UNE NUIT DANS 1/ ARCHIPEL
détresse, échoués dans une terre inconnue, hostile, leurs premiers pas sur la grève déserte, en quête d'un visage humain, les feux de bois sec, allumés dans les rochers pour écarter les hètes, puis les invocations désespérées ans grands fétiches, Poséidon Sevvuraf/le, Zeus Sauveur... Ou bien on rêve aux arrivées souriantes, dans les îles d'or, des galères peintes et des matelots chanteurs, à la descente des montagnards, qui viennent à l'échelle, près des criijues de marbre, pour interroger les hôtes envoyés par les dieux : « Lles-vous des marchands? Etcs-vous des pirates? Votre patrie est-elle loin d'ici? » Questions naïves et intéressées, que les insulaires des Cyclades adressent encore à l'étranger qui passe, lorsqu'il accoste, avec ses bagages, à la marine de Naxos ou de Tinos. Les Grecs n'ont pas changé. La plus vieille des races est devenue le plus jeune des peuples, sans que le fond du caractère national ait été modifié. Les vieux pilotes en bonnet rouge, qui sont assis, la pipe a la bouche, l'air rusé, patient et moqueur, à l'arrière de leurs caïques, sont superstitieux, bavards, ingénieux comme leurs ancêtres, capables, selon l'occasion,
mériter la gloire par leur héroïsme ou la totence par leurs pirateries.
La mer, qui a recouvert d'oubli tant de désaa-
, fait revivre, la nuit, des âmes évanouies, iOur ceux qui regardent longtemps l'inconstance
de l'eau, l'obscure mêlée des vagues chuchotantes, où passent des voix éteintes et des reflets raorls. Voici que, daus la brume d'un passé presque insaisissable, j'aperçois quelques-unes de ces races mal définies, sur lesquelles la science précise des ëpigraphisles et des arcbéologues commence à jeter un i'aible jour. Les Cariens, rauques et barbares, que l'on entrevoit dans l'Iliade, ces pillards, empanachés de baules aigrettes, laloués et effrayants, venaient jusqu'ici. Du baut de leurs citadelles , Kédréai , Ilalicarnasse , Alinda , ils s'abattaient sur ces îles heureuses, et retournaient se cacher derrière leurs murs de grosses pierres, emportant des armes, des jeunes filles, du métal précieux. D'autres peuples sont venus, et, pendant des siècles, les mêmes habitudes de pillage et de crainte ont persisté. En 1823, lorsque Gapo d'Istria voulut, au péril de sa vie, mettre un peu d'ordre dans le chaos de la politique grecque, les capitaines des ports se changeaient en corsaires, dès que le xy6spv7^î (gouverneur), imposé par les puissances européennes, avait le dos tourné. Après tout, les Grecs n'ont pas eu trop à se plaindre de cette sauvagerie séculaire, puisqu'elle leur a permis de narguer, du fond de leurs mouillages bien abrités, les frégates de Hassan l'Algérien et d'Ali le Noir. Si l'habitude héréditaire d'écumer les côtes de la Morée et des Cyclades n'avait façonné, de longue date, l'Ame et le corps