MOINES ARMÉNIENS
celles des Juifs et des Arabes et qui continue, malgré tout, à se croire prédestiné, se souvenant que l'Arche d'alliance, échappée du déluge, après avoir flotté à quarante coudées au-dessus du sommet des plus hautes montagnes, s'arrêta précisément sur les cimes de TArarat.
De même que les Grecs perdent leur sang-froid lorsqu'ils parlent de l'Acropole, les Arméniens ne peuvent garder leur calme en racontant l'histoire de l'Arche de Noé. Le Père supérieur, qui sait lire dans toutes les langues, est furieux contre les savants d'Europe, hommes cruels qui ont prétendu enlever aux Arméniens la tradition religieuse dont ils sont justement fiers. Il profite de cette occasion pour nous conter ses peines , pour nous dire beaucoup de mal de l'Allemand Bohlen qui place la montagne du déluge dans le Pamir, et de notre compatriote François Lenormant, qui admet, lui aussi, cette hérésie. Le Père supérieur ne tarit pas d'arguments et d'interjections oratoires , lorsqu'on le met sur ce chapitre.
— Est-ce que les Turcs et les ïartares, s'écrie- Hl, n'appellent pas notre montagne Arghi Dagh, la « montagne de l'Arche »? Est-ce que les Persans ne l'appellent pas Koh-i-Nuh, la « montagne de Noé » ?
Mais le révérend Père abandonne bientôt ces trguments, qui lui semblent secondaires, pour
recourir à la preuve des preuves. Il se fait apporter sa belle Bible latine, reliée en velours rouge, et ornée de trois fermails d'argent. De sa forte vois bien timbrée, qui sonne gravement dans le silence du jardin, il lit ;
h Quand le déluge eut accompli son œuvre d'expiation, Dieu se souvint de Noé. Il suscita un vent violent; les sources de l'abîme et les cataractes du ciel se fermèrent; la pluie cessa de tomber; les eaux s'abaissèrent; après cent cinquante jours, elles commencèrent à se retirer d'une manie** sensible; et le dix-septième jour du septième mois, l'arche atterrit sur les montagnes de l'Arménie, super montes Armeniae... »
Super montes Armeniae, répétait, en souriant dans sa barbe, le supérieur des Mékhitaristes. Nous n'eûmes pas le courage de lui faire des objections, ni de lui remontrer, à la façon des docteurs scolastiques , qu'il tournait dans un cercle, ni de lui faire voir que ce texte, qui lai semblait décisif, était sujet aux interprétations les plus diverses. Nous répétions, nous aussi, en nous regardant les uns les autres d'un air convaincu : Super montes Armeniae...
Pour nous récompenser de notre humeur docile, le bon moine se mit en této de nous faire épelcr, dans une vieille grammaire, les lettres de l'alphabet arménien. Puis, le père cuisinier nous apporta des friandises. Oh! la bonne confiture,
MUINES ARMÉNIENS BH
;ui nous fut servie, pendant la leçon, en guise .'encouragement : douce, odorante, céleste; des leurs d'oranger, du miel et du sucre, une de ces rnbroisies exquises et fondantes, dont les moines t les religieuses gardent le secret, et qu'on rerouve sans doute au Paradis...
Enfin, on nous fit voir la chapelle, toute l&nche et fleurie. Conformément aux rites de Eglise arménienne unie, il y avait dans un coin u chœur, cette grappe de clochettes dont on gîte le carillon pendant l'office, et qui ressemble eaucoup aux « chapeaux chinois » que les désoranisaleurs de nos musiques militaires ont suprimés fort inconsidérément.
C'est là que les Arméniens unis, soumis à l'auorite du Saint-Siège, et dépendants du patriarche e Constanlinople, assistent aux cérémonies de But culte. La communauté arménienne d'Aïdin si massée, presque tout entière, dans le quartier e •Alomisliri, qui groupe ses toits et ses terrasses ar une pente raide, en face du quartier turc. ics descendants des Arméniens qui s'unirent à Eglise latine en 1439, lors du Synode de Florence, Jnt presque aussi malaisés à connaître que les rméniens schismatiques. On pénètre dif licitement ms leurs maisons, dont les portes cntr'ouvcrtes issent voir, à la dérobée, des cours fraîches où mt assises de belles femmes. Olivier Rayet, qui mble les avoir connus mieux que les autres
voyageurs, affirme que les deux confessions armé- I . niennes d'Aïdin vivent en bonne intelligence. Très fins, très laborieux, les Arméniens d'Aïdin sont, par vocation, traiiquants ou bureaucrates. Courtiers au service des maisons smyrnioles, scribes ou drogmans du konak, fermiers des impôts, ils font concurrence aux Grecs dans toutes ces fonctions administratives et tous ces offices de plume, dont les Turcs sont depuis longtemps incapables '.
Les Arméniens catholiques d'Aïdin se réclament volontiers de ]a protection de la France. Ils aiment à invoquer la tutelle du pavillon tricolore, à se dire les compatriotes des vaillantes sœurs de charité qui, depuis 1868, ont installé, près du monastère mékhitariste, une école enfantine, où des Arméniennes, des Grecques et même des Turques apprennent à balbutier le français.
Le docteur Comnène m'enseignait ces choses — et bien d'autres encore, que sa pratique médicale lui avait apprises — le soir, en fumant un narghilé, et en buvant à lentes gorgées, un petit verre de raki de Cliio, dans le jardin public de Cheker-Oglou.
1. Voy. Milet cl le (lalfe Latmique, par Olivier Bayet, ancien membre de l'École française d'Allii rii's, eL Albert Thomas, ancien pensionnaire de l'Académie de Franco a Rome (Paris. Baudry, 18TÎ); t. I, p. ■ll-iï. — Les opérations de l'all'iii iTia^<> de ladlme sont réglées paL- la loi du 24 ctlûwflt 1306 (1(1 juin ISSIil- Voy. Bougon, ouvrage cité.
CIIEKER-OGLOU 231
Cheker-Oylou est, si j'ose le dire, le parc Monceau d'Aïdin. Mais qu'on n'imagine point des parterres de fleurs, des arbres taillés en boules et des allées sinueuses de jardin anglais. Les Grecs sont moins exigeants; ils estiment que la nature fait bien tout ce qu'elle a fait, et qu'il est inutile de la déranger en l'émondanl. Des eaux limpides et des arbres verts, cela leur suffit. « Par la déesse liera, disait Socratc, sur les bords de l'Ilissus, quel bel endroit pour se reposer! Comme ce platane est haut et touffu! Et l'agnus-castus. comme il est grand et que son ombrage est beau ï Il est dans sa fleur et parfume toute la place! El, sous ce platane, coule la plus agréable source d'eau fraîche, comme on en peut juger en y trempant les pieds... C'est un lieu consacré aux nymphes... Comme l'air qui souffle ici est suave et tout à fait doux! Il sent l'été, et vibre du bruissement des cigales. Ce qu'il y a de plus agréable ici, c'est cette pelouse en pente. Couchons-nous; notre tète sera très bien. Tu nous as parfaitement conduits, mon cher Phèdre... «
Certes, depuis tant de siècles, l'arrivée des Romains, des Mongols, des Scldjoukideft , des Arabes, des Croisés, des Oltomans, et l'invasion pacifique des modes européennes, ont apporté dans ce joli décor des objets que. Platon n'avait pas prévus. Ces tchibouks au long tuyau, ces tables de restaurants, les ustensiles du ckfedji,
un nombre prodigieux de vers français. M"' Aristée aimait la Chute des feuilles de Millevoye. M 110 Grammatild et le télégraphiste adoraieal Musset qu'ils trouvaient yÀ-JX'jç (doux). Victor Hugo les effrayait un peu. Il leur semblait trop JiaÛô; (profond), et trop Gopuëtbôiiî (tumultueux). Et tous, alternativement, ils récitaient, avec un zézaiement exotique qui n'était pas sans charme :
ciel, je vous revois, madame, De tous les amours de mou ame, Vous le plus tendre et le premier.
Vous souvient-il de notre histoire?
Moi, j'en ai gardé la mémoire :
C'était, je crois, l'été dernier.
Ali! marquise, quand on y pense
Le commis de la Régie psalmodia la Ballade à la lune, qui ne scandalisa personne. On m'obligea de réciter :
Puis le télégraphiste répétales strophes mélancoliques de Gilbert :
Au banquet de la vie infortuné convive, J'apparus un jour et je meure...
— Et moi aussi, je sais dire du français, interrompit tout à coup la petite Cléopatre, en se f rot-
tant les yeux. Et la gentille fillette se mit à crier d'une voix suraiguë et zézayante : Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse...
Il fallait quitter cette vie de flâneries instructives et d'intéressantes causeries. Mais nous ne pouvions nous engager dans les hautes vallées du Méandre ni dans les montagnes de l'ancienne Carie, sans avoir sollicité du moutessarif d'Aïdin un sauf-conduit et une escorte. L'agent consulaire de France, qui cumulait avec ses fonctions diplomatiques, un emploi de comptable dans les , bureaux de la Banque ottomane, voulut bien, malgré ses nombreuses occupations, prendre la peine de nous mener au konak, laide bAtisse de bois et de cailloutis, plantée de travers dans une vaste cour.
Nous demandons aux zaptielis du poste la faveur de voir Son Excellence Djémil Bey, moutasarif du saudjak d'Aïdin, de Sevké, de Tchinar, 'le iJozdoglian et de Nazli. Un tchaoueh obligeant nous conduit vers une porte, et nous indique un escalier. Mais, au haut de cet escalier, un factionnaire nous montre , d'un geste mélancolique, une dizaine de paires de souliers, qui gisent devant une porte close. En France, on reconnaît la présence d'un ou de plusieurs visiteurs au nombre des chapeaux accrochés dans 'antichambre. En Turquie, c'est au nombre et à
i antichambre
la dimension des souliers épars sur le plancher, que l'on devine s'il est indiscret d'insister pour être reçu. Dans tous les états du Commandeur des croyants, on estime que le fait de se découvrir la tète est un hommage stérile et enfantin; tandis qu'il est poli, lorsqu'on entre dans une maison, de ne pas apporter sur les tapis de l'hôte qui vous accueille la crotte et la poussière de la rue. C'est pourquoi les Turcs, avant de pénétrer dans les mosquées ou dans la chambre d'un ami, se déchaussent.
Les respectables chaussures qui nous empêchent d'entrer chez le moutessarif, appartiennent auï membres de Vidaré, conseil administratif de la province. L'agent consulaire profite des loisirs imprévus qui nous sont imposés, pour nous faire une conférence sur l'administration ottomane. L'idarê, présidé par le gouverneur, se compose, légalement, du cadî, chef de la justice, du mufti. chef de la religion, du mukassëbedji, chef de la comptabilité, du lakrirat moudiri, chargé de la correspondance, auxquels on adjoint les représentants religieux des communautés chrétiennes, plus deux musulmans et deux chrétiens, élus par la population du sandjak. Ce conseil connaît des affaires générales de la province, et sanctionne les décisions d'une espèce de comité municipal qui est recruté, dans la ville d'Aïdin, par d'invraisemblables élections,
DJÉMIL-BEY
Tandis que l'auguste assemblée délibère, nous errons, à l'aventure, le long des couloirs du konalt. Je ne voudrais rien dire qui pût être désagréable aux préfets de Turquie. Mais j'ai vu, malgré moi, qu'aux fenêtres de cette préfecture il y avait des carreaux cassés, que les murs étaient sales, que les « bureaux » ressemblaient à d'affreux greniers, l'ar les trous d'une portière en loques, j'ai vu (ô comble d'horreur!) les registres du cadastre qui traînaient dans la poussière. Et encore, à Aïdin, ville importante, on possède des registres . Braves Turcs ! Grands enfants, toujours campés, jamais établis, il n'est point probable que, malgré tous leurs efforts, ils arrivent à comprendre les beautés de la bureaucratie. Il faut peut-être les envier.
Enfin, le grave chapitre levé la séance. Un à un, les membres de l'jdaré sortent de la salle de leurs délibérations. Tous sont majestueusement barbus. Quelques-uns portent le turban et d'amples robes de couleurs tendres. Les autres ont adopté le fez, dit « de la Réforme », et la stambouline, triste redingote noire que le sultan Mahmoud inventa, sans doute pour porter le deuil de ses provinces perdues.
Quand le dernier figurant de cette procession a remis ses chaussures, Son Excellence Djémil- Bey, en personne, nous invile, avec les gestes les plus obséquieux, à nous asseoir sur un divan.
A côté du moutessarif, un personnage, très vénérable, cnturbanné de vert, est accroupi dans un fauteuil. Les petits yeux de ce Turc nous examinent avec défiance; nos chapeaux européens et nos faces infidèles ne lui disent rien de bon : il doit être mufti ou khodja-bachi . Au contraire, Djémil nous considère d'un air affable, et nous fait apporter avec empressement du café et des cigarettes. C'est un homme d'une quarantaine d'années. Sa figure maigre, au teint mal, est cerclée d'un collier de barbe très noire. Ignorant notre langue, il s'entretient en turc avec l'agent consulaire. Et tandis que se traîne l'exotique mélopée, je regarde l'ameublement de la salle. Deux admirables pièces de ce tissu éclatant et léger que les femmes de Karamanie façonnent et enluminent, sont couchées à terre. C'est le seul luxe oriental de cette résidence officielle- Tout à côté, quatre fauteuils Voltaire et deus canapés, apportés par le chemin de fer, étalent impudemment leurs couleurs criardes et leo r informe banalité.
M. l'agent consulaire se tourne vers nous tout est réglé. Le jour de notre départ, à l'aub^un sovari (gendarme à cheval) viendra no*- 1 ' attendre, à la porte du docteur Comnèn* 3 Graves et satisfaits, nous prenons congé c»
Djémil avec une solennité diplomatique. Ava*^ de nous laisser partir, le moutessarif se pend*
DJÉMIL-BEY 239
à l'oreille de l'agent consulaire, et lui parle longuement à voix basse... Il lui a dit : « Recommandez à ces messieurs, comme si cela venait de vous, de se souvenir que nos gendarmes sont 1res pauvres, et qu'il faut leur donner de l'argent, beaucoup d'argent... » Soyez tranquille, ô Djémil-Bey, nous donnerons à votre sovari beaucoup de piastres, et cela fera rire, au fond des casernes, vos officiers payeurs.
Quelques jours après, ayant pris des chevaux «liez un caterdji du bazar, nous trottions gaiement le long des berges du Méandre, escorté d'un gendarme qui chevauchait la carabine au poing, suivis d'un muletier qui avait entassé sur une pauvre hête de somme je ne sais combien de courertures et de sacs, sans compter les étuis de 'er-blanc , que nous devions remplir d'épigraphie. Manoli, sur un petit cheval noir, ébouriffé et rétif, fermait la marche.
— Voilà le vrai voyage qui commence, me dit Doublet en se retournant sur sa selle.