Ce sera une petite nuit, qui nous portera conseil... Et puis, à Fontainebleau j'ai un oncle que je n'ai jamais voulu tomber. Mais cette fois-ci j'ai l'intention de lui demander doucement la grosse somme.
— Allons à Fontainebleau.
Chacun s'installa le mieux qu'il put, et