‹ Sur les routes d'AsieChapitre 51 sur 71 · LE MÉANDRE · texte numérisé non relu

LE MÉANDRE

malgré la beauté du Mésogîs i]ui prend, au fond du décor, des teintes de mauve et de pourpre. Le soleil est brûlant. Le yent est tombé, et nous respirons la mauvaise baleine des landes marécageuses. Près du rivage, des buffles noirs sont enfoncés dans la bourbe jusqu'aux naseaux. Les grosses bétes tournent la tète vers nous, et leurs yeux blancs, grands ouverts sous les cils blonds, nous regardent avec une placidité bienveillante. Un mauvais pont, fait de poutres mal équarries, est jeté d'une rive à l'autre. Le pas des chevaux fait trembler le plancher et chanceler les étais à moitié pourris de cette passerelle. Cependant, voilà beaucoup d'années que les lourdes charrettes à buffles vont et viennent sur ce pilotis, avec leurs grosses roues, pleines et grinçantes, précédées du bouvier à turban, dont l'aiguillon effilé trace une ligne Jine dans le ciel clair.

Nous mettons pied à terre, pour prendre le repas du midi, au village de Beylerbey, deux ou irois huttes, collées par les musulmans au flanc d'un beau morceau de montagne qui s'appelle le Madran ihnjh. Heureusement, il y a, dans ce hameau turc, un bakal grec. Les bâfrais grecs, disséminés parmi le long troupeau des Ottomans, ressemblent aux mercantis qui suivent les armées. Ils vendent un peu de tout. Celui de Beylerbey, assis derrière un fourneau de pierre qui fait songer

aux boutiques de Pompéî, consent, pour quelques mélalliks, à nous faire cuire des œufs.

Pendant que l'eau bout, de vieux zeybecks, en vestes bleues et braies courtes, nous apportent des antica. Nous sommes encore à la lisière du monde civilisé. Le khodja, reconnaissable à son turban blanc, me montre, en grand mystère, un petit oiseau de bronze, au bec crochu, peut-être quelque amulette, venue d'Egypte ou d'Assvrie, ou plutôt fabriquée dans un atelier d'Ionie, au temps où les artistes grecs, las d'inventer du nouveau, s'amusaient a pasticher, pour des collectionneurs épris d'archaïsme, les anciennes effigies d'Osiris, de Mérodak et do Tànit... L'endroit est joli; une fontaine chante; des troupeaux passent; le cimetière est rouge de coquelicots... Un jeune chien de chasse vient à nous , pour nous faire des amitiés et des caresses. Des maçons rhodiens, qui font une tournée dans le pays, nous disent qu'il y a des inscriptions tout près d'ici, au village de Turlda? 1 ...

En route. Les maçons rhodiens nous accompagnent, leurs outils sur l'épaule. A mesure que nous montons, par de rudes sentiers, le long des rampes du Madran dayh, le paysage s'élargit.

La vallée du Méandre, déjà lointaine, s'ouvre en vastes perspectives. Le soleil, qui descend vers l'occident, allonge l'ombre des sommets sur les plaines où serpentent les lentes sinuosités du

VETIS LA CABIE

fleuve. Autour de nous, les montagnes sont gaies et fraîches, toutes joyeuses tle renaissance printanière, moirées par une petite herbe couleur d'argent, qui ressemble à une légère jonchée de givre- Les bons maçons de Rhodes ne nous ont point trompés. Il y a, sur un col, à mi-côte, un hameau qui s'appelle Turhlar. Dans ce hameau, il y a une petite mosquée, et, parmi les pierres de cette mosquée, une plaque de marbrfi blanc, où nous lisons des majuscules grecques, dont voici le sens :

Cette phrase vaine nous poursuit encore, pendant les loisirs de la halte du soir, à Harpas-Kaleci.

Nous voilà au seuil du pays carien. Là-haut, sur celte colline de sable, dont la silhouette grandit aux clartés de la lune, se dressait la citadelle d'Harpasa, bourg obscur, donjon inconnu, posté en sentinelle, pour défendre la brèche qu'ouvre en cet endroit la vallée de l'Harpasos. Les légions romaines vinrent ici, au temps du roi Mîthridate. Maintenant, il n'y a plus guère, dans ce défilé jadis redoutable, qu'une mosquée rustique, une mauvaise auberge, tenue par des Grecs de Rhodes, et un logis d'apparence un peu plus cossue, habité

Ménophile, fils eCAristodème,

a élevé ce tombeau à m belle-mère

Myndia. Celui gui profanera

cette sépulture paiera l'amende.

par un Albanais musulman à face méphistophélique, Cbabana-aga.

Comment et pourquoi cet aga d'Albanie a-l-il quitté le pays où la postérité de SUander-Beg régne encore par le sabre, et où des poètes errants chantent, en s'accompagnant sur la lyre à trois cordes, les exploits d'Ali, pacha de Janina? Je ne sais. Pourtant, je connais Chabana depuis l'année passée. La dernière fois que je suis venu ici, venant de Stratonicée, le village était ensommeillé et comme engourdi. On était dans le mois de ramazan. Les Turcs, abrutis par le jeûne et par la chaleur, ne semblaient pas même entendre ce que nous leur disions. Nous aurions été forcés d'observer, malgré nous, la loi de Mahomet, si l'obligeant Chabana, moins sourd ou plus tolérant que les autres, n'avait consenti à nous procurer du fromage et du pain de millet.

Bozdoghan, le 27 avril.

Il y a, près du village, au pied de l'ancienne

acropole, une espèce de logis féodal, dont les murs, faits de glaise et de gravier, se lézardent et s'écroulent. Des cigognes, perchées sur leurs pattes comme sur des échasses, rêvent parmi les débris du toit effondré. Les paysans racontent des histoires sur celte vieille demeure, liantéc de fantômes. Quel spahi féodal, quel janissaire doté

BOZDOGHAN

d'un fief a régné là par le sabre? La Turquie s'en va lentement, pierre par pierre, comme ce château Je misère. Elle ne sent pas sa ruine, elle sommeille, comme ce pauvre village d'Inêbolou, que nous avons rencontré aujourd'hui sur notre roule, endormi dans la torpeur de l'été, et dont le minaret blanc ressemblait à un cierge qui veille un mort.

Elle dort, la vieille Turquie. Pendant ce temps, la civilisation la mange. Eh! parbleu, je savais bien que je la rencontrerais ici, la civilisation. Elle n'est jamais loin des cadavres. La voici, représentée par le seul homme éveillé, remuant, vivant et loquace de ce village assoupi et funèbre : l'épicier grec!

L'épicier! Voilà un « agent » qui fait plus pour la complication de la question d'Orient, que tous les congrès de diplomates. 11 est l'enfant perdu de l'hellénisme. Il suit la Horde en désarroi, comme les brocanteurs s'attachent aux armées en déroute. Le Turc ne sait pas vendre. L'épicier grec est partout, avec sa pacotille de ficelles, de chandelles, de poissons, de caviar. Le Turc ne sait pas économiser et a souvent besoin d'argent. Le bon épicier vient à lui, offre ses services, prête à cent pour cent, grève d'hypothèques le domaine des croyants, et, sublime usurier, reprend peu à peu, par pur patriotisme, les champs que les Barbares ont conquis. Les invasions, les disettes, les pestes peuvent passer, tuer des hommes, brûler des mai-

sons, dévaster les campagnes. Il y a quelqu'un qui sur les ruines du monde saurait rebâtir une

boutique et l'achalander. C'est l'épicier grec, ou, comme on dit là-bas, le bakal.

Le bakal d'Inébolou, mal peigné et fort amusant, nous accueille par des poignées de main trop cordiales au milieu de ses sucreries mangées par les mouches, de ses boites d'allumettes, Je ses paquets de ficelles, et d'un lot de vénérables pâtisseries qui, recuites par le soleil, laissent couler, par tous les pores, l'huile dont elles furent saturées. Après un repas de sultan, nous prenons le café, sur une estrade en planches, devant la porte de l'épicerie. Je croîs que notre arrivée a déjà été signalée. De vieux Turcs, fort barbus et tout décrépits, passent devant nous, en traînant leurs sandales, et nous regardent avec une enfantine curiosité. Des femmes viennent puiser de J'eau à une fontaine qui coule près de l'échoppe d'un barbier. Leurs voiles roses égayent de couleurs tendres l'éclat, déjà trop fort, de ce jour de printemps.

Chevauchée sur les pentes qui descendent vers le fleuve Harpasos. Par places, les lauriers-rose* sont si épais que je n'aperçois plus, de Manoli et de son cheval, que deux tètes où l'animalité et l'humanité ont la même expression de tristes» résignée. Des peupliers surgissent, tout frissonnants, du fouillis des végétations courtes. Des vols

BOZDOGHÀN

d'oiseaux Lleus s'éc happent îles fourrés, à notre approche. A l'occident, les montagnes de Bozdogban s'inclinent en lignes molles. Leur profil est doux.

In bruit d'eau. Des buffles qui piétinent dans la vase. Un petit pont, fait d'une seule pierre, jeté de travers sur un ruisseau, puis un vaste lit de cailloux, que le courant a déserté. Les fers de nos chevaux glissent sur des galets que les flots ont polis, en des temps très lointains. Nous traversons, sans péril et sans respect, l'IIarpasos, fleuve sacré des Carions.

En quelques heures de montée, par une route incommode, parée d'églantincs, on arrive aux faubourgs mal pavés de Bozdogbau. Je retourne encore en un pays déjà vu, parmi des visages lont quelques-uns me sont connus et me sourient, foïci la fontaine où j'ai admiré, l'année dernière,

a femme si belle, penchée vers l'eau avec une

charmante inflexion du corps, une pose si laturelle de statue vivante. L'apparition s'est évalouie, et un petit vaurien de Grec, impudent et aie, barbote dans le bassin de marbre. J'ai vu le iazar, par une veillée de Baïram, tout illuminée, onore et chantante. Les croyants étaient assis, iar groupes, dans l'ombre où couraient de vives ueurs ; ils semblaient s'amuser à faire des tableaux tour des Rembrandt qui ne viendront jamais, aujourd'hui, la fête est éteinte. Plus de lumières

SI.'K LUS ItOUTES D ASIE

ni de voix. Dans les boutiques décolorées tailleurs accroupis g/alonnent des caftans et rapiècent des guêtres; les cordonniers brodent des

babouches pailletées de lamelles de cuivre Un

fou, enjuponné d'un costume de femme, vient a nous, les yeux égarés, la bouche baveuse. Tout le monde s'écarte, et considero avec pilié le pauvre hère. Quelques passants lui font l'aumône. Le dèli, en Turquie (comme chez nous l'idiot, 1' nocent »), est l'objet d'une horreur sacrée et d'un respect superstitieux. Partout, l'instinct de l'homme primitif regarde le trouble de l'esprii comme un accident surnaturel et divin, dont on ne sait si c'est une malice ou un bienfait...

La nuit est venue, mais non le sommeil ni le repos, bien que nous occupions la meilleure chambre du khani. Nous sommes dévorés de mouches, et, par les fentes du plancher disjoint, montent jusqu'à nous des odeurs d'écurie et des piaffements de chevaux. De plus, séparé de notre galetas par une mince cloison, un Turc malade, échoué depuis plus d'une semaine dans ce bouge et gardé par charité, pousse des gémissements et des soupirs ininterrompus.

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