‹ Sur les routes d'AsieChapitre 6 sur 71 · Portefaix · texte numérisé non relu

Portefaix

QUERELLES ET FORMALITÉS

Il m'écouta d'un air bienveillant, parut scandalisé par la conduite du douanier, s'attendrit sur le malbeurcux sort de Strabon, et prit son ombrelle blanche à doublure verte, pour descendre avec uous jusqu'au port. Cet excellent homme était tout fier; le long des boutiques de conserves et de poisson salé, il saluait ses amis d'un petit signe de tète important. Enfin ce rêve, caressé peut-être pendant toute sa vie, se réalisait : le pharmacien du bazar de Chio représentait pour tout de ton une grande puissance; il devenait le symbole visible de la République française; il était le porte-étendard des trois couleurs! Dans cette île où les Français ne débarquent presque jamais, il protégeait un de ses nationaux! Le "visage pénétré et grave do Kharalambos laissait "voir aux citadins de Chio que quelque chose de grand allait s'accomplir.

Le zaptieh montait toujours la garde. Eu nous apercevant, il eut un geste calme et nous fit signe qu'il n'y avait plus personne daus le bureau des douanes :

— Konakda! Konskda'. (Au konak! Au koiiak!) Il nous expliqua, avec le concours de Vpn-baclii (commandant de dix hommes), que le gouverneur, instruit de celle importante affaire, avait envoyé son secrétaire pour se renseigner, et que elui-ci avait emporté au konak tous les livres mspecls.

— Ah! les kératas! dit Kharalambos en grec.

(Kératadès anthropi!)

— Montons au konak! soupira l'agent consulaire.

Et, moins triomphants que tout à l'heure, nous revînmes sur nos pas, à travers les rues étroites, le long des boutiques d'où sortaient des curieux qui nous interrogeaient au passage.

— Tiens bon! me dit tout bas un épicier grec, hérissé comme une brosse de chiendent : Quand le Turc a mangé du bâton, il se laisse tirer la barbe.

Le konak de Chio est une mesquine bâtisse toute neuve, en pierre blanche et qui ressemble plutôt à une mairie de la Beauce qu'à la résidence d'un pacha d'Orient. Quelques gendarmes dormaient dans le corps de garde, le dolman déboutonné et le fez sur les yeux. L'un d'eux se leva sur son séant, et, se frottant les paupières :

— Qu'y a-t-il? Que voulez-vous?

— Le moutessarif i est-il au konak?

— Le moutessarif est parti; mais tu pourras parler au bim-bachi 2 .

Son Excellence le bim-bachi : un gros homme congestionné, bouffi, qui paraît tout près d'éclater

d. Gouverneur d'un sandjak. Ce fonctionnaire est inférieur au vali, qui commande à tout un vilayet, et supérieur au cdimacam, qui est chargé de l'administration d'un caza.

'2. « Commandant de mille hommes. » C'est le titre qu'on donne, en Turquie, aux capitaines de gendarmerie, lesquels commandent ordinairement une vingtaine de zaptiehs.

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dans sa tunique trop étroite; un grand sabre traîne derrière lui, mal attaché à des courroies trop longues. Courtois d'ailleurs et affable, ce Turc se livre, en nous voyant, à la mimique très compliquée do la politesse ottomane : un geste pour faire semblant de ramasser de la poussière; un autre geste pour porter celte poussière à son cœur; un troisième geste pour porter la même poussière à son frout. Cela veut diro, parait-il : « Mon cœur et mon esprit sont à vous, m Mais nous n'avions que faire, en cet instant, du cœur et de l'esprit du bim-bacbi- L'agent consulaire craignait d'être battu, dans ce duel, par l'inertie malicieuse des Osmanlis, et rie donner, pour tout un hiver, des sujets de raillerie à son collègue 'talion. Kharalanibos, turcojihage de profession, fi t très persuadé, l'honnête garçon, qu'il avait a u trefois combattu pour l'indépendance hellén Kjue, regardait de travers ce traîneur de sabre. Et je songeais à mon Slrabon.

D'une conversation très longue et fort confuse, '1 résulta que le montessarif regrettait vivement Je ne pouvoir rendre des honneurs extraordinaires a u seigneur français qui ilaignaitle visiter, qu'une affaire urgente l'avait appelé dans un district lointain et qu'en son absence Son Excellence le mufti nous recevrait pour nous donner entière satisfaction.

Le mufti était assis, les jambes croisées, sur un

sofa recouvert ilo calicot blanc, au fond d'tïJ *allo ehiro. poinl meublée, où d'horribles tapi vomis du liouvro ou du Bon Marché, étalaieJ vv* Heur* <ur lesquelles beaucoup de Pariaient <I;mh lour* villégiatures suburbaines, aiment ropnsor leur* pieds, («e petit satrape à mine cha Fnuino, lo* veux clignotants sous d'énormes la nelto*. paraissait accablé par le poids de soj hirl»:ni démesure. II aspirait un narghilé placé ai milieu de ta chambre et dont la fumée blanch* ïillritt f tt^i| ti V* ses lèvres par un long tuyau qn ■«orpenlatl mic le tapis. À chaque bouffée, on enten ilîifl. du ut In carafe *lo cristal, le petit gargouilla miMil «In l'oisonee do roses. De sa main gauche le mufti caressait alternativement son pied et s* hai-ho grise; il causait avec trois ou quatre por h tu ^ do fof, nous salua négligemment et fit seto hlfitil do tu» plus s'apercevoir do noire présence KliarulfunlHis bouillonnait, et ses pieds frémi ■mlenl. menaçants, sur le parquet :

•Ni» vous tiiollo/. pas on colère, me dit affe hiotisomont l'ajout consulaire. Ibrahim est un bo homme. On ohlionl (oui do lui quand on est patien IVInÎM Ibrahim continuait sa conversation ave se* voisins. Toutefois, il lit signe à un serviteur lequel disposa devant nous trois guéridons, ave dos cigarettes et trois petites tasses de café. Pui il so retourna vers ses amis sans nous adresse la moindre parole.

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