CHAPITRE VI
Les chemins de fer d'Anatolie. — La gare d'Ephèse. — Le sanctuaire d'Artémis. — Un séjour à Tralles. — Le médecin Gomnène. — Un savant de province. — LeTaxiarque. — Moines arméniens. — Cheker-Oglou. — Djémil-Bey.
Les Anglais, gens audacieux, ont construit à l'entrée de l'Asie deux lignes ferrées, dont le réseau, de plus en plus ramifié, emplit de tumulte, de vapeur, de fumée et de fièvre, les solitudes, jusqu'alors inviolées, du Mycale et du Tmolus. Les employés de la gare de Smyrne embarquent beaucoup de voyageurs et enregistrent de nombreux bagages pour Sardes d'un côté, pour Ephèse de l'autre. La Smyrna Cassaba-Railway atteint, à travers les vallées du Sipyle, Manissa, l'ancienne Magnésie. De là, un embranchement, traversant les eaux jaunes de THermos et les dunes de la plaine hyrcanienne, atteint, à la hauteur d'Apollonie, l'étroite vallée du Caïque où a fleuri vers le déclin du monde
grec, ce petit royaume de Pergarae, qui fut
presque le dernier refuge des architectes et des sculpteurs. Après Magnésie, la ligne principale longe, entre les rampes du Tmolus et le steppe ou dort le lac Gygée, la plaine fertile où les sujets de Crésus récollaient des oignons, du lin et du safran, puis, elle franchit le ruisseau bourbeux du Pactole et arrive à la station de Sardes, Là, les voyageurs lettrés descendent ordinairement, pour admirer une acropole fruste et quelques moellons : c'est, avec le nom moderne Sarl-Kalessi, tout ce qui reste de l'ancienne ville royale, si voluptueuse, dont les palais de briques étincelaient d'argent et d'or, dont les jardins profonds recelaient une retraite mystérieuse que les auteurs les plus graves appelaient le Bon Coin (fuyautûv ivùva, y/'jK'Jv àyxwva), la cité sainte où l'on entendait, aux jours de fêtes, sonner des tambours et gémir des (lûtes, célébrant le triomphe de Cybèie et pleurant la mort d'Atys.
Les voyageurs pour Éphèse et Tralles prenneiil le train d'Aïdin. Je m'embarquai, avec mon camarade Georges Doublet, par un matin de printemps lumineux, dans un wagon de première classe de V Ottoman raUwa<j. Manoli s'était installé dans un compartiment de dernière classe, parmi des épiciers grecs, des portefaix arméniens et des paysans turcs. Notre excellent serviteur avait ras-
LES CHEMINS DC FER Ei'àNÀTOLIE t OJJ
blé autour de lui nos kibehs, sacs bariolés, tout bourrés de vieux habits et de paperasses, nos couvertures serrées par des courroies de cuir, à la mode européenne, et les dënékés, vastes tubes de fer-blanc, où la » mission » devait serrer l'estampage des inscriptions recueillies en route. Ne sachant que faire des pistolets nombreux que nos amis de Smyrne nous avaient persuadé d'acheter contre les brigands de l'Asie Mineure, nous les avions passés à la ceinture du respectable vieillard , dont la mine paisible contrastait d'une manière amusante avec cet attirail guerrier. A chaque station, la barbe grise de Manoli apparaissait à la portière du wagon où nos seigneuries étouffaient un peu, en compagnie d'un négociant chrétien et d'un officier turc.
— Moussiou, islë /iffl/fl? Thélétê nero krio ? (Monsieur, êtes-vous bien? Voulez-vous de l'eau fraîche?) Sur un signe de Manoli, un marchand d'eau, avec sa cruche de grès et son gobelet de fer-blanc, venait nous vendre, pour quelque menue monnaie, l'eau des sources cristallines qui courent sous les platanes du Tmolus. Et l'on repartait.
Quelle singulière chose que ce chemin de fer, perdu dans ces solitudes, et qui perce, comme avec une tarière tenace, l'énorme bloc de l'Asie! Lji petite locomotive grimpe bravement, de toutes ses forces, le long des après montées ; elle dévale, au gré des descentes, avec une joie folle d'écolier
en escapade. Elle est agile et fait gaiement s» œuvre. Du mouvement, de la vie, Kara-vapor apporte tout cela, comme uu bon génie, à l'Oricn inerte et dévasté. La civilisation avait lentemen reflué vers l'Occident, chassée des villes A marbre par les razzias des tribus lartares, arabes, turques. Elle rentre maintenant dans son ancien domaine ; devant les temples en ruines , les statues couchées dans l'herbe, les théâtres eusevolîs par les broussailles, les églises démolies et les aqueducs écroulés, elle passe sous une forme (juo les Sept Sages de la Grèce, les successeurs d'Alexandre, les proconsuls romains et les évè- <|iies des Sept Eglises d'Asie ne pouvaient prévoir. Nous sommes ici au point de jonction de l'Europe et de l'ancien continent. Rien de plus composite et de plus disparate que les rencontres de races encadrées par les planches du wagon. Mon voisin, le négociant chrétien, en « complet" de toile grise, est absorbé par la lecture d'au roman français. Je lis, sur la couverture jaune du livre, ce titre vague ; Suzanne Duchemin. A côté, l'officier turc sommeille, la bouche ouverte. Son fez, rejeté en arrière, découvre son crâne rasé et moite . Son ceinturon débouclé laisse traîner à terre un grand sabre dont la poignée disparaît dans les plis d'un paletot. Ainsi accoutre.