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CHAPITRE VII

A cheval. — La ville de N'azli. — Un pont sur le Méandre. — L'entrée de la Carie. — La première inscription. — Le fleuve Harpasos. — Les paysans turcs et les épiciers grecs. — Bosdoghan.

Je n'oublierai pas le jour où je quittai Aïdin pour la dernière fois. Nous rencontrions, sur le chemin poudreux, des villageois qui allaient au marché vendre leurs pastèques et leurs lentilles. Les uns traînaient, au bout d'une longe, de petits ânes récalcitrants, chargés de paniers et de caisses dont le poids, aux tournants difficiles, faisait trébucher et tituber les pauvres bêtes. D'autres étaient entassés dans de lourdes charrettes, dont les roues pleines cahotaient avec un grincement d'essieu, et que tiraient des buffles noirs aux yeux blancs. Des femmes, dont les pantalons roses faisaient une jolie tache claire dans la lumière matinale, marchaient pieds nus, ayant disposé sur leur tête, en paquet soigneusement

ié, leurs petites babouches de cuir jaune, au bec •ccourbé et pointu. Des vieux, le front bandé l'un turban sale, tout décrépits et cassés, sous leurs loques déteintes, marchaient doucement, appuyés sur de gros bâtons... Nous échangions, avec les passants, dans le patois local, le bonjour propice, qui écarte du chemin les risques mauvais et les dangereuses rencontres :

— Ourlarolsoun.

— Ou roula.

Nos chevaux étaient frais, allègres, stimulés par l'air vif de cette aube d'avril. Ils avaient pris, d'eux-mêmes, une allure commode, à laquelle les Turcs, cavaliers très habiles et encore plus amis de leurs aises, accoutument les poulains, et qui s'appelle le rakat-vann, la « douce allure », espèce d'amble allongé. Le sovari Ilalil ouvrait h marche. Son fusil était posé en travers sur le devant de sa selle. Son dolman rouge étail js'arni de brandebourgs orange, et son fez neuf -tait rouge comme un coquelicot. Son cheval ïarbe, gris-pommelé, élégant, les jambes fines B la croupe grassouillette, étail fort peureux. Il faisail de brusques écarts, des qu'il apercevait, I droite ou à gauche, la masse inerte d'un rocher } n d'un tronc d'arbre. Sur quoi Ilalil se mettait sn colère, tirait sur la bride, serrait les genoux; it le joli cheval, malgré ses ruades et ses fanaisies, était obligé de mettre le nez sur l'objet 2)

effrayant, de le flairer, de bien constater que ses peurs étaient ridicules. Cette « leçou de choses « recommença [dus de six fois dans la même journée ;el chaque fois, nous y prenions le m êmi: plaisir.

"Vers midi, noire petite brigade fit halte, posl se reposer et pour manger, en un hameau qui s'appelait Omourlou. Il y avait là deux ou trois cabanes de terre battue, cl un baraquement de planches vermoulues, où des Grecs fumaient des cigarettes en buvant du raki, et en jouant aux cartes. Tout de suite, sur une réponse de Manoîi, on connut ce que' nous étions, et la raison de notre voyage.

— Ce sont des antikadji (des antiquaires).

Et aussitôt, un appétit de lucre allume des convoitises dans les yeux des habitants d'Omourlou. Les poches se vident. Les ceintures se dégonflent. De tous les côtés, sur les bancs, sur les tables, sur les pavés, on étale des antika : monnaies d'argent et de bronze, frappées par les césars de Rome ou les autocrates de Byzance, et que le hoyau d'un laboureur turc avait fait jaillir du sol ; verreries minces et friables , irisées de nuances d'opale et d'onyx, lampes funéraires, anneaux de cuivre, perles de faïence colorée, osselets en terre cuite, grains d'ambre, bagues de fer, tuiles cassées, boules de cristal et de sardoine, briques historiées, débris de figurines, minuscules fragments de mosaïques, pierres gra-

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vées, tout un bric-à-brac dont les meilleures pièces ont été enlevées par les brocanteurs de Smyrne, à cause de la proximité du chemin de fer. Le cafedji nous fit voir mystérieusement, dans im coin, un morceau de marbre où apparaissaient des lettres. Déjà nous préparions nos carnets. Mais nous fûmes tout tristes, en apprenant (pie Sterrelt, l'infatigable Américain, l'explorateur-reporter dont le Times de Londres, le Daily Âdvertiser de Boston et la Nation de New- York, ont célébré la gloire, était déj à passé par là '.

La chevauchée de l'après-midi fut encore très douce, par des chemins ombreux et fleuris, qui ressemblaient aux sentiers d'un parc. Nous longions la rive droite du Méandre, en amont du fleuve. A notre gauche, les contreforts du Mésogis dressaient leurs arêtes déchiquetées , ravinées par les torrents, et faisaient onduler jusqu'aux bords de la route, des collines de terres détritiques, de graviers et d'argiles rougeàlres, violemment ronillées par l'oxyde de fer. A notre droite, très loin, des triangles de grandes montagnes apparaissaient, échelonnés dans une perspective dont les lignes tremblaient et vibraient d'intense clarté. Un haut rempart bleuâtre barrait l'horizon. C'étaient le Latmos, le Cadmos, les hauteurs menaçantes de la Carie, si dures à monter,

si bien closes, que, pendant longtemps, les batleurs d'estrade n'y purent entrer, et qu'aujourd'hui encore ce pays d'âpres escarpements est la région la moins connue de l'Anatolie.

Le calme du soir descendit lentement sur la campagne assombrie, éteignant la voix des hommes et le chant des oiseaux- Il faisait nuit noire, quand les ferrailles de noire cavalcade, sonnant et é.lincelant sur les pavés et les cailloux, réveillèrent les habitants de Kiosk, modeste bourg où nous devions passer la nuit. Le docteur Comnène nous avait donné une lettre de recommandation pour un de ses amis, notable du lieu.

Ce notable s'appelait Clénnlhès llalidos. Il était ttalhmarque du chemin de fer d'Aïdin, et jamais chef de gare ne fut plus aimable et plus empressé. C'était un tout jeune homme, d'allures vives el de figure éveillée. Il nous reçut avec des protestations d'amitié sincère, nous parla de la France en ternies enthousiastes, refusa nos remerciements en disant qu'il nous était obligé do venir ainsi le désennuyer en sa solitude, et nous lit boire je ne sais combien de verres de raki, dans un café où l'assemblée des fumeurs de narghilé était présidée par une image du roi Georges, costumé en général, et par un portrait de la reine Olga, toute gracieuse et souriante, habillée en Mégarienne, avec un voile blanc et des sequins d'or sur ses cheveux blonds

Adieux à l'excellent Cléanthès, qui nous a livré sa maison, nous a cédé ses lits, et, malgré nos supplications, a voulu passer la nuit sur un sofa très dur. La route, entre la chaîne du Mésogis et la voie ferrée, est toujours verte et charmante. Parfois, nous traversons d'opulentes futaies de figuiers. C'est de là que viennent presque toutes les figues appelées en Europe figues de Smyrne. Manoli, qui est très informé et tout à fait intarissable sur ce sujet, pique son cheval, s'approche de moi, et m'explique longuement tous les secrets de la récolte, du séchage, de la manipulation et de remballage de ces beaux fruits. Doublet, de son côté, qui est débordant de textes antiques, me cite un curieux endroit du Banquet des Sophistes, où Athénée dit ceci :

« Polybe l'Arcadien, dans le douzième livre de ses Histoires, affirme qu'au temps où Philippe, roi de Macédoine, père de Persée, faisait la guerre en Asie, les soldats de ce roi, ayant manqué de pain et de blé, furent nourris de figues par les habitants de Magnésie du Léthaeos. C'est pourquoi, s'étant emparé de Myonlc, le roi donna le territoire de cette ville aux Magnésiens, en échange de leurs figues. »

Mon irrévérencieux compagnon ajoute même à celte citation, de spirituels développements sur

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le h canard dans l'antiquité ». Il prétond qu'A serait aisé de faire, sur ce point, une thèse <îe doctoral.

Devisant ainsi, ayec cette vieille gaieté française qui étonne et scandalise un peu la gravit** des Orientaux, nous traversons rapidement A& pauvres hameaux turcs, ramassis de misérables»

huttes : Taouli, Salabakli A Eski-Hissar, nous

mettons pied à terre. Le nom seul du village (Eski- Hissar veut dire « Vi«ux-Château ») nous ordonne une halte. Au-dessus des ruelles montantes el sordides, où grouillent des chiens rogneux cl des gens déguenillés, il y avait, dans l'antiquité. une acropole : Nysa. Les copieuses descriptions de Strabon nous donnent l'envie d'y monter. S'il faut en croire le géographe d'Amasia, que Manoli s'empresse de tirer du fond d'un bissac, il y avait, là haut, des temples, des inscriptions, des statues. Beaucoup de Nyséeiis se rendirent célèbres par leur habileté à discourir sur la philosophie, par leur rhétorique amusante et par leur science de la grammaire. Nous escaladons un sentier de chèvres, à travers d'épineuses branches. Un grand théâtre, dont les gradins sont tournés vers le Méandre, émerge, ça et là, des broussailles qui l'ont envahi. Quelques fûts de colonnes sortent de terre, en deux ou trois endroits. C'est tout ce qui reste de cette jolie ville de marbre, dont les habitants aimaient, par-dessus toutes choses,

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