‹ Sur les routes d'AsieChapitre 45 sur 71 · UN SÉJOUR A TRALLES · texte numérisé non relu

UN SÉJOUR A TRALLES

grecque et Aïdin la turque, l'hôte du médecin Comnène, ainsi que Solon avait été, à Sardes, l'hôte du roi Crésus.

Nous montons en ville par la rue, âpre et mal pavée où grouille la jiiiverie. Dans les boutiques du bazar, où les fentes des planches mal jointes font des raies de lumière au-dessus de la tète des passanls, les marchands sommeillent assis, les jambes croisées sur des lapis. De vieilles armes, pistolets dont les pommeaux sont polis par le frottement des mains, sabres dont la lame est amincie et usée par la pierre à aiguiser, couteaux circassiens dont les gaines sont enjolivées d'argent, rayonnent en panoplies sur létal des armuriers. Plus loin, dans le quartier réservé aux eorroycurs, des selles vêtues de velours violet et constellées de clous d'or pendent aux piliers, parmi des grappes de babouches fonges pailletées de cuivre, et des ceintures fauves, passementées de cordonnet vert. Des femmes, voilées de rose, passent près de nous, et l'on entend leurs voix lentes et faibles, sous les plis du yachmal;, que ramonent brusquement, à notre approche, leurs mains pales dont les ongles sont teints des rougeurs du henné- Chemin faisant, le médecin Comnène, qui parle très facilement le français, nous entregent de sa ville natale, rappelle non sans fierté ju'elle a plus de 30,000 habitants, vante la dou-

cour Je son climat, la fertilité de son sol, et les lumières de la colonie hellène que la venue des conquérants n'a pu disperser. Nous sommes déjà très renseignés sur les qualités et les défauts d'Aïdin , lorsque notre petite troupe s'arrête devant une vitrine où brillent des bocaux de toutes les couleurs.

— C'est ma pharmacie, dit Comnène. Entrons-y pour nous reposer un peu.

Les meubles dont est garnie l'officine, révèlent un certain souci d'imiter les habitudes françaises. Le sulfate de quinine abonde dans les tiroirs étiquetés du docteur. Car la lièvre monte souvent, durant les mois torrides, des plaines marécageuses où serpentent les eaux malsaines du Méandre.

Après une station assez longue dans l'odeur des drogues, et diverses causeries où des amis nouveaux témoignèrent, en buvant du raki et en mâchant du rahat-loukoum, de leurs sentiments d'affection pour la France et pour les Français, nous nous dirigeâmes à travers la ville, vers la maison de Comnène. Le docteur habitait au beau milieu du quartier grec, en compagnie d'une charmante femme et d'un petit enfant très joli, une maison modeste et confortable. Dans son salon, dont le divan était recouvert de percale blanche, il y avait un grand portrait de Gambetta, et plusieurs chromo-lithographies représentant

LE MÉDECIN C0MNÊNE 20'J

les scènes principales des poèmes musicaux de Richard Wagner : Yseult, la frète magicienne, cl Lohengrin, le chevalier eu Cygne, évoquant, «levant, ses yeux luisants d'amour, la blancheur symbolique du firaal... Ce sont des usines viennoises qui envoient par ballots, en Orient, ces provisions de poésie à bon marché.

Notre hôte avait une servante, la vieille Calliope, qui prenait soin de nos seigneuries avec la plus obligeante bonté. Elle versait dans nos verres, presque malgré nous, le vin que les chauds soleils mûrissent sur les pentes sèches du Mesogis. Elle puisait dans la cour, à une fontaine qu'ombrageait un platane, une eau de cristal, qui restait fraîche dans des vases de grès, dont la bonne femme bouchait le goulot avec des feuilles rie myrte. Tous les matins, Calliope nous présentait, sur un plateau d'argent, le glyko, les " douceurs » que l'hospitalité hellénique ne manque jamais d'offrir aux étrangers : un grand verre d'eau claire, un petit verre de raki de Chio, de la confiture de roses, des cédrats savoureux et odorants. Le soir, la porte bien close et le verrou poussé , nous restions longtemps à table , en famille. Le docteur se reposait de ses courses de la journée et des doléances de ses malades grecs, turcs, arméniens ou juifs, en nous parlant de ses voyages à Paris, et de la vive impression que lui avaient laissée les plaisirs du quartier latin.

M 1 " Comnène, très douce, écoutait attentivement ce que disait sou mari; la vieille Calliopc s'arrêtait de ranger les assiettes pour rire de quelque bonne plaisanterie; Manoli mettait sa main devrai sa bouche pour rendre son hilarité plus respectueuse; le petit garçon était bien sage, et ses beaux yeux noirs regardaient avec étonnement toutes ces figures auxquelles il n'était pas accoutumé. Parfois nous entendions sonner, sur les pavés de la rue, les lourdes boites d'une patrouille turque,.. Et, malgré ce bizarre mélange de barbarie asiatique, de vaisselles modernes, d'accoutrements d'Europe et de souvenirs contemporains, je voyais se lever dans ma mémoire, des images antiques, jadis à peine entrevues, au collège, dans les commentaires des pédants.

Vous vous rappelez ce joli ménage athénien.

que Xénophon, pour se délasser d'avoir si longtemps traîné ses sandales et son casque dans la poussière des routes, nous représente comme l'exemple le plus enviable de la vie casanière et heureuse, à quelques slades de la ville, en une ferme fleurie, où les époux ne se querellent jamais, où les âmes sont unies par la concorde, présent de Zeus, où les bœufs tirent la charrue de tout leur cœur, où les brebis donnent leur lait d'un air content, où les salades sont tendres, les esclaves bien traités, les hôtes accueillis comme des messagers des Dieux. Je retrouvais, à Tralles, le maître et la

ON SAVANT DE PROVINCE îli

maîtresse de la ferme-modèle de l'Attique. Seulement, la femme d'Ischomaquo portait, au lieu du manteau drapé, des confections trop modernes, et Isehomaque avait dû se faire médecin pour gagner sa vie. Car dos envahisseurs encore plus redoutables que les Perses, lui avaient pris tous ses biens.

Dans celte ville grecque et turque, propice à la rêverie, et où le demi-sommeil d'une sieste quasi perpétuelle laissait flotter des fantômes, les journées coulaient, faciles, nonchalantes, délicieusement désœuvrées. Les causeries commencées dans la maison de Comnène, devant une liasse de journaux venus de Smyrne, continuaient, tantôt sur le plateau désert où les archéologues cherchent encore la ville antique, tantôt dans un coin du bazar, au rythme clair des enclumes où des orfèvres musulmans forgeaient des colliers d'argent et des bracelets de cuivre pour amuser l'enfantillage des kadines.

Presque tous les malins, je recevais la visite d'un marchand qui avait voué aux antiquités de sa ville natale un culte de latrie. 11 s'appelait Mikhaïl Pappaconsîanlinou. Ses concitoyens ne lo connaissaient que sous le nom de Mikhalaki, diminutif affectueux qui veut dire Petit-Michel. û avait une figure placide et une barbe fine de scribe byzantin, la mise correcte et les façons réservées d'un savant de province. Je l'aimais, | pour la douceur dé vole avec laquelle il me disait :

- Alors nous allons à Tralles? Àovrcàv,

[xev e'.ç tïî

ï.-.i/.AI.

On ne pouvait pas discuter avec la toi obstination do ce mysticisme. Même aux brûlantes où le soleil, réverbéré par les pa cheuses du Mesogis, endort, dans les maison pies et dans les rues abandonnées, les h et les bêles, il fallait monter, à travers 1 loux et les ronces jusqu'au haut de l'aero Tralles, par les sentiers, de plus en plus où s'échelonnent les dernières cases c Par crainte de mériter les mépris de notre nous regardions à peine ce qui reste de 1 kiosque de Tahir-bey, chef de zeybecks, autrefois trembler la conlrée. On n'écou l'invitation des fontaines, dont l'eau s'ég l'ombre des platanes, dans îles vasques de blanc.

— Ti ë've aÙTi; disait Mikhaïl Pappac tinou, "ktilxvT. vriî jïxoêapwn;. Qu'est-ce q cela? Des vestiges de la barbarie!

En revanche, il s'arrêtait avec une respe émotion, au milieu du plateau de gravier gile où fut la populeuse Tralles, non pi regarder, du haut de ce belvédère, les mai la ville torque, qui semblent se bousculer de la montagne parmi des bouquets d'or de pommiers et de cyprès, non pas pour errer sa vue sous le ciel immaculé où tou

UN SAVANT DE rnOVINCE 113

îles vautours, vers les sommets lointains où la lumière joue, au-dessus de la vaste plaine où miroitent les sinuosités du Méandre, non pas même pour suivre tout près de nous, au pied des escarpements où s'accrochent de rares villages, le cours tumultueux des torrents, mais pour chercher, dans la folle végétation des chênes-verts et des lentisques, les vestiges épars de la cité morte, pour parler du passé, devant les trois arcades que nous avions vues du chemin de fer et qui, malgré leur massive tournure, sont moins imposantes de prés que de loin. Pauvres ruines, dont la pioche des carriers turcs n'a pas encore tout à fait ravagé la maçonnerie, et à tjuî la sagacilé des archéologues n'a pas encore pu donner un nom! Smilh, Pococke, Chandler, Shcrard, Leake, Olivier Rayet ont successivement étudié, presque a la loupe, cette épaisse muraille, haute de 20 mètres et percée de trois porches en plein cintre '. Ils ont examiné minutieusement le blocage de moellons et de parpaings, la structure de briques et de mortier, le r revêtement de pierres de taille qui forment celte idlisse; ils ont même reconnu, dans l'appareil, des assises qui remontent à la « bonne époque ».

1. Voy. Pococke, Description of the East, Londres, 4743-1745; — Cbandlcr, TraeeU in Ana Minor and Greece, Londres, 1S17;

Barbie liu N<giM»o, Trutliirlion ilrs wn-rcii/es <ir tliandkr; —

Lcake, Journal of a tour in Asia Minai; Londres, 1B23; — Raye', MUet et le golfe Lolmifiie, Paris, Baudry, 1811.

312 SUR LES BOUTES D'ASIK

— Alors nous allons à Traites? Aotm&y,

On ne pouvait pas discuter avec la touchante obstination de ce mysticisme. Même aux heures brillantes où le soleil, réverbéré par les parois rocheuses du Mesogis, endort, dans les maisons assoupies et dans les rues abandonnées, les hommes et les bètes, il fallait monter, à travers les cailloux et les ronces jusqu'au haut de l'acropole il Traites, par les sentiers, de plus en plus raifles, où s'échelonnent les dernières cases d'Aïdin. Par crainte de mériter les mépris de notre guide, nous regardions à peine ce qui reste de l'ancien kiosque de Taliir-bey, chef de zeybecks, qui til autrefois trembler la contrée. On n'écoutait pas l'invitation des fontaines, dont l'eau s'égrène, à Jonoc l'ombre des platanes, dans des vasques de marbre blanc.

— T'. eïvs aù-ri; disait Mikhaïl Pappaconslan- rùlte. tinou, 7ieî'}ava tt[; {lapëapiaç. Qu'est-ce que tout :• - • cela? Des vestiges de la barbarie!

En revanche, il s'arrêtait avec une respectueux *~*~ " émotion, au milieu du plateau de gravier et d'il gile où fut la populeuse Tralles, non pas pOi regarder, du haut de ce belvédère, les maisons 6* la ville turque, qui semblent se bousculer le 1< de la montagne parmi des bouquets d'oranger;. de pommiers et de cyprès, non pas pour laissa errer sa vue sous le ciel immaculé où tournoiei

éfai

des vautours, vers les sommets lointains où la lumière joue, au-dessus de la vaste plaine où Miroitent les sinuosités du Méandre, non pas même pour suivre tout près de nous, au pied des escarpements où s'accrochent de rares villages, le cours tumultueux des torrents, maïs pour chercher, dans la folle végétation des chênes-verts et des Ientisques , les vestiges épars de la cité morte, pour parler du passé, devant les trois arcades que nous avions vues du chemin de fer et qui, malgré leur massive tournure, sont moins imposantes de près que de loin. Pauvres ruines, dont la pioche des carriers turcs n'a pas encore tout à fait ravagé la maçonnerie, et à nui la sagacité des archéologues n'a pas encore pu donner un nom! Smith, Pococke, Chandler, Sheranl, Leake, Olivier Rayet ont successivement étudié, presque h la loupe, cette épaisse muraille, haute de 20 mètres et percée de trois porches en plein cintre '. Ils ont examiné minutieusement le hlocage de moellons et de parpaings, la structure de briques et de mortier, le revêtement de pierres de taille qui forment celte ftâlisse; ils ont même reconnu, dans l'appareil, i des assises qui remontent à la « bonne époque ».

1. Vov. Pococke, Description of the East, Londres, 1743-1745;

Chandler, TraveU in Asia Mmor and Greece, Londres, 1317 ;

Barbie du Rocage, Trndnrtion rle.t tiitvrnr/ci i.lc ChandUr; —

Leake, Journal of a tour m Asïa Minai; Londres, 1823; — Ravel, Milet et le golfe Loliiiiijiir, Pu ri s, Baiidry, 1S77.

— Alors nous allons à Tralles'? Aowt&v, •Knfa.v, pev elç txî Tpà/Xsiç.

On ne ponvait pas discuter avec la touchante obslination de ce mysticisme. Même aux heures brûlantes où le soleil, réverbéré par les parois rocheuses du Mesogis, endort, dans les maisons assoupies et dans les rues abandonnées, les hommes et les bêtes, il fallait monter, à travers les cailloux et les ronces jusqu'au haut de l'acropole de Tralles, par tes sentiers, de plus en plus raîdes, où s'échelonnent les dernières cases d'Aïdin. Par crainte de mériter les mépris de notre guide, nous regardions à peine ce qui reste de l'ancien kiosque de Tahir-bey, chef de zeybecks, qui autrefois trembler la contrée. On n'écoulait pas l'invitation des fontaines, dont l'eau s'égrène- à l'ombre des platanes, dans des vasques de marbre blanc.

— Tv sïvs aù-rà; disait Mikhaïl Pappaconstoutinou, Àe[t}<ava tîjç papêapia;. Qu'est-ce que tim cela? Des vestiges de la barbarie!

En revanche, il s'arrêtait avec une respectueuse émotion, au milieu du plateau de gravier el d'argile où fut la populeuse Tralles, non pas pour ,«r" e regarder, du haut de ce belvédère, les maisons ' la ville turque, qui semblent se bousculer le lon| de la montagne parmi des bouquets d'oranger-, de pommiers et de cyprès, non pas pour laisser errer sa vue sous le ciel immaculé où tournoient ;-J :

H éti aile

UN SAVANT DE PROVINCE il 3

les vautours, vers les sommets lointains où la lumière joue, au-dessus de la vaste plaine où miroitent les sinuosités du Méandre, non pas même pour suivre tout près de nous, au pied des escarpements où s'accrochent de rares villages, le cours tumultueux des torrents, mais pour chercher, dans la folle végétation des chênes-verts et des Ientîsques , les vestiges épars de la cité morte, pour parler du passé, devant les trois arcades que nous avions vues du chemin de fer et qui, malgré leur massive tournure, sont moins imposantes de près que de loin. Pauvres ruines, dont la pioche des carriers turcs n'a pas encore tout à fait ravagé la maçonnerie, et à qui la sagacilé des archéologues n'a pas encore pu donner un nom! Smith, Pococke, Chandler, Sherard, Leake, Olivier Rayet ont successivement étudié, presque a la loupe, celte épaisse muraille, haute de 20 mètres et percée de trois porches en plein cintre '. Ils ont examiné minutieusement le hlocage de moellons et de parpaings, la structure de briques et de mortier, le revêtement de pierres de taille qui forment celte iâtîsse; ils ont même reconnu, dans l'appareil, des assises qui remontent à la « bonne époque ».

1. Voy- Pococke, Description of the East, Londres, 1743-1745;

— Chandler, Tracels in Asiu Minor and Greece, Londres, 1S17;

— Barbie 'lu Bocage, Truditrlion de.s ouvrttyes (If Chancller; — ^ake, Journal of a tour m Asia Minor, Londres, 1833; — tayel, VUet el le golfe Latmîque, Paris, Baudry, 1 B77.

— Alors nous allons à Tralles? Aowriv, mg-refah p.tv e!î Tàî Tpà/Xsiç.

On ne pouvait pas discuter avec la touchante obstination de ce mysticisme. Morne aux heures brûlantes où le soleil, réverbéré par les parois rocbeusos du Hesogis, endort, dans les maisons assoupies et dans les rues abandonnées, les hommes et Isa bètes, il fallait monter, à travers les caillons et les ronces jusqu'au haut de l'acropole Je Tralles, par les sentiers, de plus en plus raides, où s'échelonnent les dernières cases d'Aïdin, Par crainte de mériter les mépris de notre guide, nous regardions à peine ce qui reste de l'ancien kiosque de Tahir-bey, chef de zeybecks, qui lil autrefois trembler la contrée. On n'écoulait pas l'invitation des fontaines, dont l'eau s'égrène, à l'ombre des platanes, dans des vasques de marbre blanc.

— Tl ïÏvs aura; disait Mikhaïl Pappaconslantinou, /ît'lava tï[î pctpëapiaç. Qu'est-ce que Uml cela? Des vestiges de la barbarie!

En revanche, il s'arrêtait avec nne respectueuse émotion, au milieu du plateau de gravier et d'argile où fut la populeuse Tralles, non pas pour regarder, du haut de ce belvédère, les maisons de la ville turque, qui semblent se bousculer le long de la montagne parmi des bouquets d'orangers, de pommiers et de cyprès, non pas pour laisser errer sa vue sous le ciel immaculé où tournoient

des vautours, vers les sommets lointains où la lumière joue, au-dessus die la vaste plaine où miroitent les sinuosités du Méandre, non pas même pour suivre tout près de nous, au pied des escarpements où s'accrochent de rares villages, le cours tumultueux des torrents, mais pour chercher, dans la folle végétation des chènes-verts et des lenlisques , les vestiges épars de la cilé morte, pour parler du passé, devant les trois arcades que nous avions vues du chemin de fer et qui, malgré leur massive tournure, sont moins imposantes de près que de loin. Pauvres ruines, dont la pioche des carriers turcs n'a pas encore tout à fait ravagé la maçonnerie, et à qui la sagacité des archéologues n'a pas encore pu donner un nom! Smith, Pococke, Chandler, Sheranl, Leake, Olivier Rayet ont successivement étudié, presque a la loupe, cette épaisse muraille, haute de 2u mètres et percée de trois porches en plein cintre '. Ils ont examiné minutieusement le hlocage de moellons et de parpaings, la structure de briques el de mortier, le revêtement de pierres de taille qui forment celte bâtisse; ils ont même reconnu, dans l'appareil, des assises qui remontent à la « bonne époque ».

1. Voy. Pococke, Description, of the East, Londres, 1743-1745;

— Chandler, Tracels in A.'ï'i iliuor and Greece, Londres, JS17 ;

— Barbii; du lluo'ijif.', Triulmlion tien ottcrrii/t'a fi* Chandler; — Leake, Journal of a tour in Asîa Minor, Londres, 1823; — Rayet, Mile/ el le golfe Latmiqve, Paris, Baudry, IN77.

Mais 1I3 se disputent encore sur la dcstinatio de ce monument. Rayet incline à croire que ce ruines sont celles d'un gymnase qui fut délrui sous !e règne de l'empereur Auguste par un tremblement de terre, et qui fut réparé par un cerlainClirésimus, affranchide l'empereur Nerva... Mikhaïl i'appakonslantinou ne fait pas d'objection à celte hypothèse. Il désirerait seulement, pour l'honneur de sa chère Tralles, que cet édifice fôt encore plus ancien.

Après avoir longuement regardé le gymnase, il faut, sur les pas de notre guide, aller au théâtre. Avec de bons yeux, un peu de patience, cl une foi d'antiquaire, on dislingue, dans la croupe d'une colline, une excavation semi-circulaire, et, sous les ronces, un pavage cassé.

— D'ici, dit Mikhaïl l'appoconslantinou, en étendant le bras vers la vallée du Méandre, d'ici, quand le temps était beau, on apercevait, à Milet, le temple d'Apollon Didyméen.

Une fois que ses rôves se sont éveillés, noire docte ami ne larit plus, et les dates succèdent aux citations, les anecdotes aux élans d'enthousiasme. Il revoit l'orchestre, où se nouaient et se dénouaient, autour d'un aulel de marbre, ie s farandoles du chœur. Il ressuscite les thiase* d'acteurs errants qui promenaient, de ville en ville, le réperloire de Sophocle et d'Euripide.

Plus loin, il reconnaît, à une dépression du sol>

le stade où l'on applaudissait les athlètes forts et les cochers adroits. Il devine même, dans l'herbe, la place où se dressaient les portiques de l'agora, et peu s'en faut qu'il ne fasse surgir du sol, tant sa foi est capable de miracles, les péristyles corinthiens du temple d'Asklépios.

En redescendant vers la ville turque, où s'étendent les ombres, tandis que le fasle du soir embrase d'un flamboiement triomphal la haute acropole, demeure des dieux défunls, le bon Mikhaïl, fds des vaincus, se redresse d'orgueil. Car il a montré aux étrangers que l'antique gloire de sa race n'est pas morte, et qu'il suflit parfois de gratter le sol où sont ensevelis ses aïeux, pour retrouver, vivante encore dans le marbre, ou scellée sur les médailles claires, l'immortelle beaiilé des vierges d'Ionie.

Nous vivions ainsi, très heureux, hantés par des images sans cesse rajeunies, dans ce décor composite, où le chemin de. fer apportait une fois par jour le reflux de la vie occidentale, et qu'un passé si confus, grec, romain, byzanlin, turc, peuplait de reliques disparates. Chez Comnène, ou bien dans la petite chambre, blanchie à la chaux, où Mîkbaïl l'appakonstanliuou collectionnait des inscriptions, des fragments de vieux pots et des monnaies ternies, la langue même de nos hûles, encore semblable à celle de Galien et de Suidas, évoquait de son sépulcre l'ancienne ville

ilii SUR LES ROUTES D ASIE

de la province proconsutaire, avec ses médecins Charlatans, ses conférenciers poseurs et puérils, ses docteurs, assez semblables aux savants de nos chefs-lieux, ses grammairiens et ses critiques, ses compilateurs dont la futilité consciencieuse eslcomparable aux vaines phraséologie» de nos cuistres 1 . Nous allions quelquefois nous promener, avec Mikhaïl, sur la route de Magnésie. Nous tachions, tant était grand noir» zèle d'archéologues, d'oublier l'empire des Sehljotikidcs et l'invasion des Mongols et les exploits de l'émir Aïdin et tant de razzias, qui avaient attristé ce joli pays où mûrissent gaiement les citrons et les oranges. Nous regardions, au-dessus de Tralles, sur les flancs de la Mésogide, que les Turcs appellent Kastaneh Ikujh {montagne des châtaigniers), s'enchevêtrer une riche végétation d'oliviers, de figuiers, de pins, de mélèzes et de chênes-verts. Et nous admirions cette phrase que le géographe Slrabon nota sur ses tablettes, lorsqu'il ail» d'Ephèse à Laodicée ;

1. Exemples : le médecin Thessalos, fils d'un tisserand de Tralles, el qui s'intitulait Vainqueur des médecins (iatpoviw|ï)| — Damas, rhéteur loquace, admiré de Séiii-que le père, qu'il dépassait par la niaiserie de ses déclamations-,— Asinius Pollion, qui disserta sur l'agriculture, sur l'histoire naturelle, ut, sur la guerre civile île César el Pompée;— Phltgon, auteur d'un Recueil de miracles (itt.ç\ Oanjimoioiv), d'une Liste de centenaires (jt£pl (jcmpoSiiuv) et d'un fastidieux catalogue des vainqueurs aux jeux olympiques ('OXufiniovixwn uni xpovmûiv o-jvj-

ï^)i — un rerliiiii Ardiimérte, qui écrivit des commentaires

r Homôre et sur la méi'aiiiqiic. etc.

Après Magnésie, la route conduit à Traites.

. gauche est la. Mésogide, à droite la plaine du léandre, dans laquelle est tracée la route... La isposition des localités est la même jusqu'à Nysa t Antioche. La ville des Tralliens est bâtie sur n plateau dont le point culminant est naturellelent fort. Les bords mêmes cln plateau sont de ïcile défense. »

— Quelle précision! criait Doublet, ravi d'enliousiasme. Quand on pense que cet imbécile de imilh a refusé d'identifier Aïdin avec Trallesl

Un jour, Mikhalaki vint nous chercher dès l'au- 'ore, et nous laissant à peine le temps de boire e café au lait du docteur Comnène. Il nous dit, »vec un sourire engageant :

— Il faut que nous allions voir le TaxiarqueX Le Taxiarque, dans le vocabulaire mystique

de la liturgie byzantine, n'est autre que l'archange saint Michel, le chef de la milice céleste, le vertueux soldat qui menace éternellement le démon Je son épée flamboyante. Mikhalaki nous expliqua 'lue les habitants d'Aïdin avaient donné ce nom à une grande image, fixée dans le rocher, très haut, qu"un Turc, nommé Arif, savait où était celte image, et qu'il se vantait de pouvoir nous la montrer.

Arif, enturbanné de bleu, armé jusqu'aux dents, face carnarde et jaune de Mongol, nous

S „0 D T C 5 dW 19

i BOUTES OAStE

*Hffl4» ; « dans La rue, avec des fhevuu. X< [.■anime», pleins d'espérance. Peut-être nous sot la piste d'une grande découvert*!

sait »i nous n'allions pas décrire et pi quelque monument très ancien, quelque da i •lie étrange civilisation hittite qui i lf» archéologues et Hérodote lui-même par ancienneté formidable, qui a semé. <;-i et dans les vallées de l'Oronte et de l'Euphrale, dans les gorges du Taums, au bor.i parmi les broussailles des hautes terri dans les taillis et les futaies du Sîpyle. des Mocî d« basalte où sont gravées d'indéchiffr i turcs, des amulettes barbares, des temples on les grands fétiches sont encore debout, et des conquérants, des sàrs, taillés en plein roc, géant» dont l.i tiare est noble, et dont les pieds paisgants marchent sur des lions? Le voisinage de » l'homme de quatre coudées », qu'Hérodote a décrit, et dont les voyageurs peuvent encore miii' le profil congé et effrité, dans les roches calcaires de Nymphi, près île Smyrae, noas encourageai! a la recherche. Déjà, uous rêvions d'une communication ;i l'Académie des Inscriptions i 1 ! Belles-Lettres, .Sur un nouveau rnonu- IHMl rvpttt/re, qui nous rendrait aussi célèbre* que Burckhardt, Àugustus Johnson, Drake, le oapttaioe Burton, William Wright, les consuls Sketia il Henderson, le docteur Puchstein, le.

LE TAXIARQUË

sur Sayce, cl tous les ingénieux exploraui, en combinant avec leurs propres découles récits de la Bible et les chroniques s des temples égyptiens, ont pu atteindre, à les limites on s'arrêtait, avant eux, l'hisumaine, la cavalerie, les chars de guerre, ■ois barbus des Khiti.

laine était verte, parée de bouquets. Les ;nes étaient bleues. Do jolis chemins creux ceueillaient, entre des cultures de maïs et ou s'enfonçaient, à travers [es figuiers et .tanes, sous une voûte de feuilles, d'où Tusque arrivée faisait fuir, avec de grands l'ailes, des vols de ramiers et de geais.

a roule, nous trouvâmes un café turc. Le avait installé son four de pierre cl sa s de cuisine sous un abri fait de rameaux ces. Cela ressemblait à un bivouac, vite i pour une troupe en marche. Malgré l'isodu lieu, l'éloignement des villages, et ae modicité du prix de ses denrées, le nd de café devait gagner sa vie sans trop ie. Car, sur la natte de paille, fort effilou'il avait étendue à terre pour faire honses hôtes, une vingtaine de Turcs étaient lis en rond, fumant et buvant, d'un air , sans rien dire. Ils étaient là depuis le C'est l'occupation favorite de cette race :

■ à menues gorgées une lasse de café très

épais; rester immobile toute la journée, amis, et regarder passer les nuages. Pour hommes de la tribu, mémo lorsqu'ils ont assez avant dans la terre les piquets do leui tentes, la vie de famille n'a point d'attrait. Du 1 , désert turcoman et des steppes kirghizes, oui»! yourtes de roseaux et de feutre abritent encore les retardataires et tes traînards de la Horde, jusqu'aux fécondes plaines où les vestes bariolées des Asiatiques coudoient les jaquettes sombre». des Européens, les croyants aiment à répétera dicton : « Est-ce qu'on peut rester la journée entière auprès de sa femme? C'est bien assez Je toute la nuit! »

Vue déception nous attendait, un peu au delà de ce café turc. Après une rude montée, à travers les rochers, le long des précipices, après un dernier effort où, quittant nos chevaux, nous fûmes obligés de nous accrocher aux pierres pour ne point rouler dans un torrent, nous arrî- \.inii's, le iront ru i. s sciant et les mains écorchées, devant notre prétendu monument hittite, Manolî so contenta de dire, sans se mettre en colère, comme un homme habitué à de pareilles mésareatans :

— isv «tve tI-ow, [iouo-ioù (Monsieur, ce n'est rien du tout!).

Manolî i né pri sait le Bas-Empire.

C'était une icône byzantine, gauchement peinte,

LE TAXI ARQUE

L fresque, sur la paroi calcaire; une image de aint Michel archange, les ailes éployées, la uice dans la main droite, le nimbe d'or au ront. Un peu plus bas, une espèce de cellule large était creusée en plein roc ; la lain des fidèles avait tracé des croix blanches us de l'entrée . Vraiment , nous nous insolions, malgré tout, do n'avoir point trouvé )tre monument hittite. Cette image sainte, à sntrée de celte caverne où nichaient les vaui cette hauteur, dans cette gorge presque inaccessible, éveillait en nous toutes sortes de visions confuses et inquiétantes. Quel était le secret de cette mystérieuse retraite? Était-ce un refuge de chrétiens, encore fréquenté par les fils des persécutés et des victimes, si longtemps après le jour funeste où l'asi arque Philippe de Tralles livra aux bêtes féroces et aux flammes du bûcher, clans le cirque de Smyrne, avec la permission du proconsul Titus Statius Quadratus, l'évêquc martyr Polycarpe? La passion du vieux prêtre Pionius, d'Asclépiade et de l'esclave Sahina, qui souffrirent sous Dèce, fut-elle pleurée là par des fuyards poursuivis? Cette crypte a-t-elle caché les serviteurs de Dieu, lorsque l'édit de Dioclétien fut affiché sur les murs de ISicomédie, et que les églises furent abattues, les saints livres détruits, les tombes profanées, les fidèles condamnés à la prison, aux mines, aux bêtes, au feu? Plus tard,

te :

fallu*

fBjgfiie, fcïoip hantf par [a triple vertu 4e» tomttm*mrt r des empereurs et des conciles, compromit •■ victoire en se divisant contre ellemême et « en déclarant, comme disaient les Pérès, la robe sans coalore du Christ », des illuminés sont peut-être venus là pour s'éblouir, en secret, des vains mirages de la gnose, pour honorer Caln comme un martyr et Hercule comme un prophète, pour répéter, après Nicolas, le diacre impie, a qu'il faut abuser de la chair afin de tuer In volupté ». Là peut-être on a enseigné les scandaleuses doctrines de Marcion et de Mani sur la dualité de Dieu, sur l'obligation du célibat et du jeûne, Au temps où l'on avait l'audace de nier la divinité du Verbe, selon le catéchisme de Théodote le Ituriquier et de Paul, évoque d'Antioche; d'attendre, dans l'ascétisme et l'extase, le second avènement du Sauveur; de rêver, à l'exemple de l'antipape Novalien, une église de saints et de purs où, le péché n'existant plus, l'absolution deviendrait inutile; de subordonner le Fils au Père, solo» In fausse doctrine d'Anus, prêtre d'Alexatiilrif, m. ilmc les décrets dogmatiques du concile de Nicée ni l'édil impérial qui condamnait les partisans de cette hérésie à être brûlés vifs, sans doute- quelque cénobite est venu s'agenouiller ki pour mortifier sou esprit, macérer sa chair, et fonder le culte pur en esprit et en vérité.

Kl, dans les temps de misère, lorsque Tempe-

Page 1