‹ Sur les routes d'AsieChapitre 56 sur 71 · KAMA-SOU · texte numérisé non relu

KAMA-SOU

attentive. Des marchands de boissons rafraîchissantes vont et viennent. Ils versent, dans des gobelets d'étain, qui passent de mains en mains et de lèvres en lèvres, le scherbelk, seule liqueur qui soit permise aux mahométans. Ce breuvage qui n'enivre pas, ce coco asiatique est une sorte de sirop très doux. On y met, selon le goût, e! la richesse des consommateurs, du jus do citron, d'orange, de cédrat, de l'essence de violettes, de roses, de tilleul, d'aloès, quelquefois du musc. Le scherbelh de Ivara-Sou est de toute dernière qualilr... Au milieu du champ, deux hommes, aussi forts sans doute que l'ange Azracl, se sont saisis à bras-le-corps. Ils ont des pagnes noirs. Le torse et les jambes sont nus et huilés. L'un des lutteurs est blanc, l'autre est nègre. C'est la bataille de Sein contre Cham. Le nègre est superbe : muscles rigides, épaules larges, taille mince, cuisses fortes comme des piliers, mollets nerveux et fins, une stalue de bronze.

Le blanc a beau faire. Il est vaincu, ses épaules touchent et les deux athlètes, à peine relevés, circulent à travers la foule, pour recueillir quelques paras. Hélas! les ruses de la multitude sont les mêmes par tous pays. Quand les baladins oui l'imprudence de se fier à la « générosité du public », c'est le sauve-qui-peut des bourses el des poches. Chacun éprouve le besoin d'aller se promener un peu plus loin. L'athlète blanc a 2*.

prévu cette manœuvre, s'est mis eu travers du chemin par où l'assemblée s'écoule, et fait une barrière de son grand corps velu et luisant. Ses deux mains sont tendues, au bout de ses longs bras, comme des sébiles. Pour activer la libéralité populaire, il lance, d'une voix gutturale, des facéties qui semblent amuser beaucoup ceux qui les entendent. Un groupe de Miettes s'est faufilé jusque dans les jambes du colosse. Elles ne sont pas voilées, n'ayant pas encore quinze ans. Elles sont gentilles, dans leur accoutrement de garçonnets. L'une d'elles, tout à fait jolie, a les traits fins, les yeux noirs, une voix menue et

musicale, une grâce féline

En rentrant au khani, je remarque, au milieu de toute cette turquerie, à deux pas d'une mosquée, la coupole d'une chapelle chrétienne. II y a ici, prétend le khandji, une vingtaine de sons grecques.

Al'tirudis

e mai-

De Kara-Sou à Geîra, du chef-lien du district turc aux ruines de l'antique Aphrodisias, il n'y a qu'une demi-journée de marche. Il faut traverser le Dandola-Sou (ancien Morsynos), rivière peu profonde, mais perdue au fond d'incommodes précipices. Le pays est aride et désert. A peine, de temps en temps, de malheureux paysans qui

APHRODISIAS

tissent devant eux

des

ânes

ni.imn

. La route

aboutit à une porte basse, dont la baie rectangulaire s'ouvre dans une vieille enceinte fortifiée, et donne accès dans un désert jonché de marbres. C'est Aphrodisias.

Inutile d'ouvrir Slraboa, qui dort dans les fontes de ma selle, et de raccorder les textes que Doublet a soigneusement découpés dans le grimoire des radoteurs byzantins. Cette muraille et ces décombres racontent l'Iris toire de la ville mieux que ne saurait le faire la monographie d'un érudit. Ces pierres en savent long, et elles parlent. Au-dessous des briques du rempart, hâtivement construit, en une suprême tentative de résistance contre les Barbares, par les derniers habitants de la cité, l'œil se heurte a d'énormes blocs, assis sur le sol par ces peuplades anonymes a qui les historiens ont donné, faute de mieux, le nom de Lélèges, et qui effrayaient déjà Hérodote par leur prodigieux recul au fond des temps... Qui sait? Voilà peut-être des moellons qui ont vu et entendu les cavaliers d'Assyrie, accourus, s'il faut en croire les poètes épiques, vers les plaines du Méandre et de l'Hermos, avec les descendants de Bélus et de Ninus. L'ancien nom d'Aphrodisias est Ninoè. Les aventuriers venus des bords do l'Euphrate donnaient sans doute, aux villes fondées ou rencontrées, des noms qui leur rappelaient la terre natale. Ces conquisladors laissaient

STH \.KS IIHL'TKS H ASIE

derrière eux de petites Nin-ives, comme Feniand Corlez semait sur son passage, dos T'era-Ott;, et Pedro de Ileredia, des Carlhagènes.

Je tombe toujours en arrêt devant ces vieux noms, toutes les fois qu'en mes vagabondages corps ou d'esprit, je les rencontre au coin d'un bois ou au revers d'une page. Le son de ces mots nous arrive d'écbo en écho, de bouche en bouche, affaibli par la distance, défiguré par l'inexpérience ou la fantaisie de ceux qui les ont prononcés, par les lèvres scellées qui ont gardé le secret du sens oublié et le mystère des syllabes inintelligibles, lointaines formules d'acclamation* populaires, de vaines glorioles ou de prières lies. On y entrevoit confusément, à des profondeurs où l'histoire perd pied, la sarabande religieuse et guerrière de l'Orient, règnes, gén logics, épopées, contes de nourrices, tueries fêtes que les sciences spéciales, l'archéologie, l'épigraphie, font peu à peu sortir de l'ombre.

Apkrodistas! Ce nom est plus ji>Ii que Xtt<<><-. de même que les colonnes ioniennes qui dressent leurs fûts, comme des tiges, parmi les décombres dont le sol est couvert, sont plus plaisantes à voir que les blocs lie la vieille muraille. Le souvenir d'Aphrodite flotte en ces ruines coquettes, et son nom est répété en interminables litanies ptt! toutes ces inscriptions qui gisent au soleil, dans les roseraies. Cette cité avait pris pour patronne

ÀPHRODISIAK 285

l'adorable déesse des amours, de même que nos ■villes et nos villages s'abritent sous la protection de saint Malo, de sainte Menehould, de saint Flour, de saint Léger. Cela seul induit l'imagination en des rêves où apparaît la différence de notre barbarie et de ces civilisations bienheureuses. Sans doute, le génie aimable des Grecs a installé Aphrodite dans le temple de quelque Astarté très ancienne, et substitué des amours spirituelles et volontiers loquaces, aux prostitutions sacrées, à la lubricité passionnée, sérieuse et muette des religions d'Asie. Là, comme partout, ils ont adapté à la mesure de l'homme et réduit à d'harmonieuses proportions, le symbole du plaisir où s'était rué, sans réflexion, l'appétit féroce des sauvages. Ils ont trouvé les limites précises où doit s'enfermer le désir, évitant les escès où tombaient les peuplades déraisonnables, st ne voyant que la satisfaction permise de la nature libre et saine, là où notre imagination détraquée et perverse aperçoit une honte qu'il faut cacher.

Mais on ne peut toujours penser à Aphrodite, même parmi les ruines d'Aphrodisias. Un turban grenat, une veste rayée, une robe réséda et une face kalmouke me tirent de ma songerie. Salut à Osman-effendi, dont la maison de planches se lient debout, tant bien que mal, au flanc de l'acropole, à Osman-effendi, notable de Geira, succès-

sour des « stéphanéphores » dont les mérite* sont complaisammcnt énutnéres sur les marbres anciens.

Au moment où nous entrons dans le logis d'Osman, le soleil descend derrière l'horizon, avec une splendeur et une grâce dignes du sanctuaire do Vénus. Un nuage violet, frangé dt flamme, plane au-dessus des sommets empourprés du Cadmos. Les colonnes du temple sont toutes dorées. Les pans de murs, les sarcophages, les dalles de marbre lisse, les slatucs décapitées brillent parmi les huttes musulmanes qui oui poussé comme des champignons sur ces débris séculaires. Et, tout en buvant le café de notre hôte, je me demande, tandis que Doublet dorl sur un tapis de Karamanie, ce qui est le plus triste, de cette cité antique, qui n'est plus riea, ou de cette turquerîe, toute récente et déjà vieille qui n'a jamais rien été.

Àphrodisias, 2 mai.

Quatre heures de promenades aux ruines, aliii d'y dénicher des inscriptions au nom du gouvernement français. Nous y dénichons surtout des lézards qui frétillent sur les pierres chaudes des oiseaux de toutes les couleurs, pour qui notre appareil photographique est un épou vantail. Paris et Ilolleaux ont fureté par ici ot leur

API1R0DISIAS 387

flair a tout dépiste. Plus rien que des épigraphes <> honorifiques ». Les rares documents dont nous réussissons à découvrir la cachette nous apprennent, en phrases verheuses, que Lucius Antonius Zôsa, fils de Lucius Antonius Zôsa, fut un brave homme, qu'il a donné au conseil municipal 3000 deniers, et que, pour le récompenser, ledit conseil a décrété qu'on lui élèverait une slatue. Lu autre citoyen, qui s'appelait Adraste, et qui était tout à la fois prêtre du Soleil et grand prêtre de l'empereur Vcspasien, a bien voulu faire construire un aqueduc; moyennant quoi, on lui a

ieerné des titres pompeux. Ces villes d'Asie, au temps de leur décadence, usaient ce qui leur restait de force à distribuer tles honneurs pour de l'argent. On leur achetait des décorations.

Maintenant, les lichens accrochent leurs racines aux fêlures des pierres de taille, et semblent s'amuser h faire tomber ces bâtisses. Les pinsons et les chardonnerets chantent de tout leur cœur. Des buissons noueux ont envahi l'amphithéâtre du stade abandonné

Un glorieux crépuscule embrasa le Cadmos.

Des gens passaient dans les sentiers étroits, rentrant fatigués à leurs tristes masures. Les bruits s'éteignaient dans la campagne. Une fraîcheur inquiétante, celle qui donne la lièvre en ces pays perfides, s'abattit soudain sur nous, et nous obligea de déplier nos manteaux.

Nous reprîmes le chemin de la maison d'Osman, moi devant comme Don Quichotte, Manoli derrière comme Sancho Pança. En passant sur remplacement des fossés, autour de la muraille que les Byzantins ont construite avec des morceaux de temples et de portiques, comme si le malheureux empire d'Orient avait voulu, jusqu'en son agonie, se faire une égide avec les reliques de l'antiquité, je lis ces mots, inscrits sur le rempart et répétés à satiété, comme les formules machinales que bégayent les vieillards : f O pvrcriov ^tojxaTa ev T<j> Tet^w eyei to àvàôe|jt.a twv àylwv TOXiépwv, i);

è^Opoç tou Osou Celui qui jettera de la terre sur

le mur aura la malédiction des saints Pères, comme ennemi de Dieu... Je commence à comprendre la vanité des inscriptions.

Page 1