UNE NUIT DANS L ARCHIPEL
des aventuriers de la mer, jamais les primats
d'Ilydra et de Spezzia n'auraient pu armer en guerre les goélettes de Sacbtouris, de la Bouboulina , de Iakovaki Tombazis, et le brûlot de Canaris... Maïs tons ceux qui ne sont pas Grecs ont le droit de bénir la vapeur et la division navale du Levant, qui ont dispersé peu à peu les bricks suspects, et obligé les descendants despirates illustres à s'embarquer bourgeoisement sur des paquebots.
Le pont, sous la clarté jaune d'une lanterne qui vacille, est peuplé de formes grouillantes. Un pappas est debout, sale, dans une robe râpée r sous une toque crasseuse, d'où sort une tignasse blonde. Sur un monceau de paquets, de matelas et de coffres, deux officiers turcs, assis, les jambes repliées, à la mode de leur pays, fument sans rien, aire. L'un des deux a enlevé sa tunique pour prendre le frais.
La Séléné a drainé sur la côte adrialique, de Trîeste à Avlona, tous les villages dalmates, monténégrins et albanais. C'est la saison où beaucoup de montagnards émîgrcnt en Anatolie, pour devenir kavas, gardes, koldji de la Régie ottomane , magnifiques portiers des consulats francs. Ils sont assis, ou couebés pele-mèle le long du bastingage; ils portent le fez rouge sur leurs tètes rasées, la fustanelle, les tsarouks de cuir souple. Les ceintures qui
tailles sont de véritables arsenaux. Quelques-uns ont la petite toque rouge brodée d'or, et les soutaches entrelacées, par lesquelles les beaux garçons se rendent irrésistibles aux belles filles, dans les vallées des montagnes klementines, près des Bouches de Cattaro. Furieusement moustachus, ils sont à la fois effrayants et débonnaires, avec leurs longs poignards, dont ils se servent pour piquer des tranches de pastèques, qu'ils m'offrent bénévolement. Leurs femmes sont près d'eux, embéguinées de voiles blancs, et toutes bariolées de couleurs voyantes. Une d'elles, assez belle, et d'une grâce farouche, endort un petit enfant dans un berceau de bois peint. Ces pauvres gens, à la fois misérables et indomptés, toujours prêts aux exodes, aux risques de terre ou aux fortunes de mer, me donnaient une image en raccourci, comme une réduction de ces peuplades inconnues et de ces tribus ignorées que recèle la péninsule des Balkans. La diplomatie européenne, qui a coutume d'étudier la question d'Orient dans les salons de Belgrade, de Bucharest, de Péra et d'Athènes, sera bien étonnée lorsqu'elle mettra le pied dans cette fourmilière.
La civilisation était représentée, sur la dunette, par un vieil Arménien en redingote noire, que son fez rouge faisait ressembler à un Turc, et qui, assis sur une chaise de canne, mangeait incessamment de la charcuterie. Il causait quel-