‹ Sur les routes d'AsieChapitre 12 sur 71 · L ARISTOCRATIE DE CH · texte numérisé non relu

L ARISTOCRATIE DE CH

génisse ». La rieuse Marika était, avec ses grâces adolescentes, ce qu'on appelle là-bas un loukoumaki ' : frêle, fine, sa jolie chevelure un peu ébouriffée au-dessus de son front étroit de figurine tanagréenne, cette charmante fitlelte avait de délicieux enfantillages, et sa gouvernante suisse la tançait parce que, après avoir fait sa

ctée, elle gardait souvent un peu d'encre aux

igls.

Sior Petro nous reçut sous un berceau do clématite, au milieu d'un jardin frais et profond. Il était en compagnie d'un de ses frères, vieillard maussade qui ne daigna pas nous adresser un seul mot. Tandis qu'il nous conduisait le long des allées, nous montrant ses Heurs rares, son jeu de croquet et une grotte de rocaille qu'il venait de faire construire par un architecte vénitien, la cloche de la grille sonna vivement; deux robes claires apparurent dans l'entrelacement des branches, et des fusées de rires firent partir les oiseaux. Celaient Melpomèno et Marika qui rentraient de la promenade. Elles étaient allées faire une excursion en voiture dans le Campos, riche terre de labour et de moissons qui s'étend à l'ouest de Khora. Un jeune Grec los accompagnait, coiffé d'une casquette blanche de lawn-temiis, raide et

ainillif des muLs turcs niJitil îauk'Mm, qui .signifiai!, s de la bouche -, et qui daignent une pâle parfumée t les Orientaux font leur régal.

gourmé comme les commis anglais qu'il avait, sans Joute, fréquentés à Alexaudrie.

Apres de vigoureux shafce-kand 1res britanniques, je fus convié à dîner séance tenante, et de si aimable façon que j'acceptai.

La lablc, dressée dans une salle à manger où des ebromos représentaient des lièvres morts et des perdreaux faisandés à point, était fort bien garnie. Un maître d'bôlel en habit noir nous servait. J'étais à coté de Marika, et la gentille enfant, en croquant des friandises exotiques, me priait sans cesse de lui parler de Paris.

Après dîner, nous passâmes au salon. Un exemplaire illustré du Maître de forges occupait la place d'honneur sur un guéridon, auprès d'un stéréoscope. Une vieille fille, maîtresse do français, vint s'asseoir à côté de moi, et cette sentimentale Suissesse, oubliant que je la savais Bernoise, me parlait avec un attendrissement obstiné du désir qu'elle éprouvait de revoir « notre chère patrie ». Quand je rentrai à l'hôtel Uathy, par les rues désertes et obscures où passaient, par bouffées, des senteurs marines, un refrain obsédait ma mémoire : c'était un air de la Mascotte, détaillé avec toute sorte d'inexpériences, d'hésitations et de candeurs par le fausset grêle et mal assuré de M 110 Marika.

Quelques jours après, je reçus une nouvelle invitation de sior Petro. 11 me priait de prendre

passage pour tr Kte de

l'aristocratie DE CIHO iS

sur un polit vapeur, qu'il venait Je loui pour transporter une nombreuse compagnie à la Kte de Cardamyle, village grec, situé au pied des montagnes, près d'uu petit amas de marbres qu'on appelle, jo ne sais pourquoi, l'Ecole d'Homère. Je trouvai sur le pont, en jaquettes neuves et en fraîches toilettes, toute l'aristocratie grecque de Chio. La longue redingote de sior PeU-o allait et venait, aveu, zèle, pour placer commodément tout le monde et pour qu'il n'y eût pas de froissements (l'amour-propre ni de querelles de préséance parmi les invités. Ceux-ci, amenés par de nombreux canots où les ombrelles rouges des femmes brillaient au soleil levant, grimpèrent solounellement les degrés de l'échelle. Tous, sauf Janies- Bey et quelques autres, laissaient trop voir qu'ils croyaient faire honneur à leur hôte en venant s'installer et manger chez lui. Les Grecs, même les plus polis, se débarrassent malaisément d'une certaine morgue, qu'ils prennent volontiers pour de la dignité.

Celte courte traversée fut une heure de ravissement. Le soleil apparaissait dans le ciel immaculé, au-dessus de la cùtc d'Asie. JNolrc petit vapeur courait, eu se cabrant sur la vague, tout près des étroites prairies qui s'aplatissent comme une corniche, au pied des hautes falaises du mont Korakari.

Le temps est limpide, et cette clarté des matins

le. Les I ire rcs- ■;

4i SUB LES BOUTES DASIE

d'Orient met les âmes et les yeux en fête, rayons ilu soleil vertical ne fonl pas encore plendîr les jeunes verdures ni l'éclat stérile des pierres. La montagne largement étalée, tantôt ronde et onduleuse, tantôt creusée par de brusques crevasses, semble défiler devant nous, avec ses gradins de rochers couleur de perle et l'ombre de ses profondeurs bleues. A mesure que le soleil monte, on voit plus nettement les mûriers et les olivier» de la côte, les hameaux couchés aux pentes des collines, et les cimes nues, sillonnées de torrents et de sentiers. Ce paysage de nuances indécises, fait avec deux ou trois touches très simples de fine aquarelle et dont je risquerais de faire évanouir le mirage en essayant de le fixer avec des mots trop précis, m'a donné des distractions tout le long de la roule. J'ai à peine remarqué que le signor Strozzafoli, agent do la compagnie autrichienne du Lloyd, me faisait des politesses particulières et que sa fille Francesca laissait errer sur les choses deux yeux câlins et souriants dont la langueur viennoise était avivée, en de furtifs éclairs, par un pétillement d'ardeurs italiennes. Et je ne prêtai qu'une oreille inattentive aux doctes dissertations de M. Nicéphore Phoundouklis, vieux savant byzantin, qui préparait un glossaire des dialecles de Chio.

Le village grec de Cardamyle célébrait la fêle d'un saint très obscur de la liturgie orthodoxe

loxe.

l'aristocratie de cmo 4a

e port était encombré de barques, et des sons touffes de musiques lentes vinrent au-devant de ous, à plus d'un mille en mer. Autour de l'abside t des coupoles vertes de l'église, dans les rues, or la place, partout où il y avait un terrain vague * un espace libre, des hommes moustachus, sotfTés de bonnets rouges inclinés sur l'oreille par le gros glands bleus, le torse pris dans ces vestes Irop courtes, qui finissent presque sous les bras ■a-dessus d'une large ceinture de soie, dansaient, les mains entrelacées, une farandole grave, que le btllottemenl de leurs culoltes bouffantes alourdissait. Les femmes et les jeunes filles, vêtues de couleurs tristes, regardaient leurs innocents ébats. Une musique rythmait leurs gestes gourds, celte musique d'Orient, toujours la même, que l'on retrouve partout, sans notables différences, de T»ngcr à Mascate, enfantine, exaltée et langoureuse, avec ses trois instruments : la flûte qui chevrote des trilles aigus, et saute, en de soudaines fantaisies, d'une oclave à l'autre; la lyre à trois cordes, dont les notes s'égrènent comme des gouttes d'eau; le tambourin, sur lequel les doigts agiles varient les mesures saccadées, jusqu'à ce que la paume de la main termine la phrase par un gros coup sourd. Les danseurs inarquent le rythme par des battements de pied; parfois les musiciens, emportés par l'enthousiasme, appi sur les beaux passages, en tirant de leur gosier

des roulades déchirantes, avec une lelle frénésie, que leurs yeux se ferment et que leurs veines se gonflent sur leurs fronts congestionnés. Dans tout le village, du foud des ruelles, de l'intérieur des maisons, des cafés où les gamins empressés disti limaient des verres d'eau pure , montait la mélopée monotone. Deux ou trois gendarmes turcs, en épaisse tunique de drap bleu, serrée par un ceinturon à plaque de cuivre, se promenaient tranquillement parmi la foule, inutiles et désœuvrés dans celle fête 1res calme, où l'on dansait des chœurs moroses devant une assemblée qui ne parlait presque pas.

Sior Petro, très connu et très influent à Cardamyle, avait obtenu que le scolarque lui prêtât la grande salle de l'école pour y recevoir ses invités. On avait enlevé les bancs et la chaire, et une bonne odeur de festin sortait déjà par la porte ouverte. Nous étions tous conviés à un somptueux banquet. L'instituteur Dioméde Notaras m'expliqua, en grec, que c'était un mji-vtx. Ceux qui n'avaient pas contribué de leur argent k ce repas étaient tenus quilles, s'ils voulaient bien se rendre utiles en quelque façon. La gracieuse Marika, un tablier blanc noué autour de sa taille fine, par-dessus sa robe rose, pelait ingénument tomates. Melpomène avait ôlé ses gants; grave comme une déesse, elle agitait, avec une cuiller de bois, une chaudronnée de pilaf, et me

Page 1