LES CHEMINS DE FER D ANATOLIF
ce Turc a un air mi-bourgeois mi-belliqueux, du plus singulier effet. Quand on se penche pour regarder au dehors, on voit sortir de toutes les portières, des tètes à turbans, dont les yeux vagues et étonnés errent sur la campagne fuyante.
On s'arrêtait en de petits villages, pour prendre, en passant, des cargaisons de Turcs. Les hommes montaient un peu partout, selon leur rang social et la quantité de paras que contenait leur ceinture. Quant aux femmes, on les empilait, tout emmaillotées de voiles, dans un wagon spécial, dont le chef du train avait la clef. Défense aux giaours de monter sur le marchepied pour explorer les mystères de ce harem très moderne, d'où sortait un murmure de voix dolentes.
En roule. Des landes, à peine vêtues d'arbustes rabougris. Des chameaux, clairsemés dans une plaine. Des chevriers habillés de rouge; beaucoup de nègres, venus ici on ne sait dans quel afflux d'hommes et de choses. Une maigre rivière, jaune et rampante; c'est le Caystre. Où est Éphèse?
— Ayasoulouk! Âyasouloukl Ayasoulouk!
Dans une gare banale, sous une marquise aux charpentes de fer, parmi des odeurs d'huile et de charbon, ce cri, poussé par la voix rauque d'une demi-douzaine d'employés, se répercute d'écho en écho, comme le cri de guerre d'une tribu apache. Doublet, qui sait les chroniques byzantines aussi
misses blondes et les lords amoureux du grec ri travers les ronces du mont Priori et du moût Coressus; il vend des fragments de marbre, que l'on peut emporter comme souvenir ou comme presse-papier; il a loué un gendarme qui protège les explorateurs contre les brigands, et qui permet à l'hôtelier d'ajouter, sur sa facture, un fort supplément pour la couleur locale.
Je ne sais rien de plus désolé et de plus morue que la campagne d'Eplièse. On est surpris de l'enthousiasme avec lequel les homérides ont célébré le Caystre : « Sur les rives du fleuve, de nombreuses troupes d'oiseaux sauvages, d'oies, de grues, de cygnes au long cou, volent de toutes parts, planant les ailes étendues, et se devançant à l'envi, en poussant des cris aigus dont retentissent les vastes prairies '. » Hélas ! la pauvre rivière est maintenant souillée, boueuse et s'endort dans un désert. Du côté de la mer, les marais empestés et fiévreux, encombrés de plantes sales, tout grouillants de pourritures, miroitent d'un éclat mauvais. 11 faudrait risquer la mort pour draguer la vase, au-dessous de la nappe de
I. Homère, Iliade, II, 461; Virgile, sKnéide, Vit, 6 Ceu quondum nivei liquida inler flumina eyeni,