CHAPITRE VIII
Que faire, en un taudis, sinon se lever de boune
eure el se préparer à partir? Pendant que Manoli
bine d'ingénieux paquetages avec nos man-
s couvertures et nos kibehs, noire voisin
»ladc geint plus que jamais. On dirait que le
iver de l'aurore, si agréable aux gens bien por-
nls, redouble les souffrances du misérable. Je
lis le voir, et j'emploie tout ce que je sais de
ire à lui demander ce qu'il a. Sa face terreuse,
i gestes découragés font mal à voir. C'est la
tète, terrassée par le mal, et qui s'est arrêtée,
pour mourir, dans le premier gîte qu'elle a trouvé.
Je lui demande s'il y a des médecins à Bozdogban.
Des médecins! Je comprends à son pile sourire
et à l'ironie furlive qui plisse ses lèvres exsangue. que pour avoir le droit de vivre, en Turquie comme ailleurs, il faut posséder beaucoup d'argent. Il » des gestes navrants de résignation et de rouelle désespérance. Le mot musulman veut dire : résigné à Dieu. Je ne l'ai jamais mieux compris. Je Junnf à ce malheureux un medjid, et l'instant d'après je me reproche cette aumône, en effcL très sotie. Pourquoi prolonger de quelques jours cette lulLe inutile et douloureuse contre la mort? « KizmeÛiB* ziadé oimass : rien ne peut arriver, dit le Prophète, que ce qui est prédestiné. »
Après la descente des rues glissantes où courent des ruisseaux boueux, il fait bon chevaucher le plat pays, sous les branches où perle la rosée et où la joie du jour éveille la chanson des oiseaux. Notre itinéraire, déterminé par des nécessités épigraphiques, veut que nous franchissions de nouveau l'Harpasos. C'est moins difficile que le passage du Rhin. Le fleuve, très capricieux, se divise et s'éparpille on un nombre infini de rameaux, et se répand dans la plaine à sa fantaisie. Je ne sais pourquoiksTurcsl'appellent^l/i-TWisî, le Fleuve Blanc. Ses eaux sont jaunes et coulenl sur des fonds de sable et de pierraille.
Les statistiques approximatives qu'ébaucheril les agents des puissances européennes, n'ont pas tort de dire, dans leurs colonnes de chiffres, que le district de Bozdoghan est un dos plus réfrac-
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pures au labour. Que faire de ces jachères de gravier et de ces semis de cailloux? Pourtant, sur la rive droite, les berges sont riantes et vertes. On rencontre tout à coup des pâturages, des prairies regorgeantes d'herbe drue, et toutes vermeilles de coquelicots, comme s'il avait plu do la pourpre. Au détour des jolis sentiers ensoleillés, on croise de longues files de chameaux, dont nos chevaux s'écartent en renâclant, d'un air dédaigneux. Nous voici engagés dans les replis montagneux du Karhuija dagh (Montagne des Noyers), et déjà obligés de renoncer à consulter la carte de Kiepert, dont la blancheur muette et les « pointillés » commencent à devenir très inquiétants.
Une fumée bleue, au fond d'une combe verte.
C'est un bivouac de louroucks. Les Iouroucks, Iribus de turkmènes nomades, sont les marcheurs les plus déterminés de cette Asie antérieure, où tout le monde, de temps immémorial, semble avoir dans les jambes les inquiétudes du Juif errant. Ils vont de vallée en vallée, poussant devant eux leurs troupeaux, suivis de leurs femmes jui portent pêle-mêle les enfants, les fusils et los jiaudrons do la smalah. On ne sait quelle fantaisie les entraîne ainsi, sans repos, vers l'inconnu. Ils parlent peu, n'ont pas l'air de penser. Leurs faces brunes et leurs yeux jaunes sont impassibles. tls ne sont pas méchants, mais pillards et gâcheurs comme des enfants. Quelquefois, on aperçoit
à l'horizon une flamme brillante qui dévore une montagne. C'est une forêt qui brûle. Les louroucks ont fait cuire leur soupe el ont ouUU d'éteindre leurs feux. Plusieurs sultans ont essayé de les fixer au sol, en leur offrant des terres, en faisant renverser leurs (entes, disperser leurs campements. Ni la douceur ni la menace n'ont rien pu faire contre la ténacité passive. On enverrait contre eux toute la gendarmerie de l'emplit, qu'ils n'en fuiraient pas inoins à travers les intervalles des cavaliers et des fantassins de Sa Hautesse, comme l'eau à travers les mailles d'un filet. La Lente iouroucke est évidemment une des premières inventions que l'homme imagina lorsqu'il entreprit de manger, de dormir et d'aimer sans recevoir sur sa tète les rayons du soleil ou l'eau des nuages. Vraisemblablement, cet abri rond et noir, sorte de dôme bas, fait de feutre et de branchage, est resté tel qu'il était au (enips où les premières peuplades caspiennes se mirent à cheminer vers les plages occidentales. Tamerlan reconnaîtrait ces pierres qui assujettissent le toit et l'empêchent d'être emporté par le vent, ce chien pelé qui dort le nen entre les pattes, ces marmites jetées çà et là dans l'herbe, ces ânes qui mordillent des chardons, cette femme qui court en faisant sonner à ses oreilles, à son cou, à ses poignets, à ses chevilles, une joaillerie barbare, et qui poursuit une débandade de chèvres noires, éparpillées
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sur un sentier blanc. Ce tableau pourrait illustrer le Coran, la Bible, les livres saints des lamas, tous les vieux textes éclos avant l'invention des sciences, des industries et des polices, dans l'âme des hommes éblouis ou effrayés. Ils sont là trois ou quatre, assis par terre, h l'entrée de la tente. Ils ont d'abord l'air de se méfier. Puis, comme nous leur permettons de toucher nos armes et que même, pour les amuser, nous tirons deux ou trois coups de fusil en l'air, ils s'apprivoisent. Us font signe à leurs femmes qui, d'un air affable et soumis, nous apportent des jattes de lait frais et ëcumeux. Ensuite l'un d'eux; s'offre à nous accompagner un bout de chemin pour nous guider dans la montagne. Il affirme qu'iL a vu là-haut un vieux château, bâti en grosses pierres, et déjà nos cœurs d'archéologues commencent à battre d'espoir.
Le sentier, dévidé en spirale, frôle le flanc d'un pauvre village, Aramatlu. Quatre ou cinq femmes turques lavent du linge, au fil d'un ruisseau. Les étranges lavandières! Elles sont nues, n'ayant sans doute pas de vêtements de rechange pour s'habiller pendant la lessive. Leurs dos penchés luisent sous l'éblouissant soleil. Mais leurs maris nous ont vus, du haut des toits en terrasse ; ils accourent et jettent quelques loques pudiques sur ce spectacle, d'ailleurs peu troublant.
Le « château » promis par le bon Iourouck n'est
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pas loin Je ce lavoir vers lequel, par discrétion, nous n'osons pas retourner la lèle. On voit sortît île la terre et des ronces les premières assises d'un mur construit en appareil régulier; cette maçonnerie en bossage est rugueuse et saillante, comme celle des palais florentins. Qu'est cela"? Sans doute quelque poste-caserne, contemporain des satrapes cariens. Mais la garni sou des guetteurs de ce corps de garde isolé ne savait pas écrire, et nous ne saurons jamais comment s'appelait cette redoute. De cet endroit la vue est encore jolie. Un torrent bruit au fond d'une gorge. Sur les collines prochaines, des touffes d'arbustes se hérissent an vent comme des chevelures. Des éboulis de grosses pierres grises dégringolent au versant des mamelons. Les pentes lointaines sont légèrement teintées de violet, et dans la vaste coupure des montagnes, la plaine île l'IIarpasos apparail encore, sillonnée d'une traînée fauve par le lil presque sec du fleuve incertain.
Le Iourouck, récompensé de son lait et de sa peine par le don d'un quart de medjid, modique salaire dont ce brave homme est tout content, nous continuons notre route vers l'Est. A mesure que nous montons, les talus se dénudent et les maquis de chênes rabougris cèdent la place à des gradins de sable, disposés comme des bastions et des redans. Vers deux heures, nous troublons la sieste d'un petit village, juché sur la crête d'une
LUS IOUBOUCKS
acropole. Nous faisons épeler, aux premiers indigènes rencontrés dans les ruelles, le nom de ce hameau. A quoi bon récrire? Il n'est pas sur les cartes, et ne rappellera poinl de souvenirs précis aux personnes civilisées, car je crois bien que nos chapeaux de feutre mou furent les premiers couvrechefs européens égarés dans ce coin-là. N'importe. On est bien reçu à Pressia. Un vieil badji qui a été jadis en garnison à Monastir et a retenu, de ses buveries avec les Palikares, quelques mots du patois romaïque, nous souhaite la bienvenue. Chez le cafedji, il y a des œufs, du beurre, du lait caillé. Pour onze piastres, nous achetons de quoi préparer un feslîn de lïalthazar. Manoli, qui est, prêt à toutes les besognes, qu elles soient héroïques ou simplement utiles, casse les œufs dans un plat de fer battu, les bat, allume du feu. Et rien n'est plus divertissant, pour des hommes qui aiment le pittoresque et qui ont faim, que de voir ce paisible vieillard, barbu jusqu'aux yeux, botté jusqu'au ventre, armé jusqu'aux dents, retourner dans une casserole, cette omelette si dorée, si appétissante, si parfumée!
Le hadji, qui est un des notables de Pressia, nous envoie, par un de ses gens, une écuelle de miel. Le bonhomme demande, en échange, que son nom soit inscrit par moi dans les livres. Bon Mustapha, voilà ma dette payée. Peu à peu, les gens du village sortent de leur torpeur pour nous
considérer. Un cercle de turbans multicolores et de robes rayées nous entoure et se resserre, d'un mouvement timide et curieux. Parmi les nez busqués des croyants, plusieurs nez droits, plantés dans des frimousses éveillées : ce sont des Grecs de Mouglah, étameurs de leur métier, et qui vont de hameau en hameau, gagnant quelque argent à fourbir la vaisselle des Turcs.
De Pressia à Kieuta où nous comptons dormir, le chemin (un mauvais sentier de chamois où nous grimpons à la queue-leu-leu) monte en d'interminables lacets autour du Karindja dagh. Devant nous, un remblai de sable, où se cramponnent des touffes d'herbes fanées. A nos pieds» des ravins qui donnent le vertige, et qui font songer à ce qui arriverait, si par malheur le pied des chevaux venait à broncher sur cette mince; corniche de sable qui s'effrite. Mais, quand nou s avons le loisir de nous retourner sur la croup ^ de nos bêtes, quelle admirable vue! Les mon. — tagnes de Bozdoghan bleuissent dans le ciel limpide. Vers l'est, à mesure que nous montons e* t que le soleil décline, une haute cime émerge, très s loin, par delà les blocs de rochers et les amas d « sable, toute vermeille de neige rose.
Enfin nos pauvres chevaux piétinent un tef" rain à peu près plan. Voici la deuxième station <L "^ u calvaire qu'ils montent allègrement depuis cz^matin. 11 y a, sur cette terrasse, un petit villag^^
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Les nomades qui l'ont bâti semblent s'être arrêtés là, tout essoufflés, comme ces voyageurs fatigués qui se reposent sur une marche, au beau milieu d'un escalier roïde. Où frapper pour dîner et passer la nuit? Heureusement le mura/ir-oda de Kicula est presque propre. Le mucalir-oda (la chambre-de-l'étrangcr) est une des plus touchantes inventions de l'hospitalité turque. Chaque village entretient une maison (confortable ou misérable selon les ressources du pays), où les gens qui passent, pèlerins, marchands, mendiants, soldats, archéologues, brigands, tous ceux en un mot que leur profession oblige au vagabondage, sont assurés do trouver un toit pour s'abriter, du feu pour se chauffer, une natte de jonc pour dormir, une cruche d'eau pure, sans compter le cale, les cigarettes, le pain de millet, le pilaf, qu'envoient avec émulation toutes les lionnes dînes des envi-
Le muçafir-oda de Kieula ne ressemble pas (notre gendarme ilalil-aga en lit liés justement la remarque) au palais impérial de Yldiz, et le khalife des croyants s'y trouverait mal à l'aise. Du moins, nous y serons seuls, car les étrangers montent rarement à Kieuta. Et nous y mangerons bien, car un Turc charitable, Hadji-Youssouf, nous prend sous sa protection. C'est un bel homme, un peu gros et bouffi, mais doué de cette majesté naturelle que l'on acquiert en Turquie
dès que l'on commande à quatre hommes ej que l'on esl commandé par trois femmes. Youssouf s'assied sur ses talons, à côté de nous, prodigue à ses hôtes les gestes nombreux de la salutation musulmane, lire du tabac de sa ceinture, et roule, A notre intention, des cigarettes qu'il lèche obligeamment avant de nous les offrir. Youssouf, après avoir savouré eu notre compagnie une tasse de café, voudrait bien causer. Mais nous sommes recrus de fatigue; et, tout en mangeant le pilaf et le lait eaillé qu'il nous a donnés, nous répondons à ses questions par de faibles balbutiements. Cinq ou six patriarches très discrets, qui sont entrés comme des ombres et se sont assis dans un coin obscur de la salle, comprennent sans doute que nous voulons dormir. Car tout à coup, sans rien dire, ils vont chercher leurs savates qu'ils ont laissées poliment derrière la porte. Youssouf les imite, après nous avoir souhaité, d'une voix gutturale, une nuit réconfortante et des rêves légers.
5 les
L'n peu avant l'aube, nous avons quitté nattes peu moelleuses sur lesquelles nous avons dormi sans nous dévêtir, et les bissacs qui nous ont servi d'oreillers. L'étape sera dure, et il vaut mieux chevaucher aux heures froides. Nos