UNE NUIT DANS L ARCHIPEL
quefoîs longuement, dans les coins, avec une dame en gris, très maquillée, affligée d'un fort accent marseillais, et qui se rendait à Szoyrae pour y exercer, disait-elle, « Fart dramatique ». Quand ce flirt obstiné lui laissait quelque loisir, il m'honorait volontiers de sa conversation gutturale. A table, assis près du capitaine, jeune Trieslin qui ne comprenait que l'italien, il me disait que l'Acropole l'avait émerveillé, et qu'il admirait comment des hommes avaient pu monter si haut des marbres si lourds. Deux garçonnets, de jolie figure, de mise soignée, de façons courtoises, élégants comme les petits Parisiens du parc Monceau et des Tuileries, se mêlaient souvent à nos propos. C'étaient deux jeunes Grecs, qui venaient de passer leurs vacances à Athènes, et qui rentraient chez eux pour suivre les cours de l'Ecole évangélique de Smyrne. Les heures passaient ainsi, lentes et légères, tandis que la mer où tremblaient les étoiles battait de son frais clapotis les planches du bordage, et qu'un mince croissant de lune montait à l'horizon, du côté de Tinos...
Dans la pâleur de l'aube, sort des eaux une
de terre plantée d'arbres clairsemés,
dominée par de hautes montagnes, qui prennent,
le ciel blême, des tons effacés de vieilles
vaques. Nous approchons d'une rade, nous
voyons émerger des touffes de citronniers, et, parmi cette verdure, une ville blanche. De vieilles fortifications décrépites, des bastions vermoulus, sans canons, s'avancent vers la mer, secoués et effrités par les vagues. Une tour, à demi croulante, est isolée au milieu du port, comme à Nauplie. Deux ou trois cheminées d'usines, noires et tristes, montent vers le ciel, éveillant des souvenirs d'Occident et des idées d'industrie dans ce paysage oriental, où Ton ne voit d'abord qu'un seul minaret. C'est Chio.
l'n gros vaisseau de guerre turc est ancré près des remparts; il est immobile et comme endormi. Au moment où notre bateau stoppe»
des marchands très vociférants escaladent l'échelle et courent sur le pont : Oraio mastikka, kyrih uraio mastikha! (Du bon mastic, seigneurs, du bon mas'ic!) L'ile de Chio est la terre classique du masttCj résine odorante qui découle du tronO des lentisques, et que les Orientaux trouvent agréable au goût; le mastic sert, dit-on, à beaucoup d'industries, et l'île en exporte une grande quantité; on prétend aussi que le harem impérial en achète, afin de parfumer l'haleine des sultanes. Un canot officiel, qui porte en poupe le pavillon rouge au croissant d'argent, et que poussent vigoureusement des matelots en fez rouge et en veste blanche à col bleu, amène à notre bord un grand garçon maladif. Un jeune
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tchaouch (sergent), qui a l'air bon et ingénu, me dit tout bas à l'oreille, arec des mines respectueuses, que c'est le fils du gouverneur de Rhodes.
Pendant tous ces propos et toutes ces flâneries, mon fidèle Kharalambos, que j'avais amené d'Athènes, tordait de rage sa moustache inculte, et déclarait qu'il ne pouvait parvenir à s'entendre avec ces kératas de bateliers... Kérata est une injure sanglante, qui attaque sans raison, pour le plaisir, l'honneur conjugal de ceux à qui on l'adresse, et qui est à peu près intraduisible en français; les mots que Molière emploie pour marquer la même disgrâce ont quelque chose de bourgeois et de vulgaire, qui en rendrait mal la pittoresque saveur. Des drôles, fort éveillés, luttaient d'éloquence avec mon excellent serviteur, et j'entendais, tout en ayant l'air, par dignité, de n'y pas faire attention, l'entretien suivant :
— Combien veux-tu, toi?
— Oh! moi, bien peu... un medjid l pour toi, les bardes et le seigneur...
— Que le diable te prenne, toi, ton père, ta mère, tes enfants et ta religion. Et toi, frère, qui ne dis rien, veux-tu faire une meilleure symphonie?
— Oh! moi, frère, je suis un homme honorable
1. Pièce d'argent, qui vaut, selon le district où l'on se trouve, de 23 à 33 piastres, environ quatre francs.
(timios anthrôpos). Je prendrai trois quarts de I medjid.
Enfin, pour un demi-medjid, nous fûmes admis, r Kharalambos, les malles, et, comme on disait I là-bas, « ma Noblesse » dans une vieille barque, 1' dent les rames édenlées racontaient de nombreui 1 transports d'hommes et de cboses. Seulement, I nous comptions bien que nos seigneuries seraient 1 uniques propriétaires de cette espèce de pirogïie, et voilà que, de l'échelle du paquebot, un Grec saula près de nous, puis un autre Grec, puis un grand coflre, enfin des femmes, des enfants, des couvertures, et des cages où il y avait des ■oiseaux...
A ce dernier coup, Kharalambos s'indigna, cij s"adressant au batelier :
— Tu n'es pas chrétien! Nous l'avons donn c un demi-medjid pour nous porter, et tu prends tous ceux-là, en même temps que nous. Comment l'appelles-tu?
— Kostakî.
— Eh bien, Kostaki, je te jure par la Panaghia ■que jamais plus nous ne naviguerons dans ton bateau. Et, vous autres, vous n'êtes pas chrétiens, vous non plus. Ce que vous avez fait est digne des Barbares.
Kostaki, philosophe et flegmatique, la cigarette aux lèvres, remuait nonchalamment ses avirons. Les autres passagers regardaient Ivliaralambos
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avec une expression presque attendrie, et lui répétaient patiemment, sans se mettre en colère : — Voyons, frère, ne fais pas le sauvage! {Vrè, aderphc, mi ka/mis ton agrio.)
Quand nous arrivâmes à la berge défoncée où s'accrocha la gaffe du batelier, nous étions tous fort bons amis.
C'est une opération très difficile, que de débar- ([uer avec armes et bagages dans une ville de l'empire ottoman. Les douaniers turcs ne sont pas seulement, comme dans les autres pays, des percepteurs chargés d'alléger le plus possible la bourse des voyageurs; ce sont aussi des censeurs fort tracassiers, qui ont la mission de rechercher si les valises des Européens ne recèlent pas quelque ouvrage malin, quelque journal injurieux, quelque livre perfide, capables de porter atteinte à la religion de Mahomet et à la majesté du Commandeur des croyants. Le divan impérial » presque aussi grand'peur des imprimés que des wtnées moscovites. Un policier à mine de for- , vêtu d'une tunique déguenillée, où pendaient [entablement des aiguillettes vertes, sortit d'une petite maison, devant laquelle un zaptieh' monlait la garde, pieds nus, avec un fusil rouillé, ("é lait le douanier en chef, le 'jlteumbrukàji-bachi. Il fit comprendre à Kbaralambos — car je
. Gendarme à pied.
n'en tondais pas encore le langage des Osmanlis, — que noua étions obligés d'ouvrir nos malles. Tre« com plaisamment, j'étalai par terre ma petite bibliothèque de voyage. Le gheumbrukdji mit des lunettes, et flaira successivement tous mes papiers. Le Mémoire île Fustel de Coulanges sur l'île de
Chi lui inspira point d'inquiétude : Khara-
IiiiiiIkik lui fit croire que c'était un éloge de l'admiiiiMralioii turque, écrit, en Occident, par un khodja des plus renommés. La Description de l'île ifa fliiti, par Jérôme Jusliniani, conseiller du roi Chariot IX et son ambassadeur près du sultan Stlim; le Voyage dans le Levant, du sieur Paul LuotM, échappèrent à la censure, non sans de
i bfSUBOl explications, par lesquelles furent
on dormi B les scrupules du pauvre homme. Mais nu Slralmn, un modeste et tout petit Strabon, nliiiiiu Teubner, lui inspira des doutes. Il le retourna en tous sens dans ses grosses mains, le lit. voir au mpfieh qui montait la garde, et dé cl ara, malgré nos protestations, qu'il voulait (g montrer h un lettré, pour savoir s'il pouvait -*ii permettre l'introduction dans l'île. Puis, mis en déliauco pur l'innocent géographe, il manifesta l'intention de faire main basse sur tous mes papiers, y compris mes carnets et mes lettres.
Je me fâchai. Kliaralamhosso fâcha et traduisît ma colère dans le turc le plus expressif. Nous remontrâmes que la loi autorisait la saisie des
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livres imprimés, mais non pas des teftera (regis- Ires) ni des mekhtoubs (lettres). Bien n'y fil. Nous vouh'iniL'S résister à cet acte arbitraire, défendre notre Lien. Le zaptieli fit mine de nous repousser avec la crosse de son fusil. J'eus recours au grand moyen dont on se sert en pareil cas, et je criai que je me plaindrais à mon consul.
Le douanier parut quelque peu intimidé. Kharalambos profita de son hésitation, pour lui tenir le discours suivant :
— Comment t'appelles-tu, petit agneau?
— Suleyman.
— Écoute, Suleyman-eiïendi, ce seigneur est puissant. Dans son pays, qui d'ailleurs est allié avec la Turquie, il est vizir. Si donc tu t'obslim
à le molesler, il peut l'arriver malheur à toi et à tes enfants. Car les Francs sont vindicatifs, et il est juste que ceux qui ont la force aient le désir de la vengeance. Ainsi, réfléchis bien à tes actions, et ne nous fais pas une de ces avanies qui attirent des malheurs sur les peuples.
Suleyman réfléchit un instant, maugréa quelques paroles inintelligibles. Puis, il déclara qu'il ne pouvait nous rendre nos papiers, mais qu'il s'engageait toulcfois à ne pas y toucher avant l'arrivée des autorités. Pour couper court aux discussions inutiles, nous acceptâmes celle combinaison, mais en exigeant du gheumbrukdji-bachi toutes sorles de précautions, qui d'ailleurs ne
parurent pas l'humilier. On apporta une chai délie, de la cire, et des bouts de corde, que IV -n trouva malaisément au poste des zaptiehs. Slrabo mes carnets et ma correspondance furent ficelé cachetés, déposés devant témoins dans le coin d «J bureau des douanes où il y avait le moins d-^ poussière. Et Kharalambos prit soin, par d©^ imprécations énergiques, d'appeler d'avance 1^^ châtiments du ciel sur tous ceux qui oseraiel** toucher à ce dépôt. Après quoi, nous no**^ mîmes à la recherche de l'agent consulaire.
Nous arrêtions au passage les hammals * cl*^ port. Nous entrions dans les cafés grecs et noi* ^ demandions au cafedji :
— As-tu vu le proxène de France?
On nous répondit partout :
— Il doit être dans sa pharmacie !
Cette pharmacie ne nous étonna point; car le
agents consulaires, n'étant pas rétribués par leu gouvernement, exercent d'ordinaire quelque peti ^ métier.
Notre « proxène » était en effet dans son offî — cinc, tout près du bazar. C'était un homme gri-^ sonnant, petit, vêtu d'un « complet » de toile blanche, et d'aspect fort débonnaire. Je lui achetai quelques grammes de sulfate de quinine, pour mes fièvres futures, et je lui exposai ma requête.