L INDICATEUR
dont le prix el la durée de validité varient selon chaque compagnie, pour bien contpHquer la difficulté I Ce n'était qu'un jeu pour notre docteur es Indicateur.
Il connaissait, bien entendu, toutes les abréviations, ayant découvert (un peu par miracle, d'ailleurs) l'endroit où figure le tableau de ces signes pleins de mystère.
...Cet homme unique n'est plus. Il s'est éteint l'année dernière, en laissant simplement un cahier de vingt pages, indiquant tous les moyens de transporter son cercueil, par la voie ferrée, jusque dans sa ville natale. Et malgré toutes les explications, les exécuteurs testamentaires ont eu de la peine à s'y retrouver.
Maintenant qu'il est mort, continua mon ami de collège, on ne sait plus à qui s'adresser.
Enfin, que veux-tu ? ajouta-t-il avec une certaine animation... Tout en respectant la beauté de cette science spéciale, il faudrait peut-être, pour la masse des esprits, la « vulgariser » !
...Je vais dire une hérésie, que les rédacteurs de l'Indicalenr me pardonneront. Mais
ne pourrait-on pas, sous le numéro de ceux des trains qui n'ont pas une marche quotidienne, mettre un signe apparent, un gros point noir, et répéter à chaque page, en bas et en haut, l'avertissement suivant, écrit en lettres épaisses : Les trains dont les numéros sont accotnjMgnés de ce signe ne marchent pas tous les jours.
...Oui, je sais, ce n'est pas élégant d'insister, d'appuyer ainsi sur les indications. Mais ce savant ouvrage ne se donne-t-il pas et même ne se vend-il pas comme un Indicateur ?
CINQUANTE MINUTES^D'ARRÈT
Le train, par écrit, et môme par imprimé, s'était engagé à arriver, à quatre lieures trente-huit de l'après-midi, dans ce chef-lieu de moyenne importance. A quatre heures trente huit exactement, il entrait sur le quai de la gare.
De quatre heures trente-huit à cinq heures vingt-huit, panne, ou « carafe », comme disent les chauffeurs ; carafe prévue, annoncée sur l'Indicateur.
L'express qui m'a amené ici continue sur sa ligne à lui, raide comme le destin. Il faut que j'attende un autre express, qui m'amène où je veux aller. En attendant, je me trouve seul avec cette petite ville, dont je ne sais que faire.
Je sors de la gare... Je regarde cette place,
ces barrières de bois si souvent aperçues devant d'autres gares. La place s'incline, sur la gauche, vers une route en pente, qui tourne, et puis qui descend vers une ville si devinée! Une ville avec son palais de justice, sa caserne et son échantillon zoologique inévitable, le Lion d'Or, le Grand Cerf ou le Cheval Blanc.
Il n'y a pas à hésiter pourtant. .. Je connais celle ville de nom depuis mon enfance. Puisque je suis si près d'elle, je ne peux pas ne pas aller la voir. Un devoir despotique, exempt de la moindre curiosité, m'y contraint.
Mais comment m'y rendrai-je? A pied?...
Je ne crois pas.
11 y a quinze cents mètres... Il y a toujours quinze cents mètres de la gare à la ville. On compte les exceptions.
Quinze cents mètres, ça va bien pour aller en descendant. Mais il faudra remonter ensuite, en s'essoufflant, avec la crainte de manquer son train.
Où trouver une voiture ?
Autour de moi, tout est désert, vide comme un bureau de chef de gare. On m'a laissé sortir de la station sans me demander mon
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billet. J'entrouvre la porte extérieure du bufïet et je la referme tout de suite, tant il y fait sombre. Ils ont fermé les volets à cause de la chaleur. La forme blanche d'un garçon de café endormi s'entrevoit dans les ténèbres.
Puis tout à coup, en me retournant, j'aperçois devant moi le génie de la gare.
Le génie de la gare porte une casquette molle, sur laquelle est collée cette inscription : C omniissionnaive .
Il a un veston de vague alpaga, orné de crevés un peu irréguliers, un pantalon gris en tire-bouchon, et des sandales qui, visiblement, ne demanderaient pas mieux que de quitter ses pieds. Son visage grisonnant n'est pas trop durci par une forte moustache, un peu humide. Il sied d'attendre quelque temps pour porter une appréciation sur sa barbe, qui traverse une période de transition, un peu courte encore pour un homme barbu, un peu longue déjà pour un homme rasé.
Je lui demande s'il y a des voitures. Il sait tout. Il m'accompagne à un petit café sur la roule en pente. Je remarque qu'il boite un peu, mais j'ignore si c'est congénital, ou dû simplement à une absence de bretelles.
Devant le petit café j'ai aperçu une voiture. C'est même un fiacre de grande origine, un vieux landau pompeux encore qui, après avoir mené la vie de château, puis conduit, au compte d'un loueur, mainte mariée à l'église, est arrivé désormais à la décrépitude immuable.
Le marchepied de droite n'est pas très solide. Mais il vaut mieux monter de ce côté, parce qu'à gauche la portière ne s'ouvre plus. 11 est vrai qu'à droite, elle ne ferme pas; mais on a la ressource de la maintenir fermée avec la main.
Deux chevaux blancs finissent paisiblement leurs jours devant le siège du cocher.
Contraste charmant, et qui eût ravi un poète ! Sur toutes ces vétustés, parmi ces fantômes sans vie, a fleuri le cocher le plus jeune de la terre, une sorte de baby de quatorze ans, rond et rose, qui boit déjà fort convenablement. Quand nous arrivons, il faut l'extraire d'une tonnelle... Il s'approche, avec toute la lenteur d'un cocher adulte, retrouve sous les jambes des chevaux ses guides emmêlées, et se hisse avec autorité sur le siège.
— Tu feras faire à Monsieur le tour de la
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ville, et tu le ramèneras pour cinq heures et demie. N'y manque pas surtout d'y faire voir les ruines.
Quelles autres ruines encore ? Des ruines romaines, me dit le commissionnaire. Puis il m'abandonne au cocher-enfant, qui fait tourner son fouet en l'air, comme s'il voulait le faire claquer.
Cependant l'équipage se met en marche... Les chevaux traînent-ils la voiture, ou la voiture pousse-t-elle les chevaux? Le fait est que ça remue, ça s'agite, et qu'au milieu des clochettes et des râles d'essieux, la pente de la route aidant, ça avance !
Dès lors commence pour moi l'angoisse de ne pas revenir à temps pour le train. Il ne tiendrait qu'à moi sans doute d'arrêter la voiture, et de dire au jeune cocher de me ramener à la gare. 3Iais je suis retenu par la honte de paraître fantasque et peu sérieux. Je laisse rouler l'équipage, tout en pensant, la mort dans l'àme, que chaque tour de roue sur cette pente fatale correspond à un autre terrible tour de roue qu'il faudra faire en revenant, sur la montée.
Nous croisons des tombereaux. Comment
une autre voiture peut-elle passer à côté de ce landau qui, pour sa marche incertaine et cahotante, semble emprunter toute la largeur de la route ? Le cocher — heureux îige ! — rit et plaisante avec les charretiers... Enfin nous franchissons un petit pont qui se hausse fièrement en travers du mince filet d'eau <fui lui sert de prétexte. Nous voici dans la rue principale, devant le café de l'Univers, immense comme l'Univers lui-même, mais beaucoup moinç fréquenté... C'est ensuite la mairie, précédée de quelques arbres, des arbres de ville, qui n'ont rien d'agreste. Trois réservistes de la ligne, bien astiqués, se préparent à couper la rue en biais. Quand ils auront assez de l'autre trottoir, ils re traverseront.
Il me semble que je suis moi-même dans cette ville depuis plusieurs fois vingt-huit jours. Je regarde ma montre et je renonce aux ruines romaines. J'ai couvert maintenant assez de chemin pour faire sans honte demitour. Le petit jeune homme, assez docile heureusement, tourne ses chevaux et i'evient vers la gare. L'équipage, sur la montée, continue à trotter, au mépris de toutes les prévisions