‹ Sur les routes d'AsieChapitre 13 sur 71 · L ARISTOCRATIE DE C1IM · texte numérisé non relu

L ARISTOCRATIE DE C1IM

pria de lui apporter du sel, du poivre el des boulelles d'agneau. James-Bey aidait, non sans quelque apparence du flirt, la romanesque Fran- DMC8 Strozzafoii. .le priai kharalambos de nous ikmner un coup de main, et il se mil à rincer les Verres, d'un air seigneurial.

Nous étions une quarantaine de convives à table. Sior Petro présidait. Toutes les autorités delà communauté grecque de Cardamyle étaient avec nous. Je n'étais pas loin de James-Bey, qui Causait en français, avec deux fringantes voisines, et je goûtais assez tranquillement le plaisir de vivre, lorsque ma sérénité fut troublée par UD coup très imprévu. L'instituteur Diomëde Notaras demanda le silence en faisant sonner son couteau sur son verre, et se mit h me porter un toast, avec une faconde désespérément correcte, que n'eussent pas désavouée Thucydide et Xénoplion. Que faire? Ne pas répondre eut été ridicule, surtout chez des gens qui ne comprennent pas que l'on reste court, quand même on n'a rien à dire. lié|j(.mdre eu français eût été à peine courtois, et les trois quarts de l'assistance ne m'auraient pas entendu. Je rassemblai mes esprits; quelques phrases de journaux, quelques lambeaux de rhétorique, recueillis dans des cérémonies oflicielles, vinrent fort à propos au secours do mon éloquence. Je me levai, et tachai de prendre une (telle attitude, me rappelant que Démos thène a

dit qu'une action bien réglée est la premier lité de l'orateur. L'exorde disposa favorabli l'esprit de l'auditoire. Le milieu n'eut d mérite que de faire attendre quelques in la péroraison, que terminait une pointe, façon d'Isocrale, sur les Gaulois philhellènes Hellènes yallnphiles. L'indulgence du public reste, et je fus applaudi. Je goûtai, ce je chez le peuple qui passe pour le plus diffîc tous en matière d.e discours public, tout ivresses des succès oratoires.

— Par la Panagbia, s'écria Kharalaml parle aussi bien que Tricoupis!

Il y avait, a l'hôtel d'Anatolie, un vieux sieur, fort poli et de manières affables, q donnait le bonjour tous les matins, en me d> dant, avec intérêt, des nouvelles de ma , C'était un Grec de Bessarabie, qui avait « pendant plusieurs années, en Europe, les lions de consul de Sa Majesté hellénique. Il un visage maigre et fin, une barbe grise u rude, dos rhumatismes qu'il avait promen peu partout, avec l'espoir de les laisser enf les grandes routes, et des sentiments partie sur l'île de Chio, dont il aimait mieux le i que les habitants. Le lendemain de ma p à Cardamylc, il me dit, en sorta table :

M. LYSANDBE VJ

- Avez-vous fait la conversation avec M. Lysan- Kaïnmramîs?

nom me rappela, en effet, un homme maigre, de noir, cravaté de blanc, fort correct et un solennel, avec qui j'avais échangé quelques propos affectueux.

Eh bien, reprit l'ancien consul, M. Lysandre est un condamné à mort...

Je regardai mon interlocuteur, pour voir s'il db parlait point par métaphore. Mais il poursuivit, impitoyable, avec un petit rire salanique uni découvrait toutes ses dents et faisait luire ses veux :

— Oui, un condamné à mort, un vrai condamné à mort! Vous n'avez, pour vous en assurer, qu'à consulter les rôles de la cour d'assises d'Athènes.

Et il me donna des noms, des dates, des indications très précises, tout le récit d'un drame fantastique dout les actes successifs se déroulaient dans toutes les parties de l'Orient. C'était une longue et triste histoire. Un jour, le consul de Grèce à Alexandrie avait été assassiné. C'était justement l'ami de M. Lysandre, et son compagnon habituel dans des courses nocturnes aux maisons suspectes du quartier arabe. L'assassin, un portefaix nègre, fut arrêté, bavarda, déclara qu'il avait été payé par M. Lysandre pour faire le coup; on le fit causer davantage, et il donna toutes sortes de

détails, dans lesquels on entrevoyait un de ces cas de jalousie farouche et de sensualité affolante, qui, sur cette terre brûlée d'Egypte, souS le ciel chauffé a blanc, font perdre le sens auS plus raisonnables. L'autorité consulaire voulue mettre en prison M. Lysandre; niais celui-ci, se rappelant à propos qu'il n'était pas né sur le sol de la Grèce libre, s'enfuit à Chio sur un baleai* pêcheur, cria bien haut qu'il était sujet turc, et implora l'appui des autorités ottomanes, lesquelles, trop heureuses de montrer leur puissance aux infidèles, refusèrent l'extradition. Le dossier de l'affaire fut transmis aux juges athéniens: le procès fut instruit; l'accusé, cité à comparaître devant la cour d'assises d'Athènes, protesta de son innocence, tout en se gardant bien de venir plaider sa cause, et une sentence de condamnation à mort fut rendue par contumace.

M. Lysandre s'en moque. II achève paisiblement sa carrière au milieu de sa famille et de ses concitoyens. Il évite les abords du consulat grec et ne sort jamais de son île. Ses amis répètent qu'il est innocent. Il a même été honoré de plusieurs fondions électives, malgré l'opposition de ses ennemis politiques , qui ont, il faut l'avouer, une assez belle « plate-forme ». Je le rencontrai plusieurs fois, après ces révélations de l'implacable M. Manos. Il m'adressait tou-

UNE VISITE OFFICIELLE j i

"l^Urs on amical sourire, mais je ne pouvais me ^fendre, en serrant sa main cordiale, d'un petit frisson.

Le jour fixé pour le déjeuner auquel m'avait convié le commandeur Spadaro étant arrivé, ce digne homme eut la bonlé de venir me prendre, en personne, à l'hôtel du Levant. En traversant, avec lui, la principale rue de la ville, elles ruelles resserrées qui séparent les boutiques neuves du bazar, je fus surpris de voir partout, autour de nous, des préparatifs de fête. La place du Younaki, entre le konak, la citadelle et la mosquée, était plus bruyante que de coutume. Les soldats attachaient à des poteaux verts, devaut la grande porte de leur caserne, des lanternes vénitiennes et des guirlandes de papier découpé. Des lampions avaient été disposés sur les galeries des minarets; on avait accroché aux murailles nues du konak des trophées de drapeaux ronges au croissant d'argent, et des écussons verts au chiffre impérial. Sur des écritcaux, pendus aux murs à demi écroulés de la vieille citadelle, on avait calligraphié ces mots : « Padichnhim tchoc Iahia, longue vie au Padichah! »

— - ("est aujourd'hui la fétc de Sa Majesté le sultan, me dit M. Spadaro ; si vous le voulez bien, nous irons dans l'après-midi faire une visite officielle à Son Excellence Kiémal-ltey.moutessarifdeChio.

; riOl'TES D'ASIE

de sa couve

— Volontiers, lui dis-je, à condition que nous ne rencontrerons pas Son Excellence le mufti.

Le commandeur voulut bien rire aux éclats de cette plaisanterie, et nous arrivâmes h sa maison, au-dessus de laquelle tlottait, au bout d'un mât, un immense drapeau tricolore.

Une salle à manger claire et spacieuse nous attendait. La « consulesse » et ses deux filles avaient revêtu leurs plus belles toilettes, et nous causâmes quelque temps avant de nous mettre à table. Le commandeur me dit qu'il avait autrefois une maison bien plus belle, mais qu'elle avait été entièrement détruite par le tremblement de terre. Ce tremblement de terre! L'agent consulaire en parlait avec effroi, et aussi avec quelque fierté. Ce désastre avait été, tout à la fois, le plus terrible et le plus beau moment de sa vie! Les navires français de la division navale avaient mouillé en rade! Le consul général de Smyrne était venu « pour se rendre compte de la situation ». Chaque jour, des canots officiels traversaient le port, allant de l'agence consulaire aux croiseurs. El, de tous les villages, les malheureux paysans venaient invoquer le commandeur Spadaro, pour qu'il voulût bien signaler leur misère à l'amiral des Français. Mon hôte me racontait tout cela, et appelait parfois au secours sa mémoire ses deux filles qui, élevées au couvent des religieuses de Tinoa, parlaient notre

Page 1