‹ Sur les routes d'AsieChapitre 54 sur 71 · HOSPITALITÉ TURQUE · texte numérisé non relu

HOSPITALITÉ TURQUE

Prodige ! Il y a un gisement d'inscriptions à Iaïkcn. Les indigènes déguenillés et baves auxquels nous avons demandé s'ils connaissaient des iasili-tach {des « pierres-avcc-des-lettres »), nous ont d'abord regardé d'un air bète et bon. Puis l'un d'eux, plus dégourdi que les autres, nous a fait comprendre qu'il connaît quelque chose qui pourrait bien être ce que nous demandons. Joie de Manoli, qui déjà ouvre son étui de fer-blanc, en tire une feuille de papier , une une brosse à tète promue au rang de i estampage, et prend cet air sacerdotal dont il est coutumier lorsqu'il cesse d'être écuyer, cuisinier ou interprète pour devenir le serviteur de l'épigrapbie. Mais où diable les inscriptions vont-elles se nicher'? Il y en avait une — et une fort belle, ma foi! — que les Osmanlis avaient profanée sans façon, en l'encastrant dans le mur de soutien d'une fosse où Manoli, héroïque, descendit en se bouchant le nez. . .

Mais laissons cela. Une brise souffle sur cette cime. L'air est vif et sain. On respire h pleins poumons cette brise froide qui s'est traînée dans les neiges, et a gardé quelque chose de leur pureté. Il y a autour du village des coins jolis et riants. La verdure des blés et des sésames foisonne de marguerites. Les oiseaux lancent, à pleine gorge, des trilles. Au-dessus de nous, les mornes du Karindja dagh sont mouchetés de noir par des

bouquets de pins clairsemés. Au sud-est, à une immense distance, par delà des espaces vagues, loin, bien loin au-dessus des collines et les vallées, resplendit la blancheur immaculée des monts Salbacé.

Ce malin, pour me reposer de la nuit incommode, des nattes sordides, et des odeurs lourdes de la cabane où nous avons mal dormi, je suis allé m'asseoir sur le rebord du plateau où s'est perché notre pauvre village, et j'ai regardé. Le soleil matinal donnait aux neiges lointaines ua éclat idéal, une candeur irréelle. On eût dit une vision sans consistance, un mirage flottant entre ciel et terre. L'ombre emplissait le creux des vallées. Des brumes blanches, très légères, couraient sur les pentes, accrochées, déchirées au passage, comme des voiles de mousseline, par la tète pointue des pins ou l'arête dure des rocs. L'éclair des torrents serpentait aux ravines. La lumière s'épandait au versant des coteaux, et pleuvait sur les herbes, en gouttes de soleil, à travL'is les feuilles vertes. Aux premiers plans, l'œil se heurtait à des falaises de sable el à des rochers revèches, couturés de balafres. Devantles sommets qui ferment l'horizon, une crête de montagnes plus basses, découpait, en dentelures acérées, sa

LES MONTS SALBACÉ S

silhouette brune, ses pilons dénudés par ia pluie, ravagés par les vents, comme raclés et pelés par l'éboulement des graviers et des pierres. Celle ligne sombre avivait la clarté blanche du Salmas. La vaste blancheur semblait translucide; rien ne peut rendre la netteté de celle neige, bordée en bas par la grisaille des moraines, en haut par l'azur ardent du ciel, vraiment divine et superbe dans ce paysage qu'elle domine de sa niasse el éclipse de sa splendeur. Comment décrire ceci? La plume bronche et regimbe, lorsqu'on veut la forcer à rendre de pareils effets.

Nul sentier ne se hasarde dans ces hautes solitudes. Les yeux, pour retrouver la vie, la fertilité et le mouvement, doivent descendre plus bas, jusqu'aux vallées où verdoient les platanes el où l'appel des bergers, l'aboi des chiens, le grelot des troupeaux, révèlent la présence de l'homme. El je ne sais ce qui est le plus beau, de cet effort pour vivre, ou de la stérilité superbe el dédaigneuse des cimes.

Un vent glacé. Le Varias (vent du nord) galope, en courses vertigineuses, sur les plateaux déserts où rien ne l'arrête. Notre cavalcade trottine comme elle peut dans les rafales de bise el de sable. Nos pauvres bêtes ont la crinière hérissée et flottante, les yeux dilatés et les naseaux

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inquiets, comme les chevaux affolés de l'Apocalypse. Manoli, la barbe échevelée, souffle daus doigts. Arif met ses mains derrière son dos pour les préserver des gerçures. Le gendarme Uali aga a déplié sa capote, et rien n'esl plus extraordinaire, en cette saison et sous cette latitude, que de voir ces cavaliers, enveloppés de leurs manteaux en plein midi. Pas d'arbres, pas de troupeaux. Un malheureux village et un seul habitant, transi d'effroi à la vue du fez officiel de notre sovari. Le bonhomme labourait paisiblement un champ de cailloux, et poussait le manche d'une charrue préhistorique, lorsque nous l'avons sommé de nous faire voir des inscriptions! Il nous a montré, d'un geste craintif, quelques ornements guillochés sur une dalle par un artiste qui a bien fait de ne pas signer. Pourtant, tout autour du hameau, des marbres gisent. Encore un problème. Autour de quelle idole, juchée sur ces hauteurs, a-t-on hien pu construire un temple' Nous ne sommes pas loin d'Aphrodisias, antique foyer de religions. A mesure que nous avançons, monte dans le ciel, en face de nous, le Buda dagh (le père des montagnes), que les anciens appelaient le Cadmos. L'énorme masse a surgi brusquement et semble nous barrer la route. On comprend la terreur superstitieuse qui s'emparait des premiers hommes lorsqu'ils trouvaient ainsi une montagne eu travers de leur chemin, pourquoi

Xerxfes craignait que l'Allios ne se fâchât si l'on entreprenait de passer par-dessus sa tète, et pourquoi les Torgoutes, au sommet des cols du Tianchan, écrivent sur des pierres plaies les prières efficaces qui font la route paisible et le retour heureux.

Nous descendons vers les vallées. Voici des chèvres camuses, qui sautent de pierre en pierre, avec des mouvements gracieux cl craintifs. Une petite sauvageonne les garde, halée et farouche; ses cheveux noirs sont constellés de sequins de cuivre, qui font un joli cliquetis.

Une route assez plane, où Halil-aga s'amuse à faire des temps de galop, nous mène, à travers un taillis de troènes et d'églantiers, aux coteaux où est situé Kara-Sou. Un cimetière accueille les voyageurs en avant de la ville. Comme tous les cimetières turcs, c'est un jardin inculte, luxuriant, et qui semble abandonné. Des fougères folles, des fleurs de flamme, d'or et de pourpre, y poussent joyeusement, par-dessus la tête des morts, et les accablent d'une fêle presque insolente de couleurs et de parfums. Les stèles se penchent dans ce fouillis de verdure, incertaines et mal assurées, comme si les frêles monuments de la tristesse des hommes chancelaient sous la poussée de la nature immortelle et victorieuse. En Turquie, la tyrannie du sexe fort se marque jusqu'au delà des limites de la vie. Les lombes

îles femmes ne ressemblent pas aux tombes îles maîtres. Celles-ci sont surmontées d'un turban sculpté dans la pierre. De loin, ces silhouettes enlurbannées, inclinées dans tons les sens, ont une fantaisie ironique et lugubre. On dirait des Turcs d'opérette-bouffe, subitement pétrifiés au milieu d'une danse macabre.

Quelles jolies rues tortueuses, rafraîchies d'eaux courantes! Los maisons de Kara-Sou sont jetées un peu au hasard sur les étages d'un coteau qui se dresse au-dessus de l'abîme profond des gorges. Les faubourgs ont l'air de s'accrocher aux ravins, comme s'ils avaient peur de dégringoler en bas. Un chemin pavé, pareil au chemin de ronde d'un donjon, monte aux hauls quartiers, où se trouvent le bazar, les auberges et les autorités. Le pas rapide des chevaux, qui sentent l'écurie, sonne sur les dalles. Il nous revient à l'esprit des souvenirs de romans, des entrées de cavaliers dans quelque cité vague, inconnue de tous excepté d'Alexandre Dumas et de l'auteur des Mille et une nuits. Au détour d'une rue, brusquement, un cortège de femmes, dont la voix murmure des paroles inintelligibles et dont les patins font un bruit sec sur le pavé, comme des cliquettes de bois. Les voiles blancs, que le vent fait flotter, volent dans l'air léger avec des battements d'ailes. Visages masqués de mousselines pâles, dont la transparence laisse voir

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