‹ Sur les routes d'AsieChapitre 7 sur 71 · STRADON, ET LE MUFTI · texte numérisé non relu

STRADON, ET LE MUFTI

Agacé, je n'y tins plus. J'affectai de ne toucher ni aux cigarettes, ni au café. J'étendis fort impoliment mes jambes en faisant sonner mes talons sur le plancher; j'enfonçai mon chapeau sur ma lÈle le plus que je pus, et suivi par les regards admiralifs de Kharalambos émerveillé, je m'écriai en français, avec un âpre accent, plein de menaces :

— Monsieur l'agent consulaire, je vous prie de vouloir bien dire à Ibrahim que j'ai sur moi un boyourouldou (commandement), qui m'autorise à voyager en Turquie sans être molesté et que j'entends recouvrer sans retard les objets qui m'ont élé confisqués arbitrairement.

Je tirai de ma poche un grand papier, sur lequel les scribes du grand-vizir avaient griffonné quelque chose, et je le donnai à un serviteur qui le remit à Ibrahim avec les inarques du plus profond respect.

Ibrahim sourit derrière ses lunettes :

— Effendim, dit-il lentement, sois le bienvenu! Mais pardonne-moi si je le déclare que je ne sais aucunement de quoi il est question. Je ne connais pas le sujet de la plainte. Je te promets d'exa- Winor le motif de ta réclamation et de te faire fendre justice le plus tôt que je pourrai. Quant à toi, seigneur consul, pourquoi ne m'as-tu pas raconté cette affaire [dus clairement'?

On s'expliqua et nous apprîmes sans élon-

nemeut que nos paquets étaient encore douane,

— Je les enverrai chercher, dit Ibral Demain, effendim, on les portera dans ta mai!

Mais il ne faut pas se fier au h déniai I

Turcs. J'exigeai la solution immédiate de ces difficultés. Après de longues recherches, on fiait par trouver, dans le nombreux personnel du konak, quelqu'un d'assez énergique pour descendre jusqu'à la douane. Mes livres et mes carnets arrivèrent. Les manuscrits me furent rendus aussitôt. Un grand nigaud d'interprète arménien, qui mfi dit d'un air satisfait : Moua parlai- franceso, M commis à l'examen de Strabon. Il le déclara sans danger pour la prospérité de la Sublime Porte' J'avais perdu, dans ces contretemps, plus de moitié de ma journée; mais j'avais beaucoup appris sur le mécanisme de l 'administration turque.

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Khora, le chef-lieu de l'île de Chio, n'est poi pittoresque. Rien, dans cette ville presque entière" ment neuve, n'attire l'oeil et n'amuse l'attentiou- Depuis le tremblement de terre de 1 881 , on rebâtit incessamment; et, d'icï à quelques années, le& murs délabrés cl les maisons éventrées, qui coupent, par endroits, la ligne des façades reconstruites auronl disparu. Les désastres publics, incendies, tremblements de terre, inondations,

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sont indispensables en Turquie : ils nettoient. La "ville a certainement gagné en propreté et en correction. Les rues sont nettes et droites. On a, malgré tout, une impression de prospérité renaissante, une sensation de vie large et facile. Mais quelle banalité! Des minarets, passés au lait de ekux et qui ressemblent à des chandelles nouvellement sorties de chez l'épicier; des églises aux formes lourdes et gauches, un palais et des casernes qui sont un mélange effroyable du style turc ot du style jésuite. Peu d'arbres: pas le plus petit palmier, balançant au vent son panache de larges feuilles. Les ruelles du bazar sont dénuées des splendeurs orientales que j'attendais. On y Tend du blé, des cotonnades anglaises, apportées de Manchester, et un nombre incalculable d'objets en cuir : des courroies, des ceintures, des selles et d'énormes souliers, dont les clous sont très vilains. Ilélas! serait-il vrai que les illusions loinlaines sont la grande magie, le sortilège décevant Je l'Orient, et que ces pays doivent être vus confusément, dans la perspective où ils rayonnent, au bout de la nappe d'azur qui secoue, sous le soleil, des reflets aveuglants et des incendies do topazes dansantes '.'Quand le caïkdji sur le sable de ces « échelles » tant désiréi réalité répond parfois très mal à notre es Il faudra bientôt, pour découvrir des terre:

et rencontrer un peu de couleur locale, remonter

lérance.

vierges

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jusqu'au Haut-Mékong. Là. peut-être, nous cesserons de retrouver cette mutation des mœurs occidentales, qui est la plus ennuyeuse des parodies et qui tue. presque partout. L'originalité des races. Déjà TEarypte n'est pins tenable:Ies petits Arabes <pii voos offrent des ânes pour faire l'excursion des Pyramides ont tons été figurants à l'Exposition et parient l'argot parisien avec le plus pur accent des boulevards extérieurs. La Syrie, le Liban, la Palestine, sont conquis par l'agence Cook. Quelques Cyclades ignorées ont échappé à l'invasion des belles manières et des confections de l'Europe^ Mais il faut T pour y aborder, se résigner à de Ion— gués courses à la voile et payer, par de dure* abstinences , quelques impressions vraiment rares.

Après tout, pourquoi se plaindre et s'indigner si fort? Les choses sont bien comme elles sont, eU apparemment, la puissance qui nous mène avait son idée lorsqu'elle a conseillé aux marchanda juifs de jeter sur le dos des Levantins et de£ Asiatiques les « complets » en drap frelaté que? fabriquent les tailleurs viennois. On est quelquefois heureux, lorsqu'il faut céder à la nécessité de se vêtir, d'acheter à Smyrne, près du bazar obscur et grouillant, où les chameaux sont agenouillés sur leurs jambes calleuses, des chemises qui ne ressemblent pas tout à fait aux tuniques transparentes du harem, et des chaussures d'Occi-

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tient, moins incommodes que les babouches où Turcs traînent leur somnolence. Et puis ces contrastes sont amusants, presque bouffons; ils font rire le raisonneur qui est en nous et lui procurent de longues heures de réflexions gaies. Quelle belle occasion de philosopher sur le caractère essentiellement relatif des choses liumaines! Nous avons, dans nos brumes, sous notre ciel gris, la manie des bibelots venus des pays du soleil. Nous voulons nous asseoir surdes étoffes précieuses, tissées par les femmes d'Anatoiïe; nous aimons à rêver dans une vague odeur de sérail, parmi les poignards et les cimeterres, que nous accrochons en panoplie aux tentures de Diarbékir et île Konieh. Dans ce milieu, iropîce à l'éveil des songes, le bourgeois paisible figure, en digérant, qu'il devient pacha, se ml devenir féroce et lubrique, rôve à des tueries inées en orgies, à des carnages qui Unissent danses de femmes, le soir, sous la tente, près es fumantes de la ville prise... Pendant ce temps, les Turcs — je parle des plus enturbannés — font venir des pianos à Stamboul, s'accroupissent sur des poufs expédiés de Paris par l'Orient-Express, raccourcissent le tuyau de leurs pipes, se pâment aux ritournelles de Miss Helyett, traduites en turc, lisent Paul de Kock et rêvent d'une grisette sous une tonnelle à Billancourt. Heureusement, si les boni mes changent,

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divin pays garde sa jeunesse et son éternelle sérénité. Je me suis assis, dans un petit café, près du port, et j'ai oublié qu'il y avait au monde des propriétaires costumés en mamamouchis, et des fils du Prophète, déguisés en concitoyens de M. Armand Silvestre. L'eau bleue, pénétrée de lumière, s'étale et chatoie, avec des plis lustrés et des cassures de satin; elle est gaufrée de vieil or par le reflet des promontoires, moirée de vert par les caprices de la lumière, brodée d'argent par les fantaisies de l'écume. Le soir, quand le vent tombe, la mer apaisée s'endort; elle a des teintes d'une douceur et d'une tendresse infinies, un bleu voilé et comme amorti, qui caresse la vue et la repose. A bout de l'horizon, la côte d'Asie étend sur le ciel chaud une large bande de carmin et de mauve.

Fresque tous les soirs, j'allais avec Kharalambos boire du raid, chez un certain Phocas, dont le caFé, un petit kiosque bâti sur pilotis tout près du havre où s'amarrent les barques, était un belvédère fait à souhait pour voir « s'effeuiller dans la mer, comme dit je ne sais plus quel poète arabe, les roses et les lilas du couchant ».

Kharalambos, malgré la vivacité de son intelligence, ne comprend pas toutes ces belles choses. J'essaie vainement de troubler, devant toutes ces merveilles, son flegme dédaigneux. Mes extases

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lui paraissent étranges; et, par moments, je crois |u'il me soupçonne en secret d'un certain égaraient d'esprit. Les Grecs n'ont pas, du moins à otre façon, le sentiment de la nature. Un jour [ne je faisais remarquer à M. Vlavianos, marque d'Amorgos, la beauté de la mer en il me répondit simplement : « C'est bien incommode pour voyager. » Pour les Grecs, une montagne est tout simplement une chose hostile, dure aux pieds, et qu'il faudrait raser de la surface du sol, avec beaucoup d'oques do dynamite. L'idéal de ces montagnards, que le sort a condamnés à vivre parmi des rocs, ne va pas au delà d'un paysage sobre, avec des routes rectilignes, des jardins régularisés au sécateur, des villes percées de rues droites, et quelques collines basses, d'où l'on puisse dominer les alentours. Parler politique sur un trottoir, voilà ce qu'il faut aux Grecs, tandis que les Turcs sont amoureux des platanes et des sources.

Mon compagnon me parlait des dernières élections, tandis que le soleil déclinait derrière les terrasses de Chio. Je ne voyais pas le faste de l'occident, mais je jouissais délicieusement des nuances changeantes et gaies que les rayons obliques posaient sur les caps d'Anatolie, et sur les petites îles étroites et effilées, que les navigateurs génois ont appelées l'archipel des Spalmadores. L'eau calme, émue parfois d'un frisson, pétillante

de paillettes, de luisants et declairs, mobile et à peine chuchotante, couleur do saphir, remuait doucement entre les môles en ruine. Les caïques au mouillage se balançaient sur leurs ancres, dans le clapotis des vagues, avec de sourds craquements, qui faisaient songer à des plaintes mystérieuses; leurs coques vertes, rouges, blanches, teignaient de couleurs vives l'azur clair ; on lisait sur leurs poupes, en grosses lettres, lies noms, presque tous empruntés, comme des talismans, à l'histoire des saints de Byzance : Jean-ls- Thèologue, Saint-Georges, Aghia-Sophia, Etienne- | le-prolomartyr. Leurs antennes penchées ressemblaient à des branches d'arbres morts; les cordages s'embrouillaient en bizarres treillis autour des mats pointus, où flottait le pavillon bleu et blanc d« s caboteurs de la mer Egée. Un soir, à quelque 5 encablures du fanal, le grand profil d'un paquebo L stoppé au large s'allongeait, tout noir, derrièr" le stationnaire ottoman, dont le pavillon roug^ flambait en splendeurs de pourpre. Près du brise^ lames, la petite tour génoise, où l'on allume urtfanal pendant la nuit, é tait toute dorée. Les maisons neuves du port, avec leurs volets verts et leurs balcons à l'italienne, étaient banales et sans grâce, mais égayées, malgré tout, par cette auréole de clarté. Le mont Korakari dressait sa masse claire, tailladée, pareille à une immense améthyste. Puis, une fui le d'insaisissables nuauces

de

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m de rapides métamorphoses, sur le flanc la montagne. Les tons les plus délicats de la uve et de la jacinthe rendraient mal la douceur cette apparition, indiquée sur le ciel ardent, comme par une main très légère. Pendant un instant presque imperceptible, elle fut toute rose; puis elle rayonna, vermeille d'incarnat, puis elle pâlit, comme les Heurs du jasmin d'Arabie. A ce moment, les cheminées du paquebot envoyèrent un nuage de fumée noire; il retira ses ancres avec un bruit saccadé de poulies et de chaînes et un bouillonnement de houles remuées. Et il s'en alla lentement, vers l'est, en décrivant des courbes. Longtemps, au bout du sillage qui serpentait derrière lui comme une route, on put voir ses formes pies et robustes insensiblement décroissantes. ne fraîcheur subite tomba sur les eaux décolo- La petite tour, dépouillée de son nimbe, iule grise, avait l'air maintenant malheureuse laide. Un coup de canon détona brusquement la tranquillité du crépuscule, et le slalione ottoman rentra son pavillon. Le soleil avait .sparu. La fête de lumière était finie.

Il fallut retourner au logis, par les ruelles où ilignotaient déjà des réverbères jaunes et rares. Dans la principale rue de Khora, près du bureau télégraphique installé par une compagnie anglaise il y a un hùtel, le \z-«jwtz\vt ~rj; 'AvoltoXtU. L'hô-

Lelier Bathy, Grec de race et sujet de Sa ?

le sultan , offre aux voyageurs des lits fort propres, mais défendus contre les moustiques par un tel luxe de mousselines superposées qu'un risi]ue d'y étouffer. Comme Bathy n'ignore rien des élégances européennes, il présente régulièrement à ses hôtes, avant chaque repas, utt IcataloQos (d'autres disent plus simplemenlTÔ p.£vou ou bien - i\ /.iTT«) où il a énuméré, non sans quelque emphase, tous les vins plâtrés ou résinés de sa cave et tous les plats de son office ; le siAé-îo

le;

la costeletta à la

iianèza, pour ceux qui veulent se nourrir à la franco, et le pilaf, le itwurt, le hèbah pour ceux qui préfèrent la cuisine orientale. Mais le triomphe de Bathy, c'est Vhs-.vA^ (homard). Les gamins du port lui apportent presque tous les jours une pèche abondante, recueillie dans leurs plongeons sous les roches, et ce sont, d'un bout à l'autre de la table d'hôte, des cris de joie et de convoitise :

— Bathy, aslako! astalio!

Il y avait là beaucoup de personnes considérables : des négociants de Smyrne, venus avec leurs femmes et leurs biles, pour respirer, pendant la canicule, le bon vent de mer qui guérit de la fièvre; des employés du télégraphe anglais, de la Régie impériale des tabacs, de la banque ottomane, do la compagnie ilu Lloyd autrichien; deux scribes de la Dadoise, société d'assurances mari-

; GRAND BEIGNEUB i

nés, enfin quelques fonctionnaires chrétiens de la

iblime Porte, inconnaissables à leur feu ofiiciel.

ela faisait une petite Babel assez divertissante.

) remarquai tout de suite, parmi les pensionnaires de Balhy, un jeune homme de belle mine, fort bien fait, brun, avec des yeux vifs et une nioustacbe noire, et qui s'entretenait en un français remarquablement pur avec un Anglais dont l'accent et les propos étaient également ridicules. Je demandai à Kbaralambos s'il savait son nom.

— C'est James-Bey.

- Quel James-Bey?

— James, de l'illustre famille des Aristarcbi , le propre fils de l'ancien prince de Samos.

Certes, je connaissais le nom d'Aristarchi. Il n'en est pas de plus populaire et de plus respecté dans toutes les provinces grecques de la Turquie. La famille Aristarcbi est une de ces dynasties \ pbanariotes qui n'ont pas voulu quitter le sol l natal, qui maintiennent vivante, à Byzance, la \ tradition de l'hellénisme, qui ont donné aux -| empereurs de Constantinople des protospathaires : si des aularques, et dont les descendants ont été ■ ou sont encore sous la domination turque, hospodars, voïvodes, grands-logothètes de l'Église œttunénïque, titulaires des principautés vassales. Singulier exemple de ténacité politique, qui comhine les concessions nécessaires avec les indomptables espérances et le souvenir des droits impres-

criptibles; rôle patriotique sans doute, mais quelque peu déconcertant, que L'âme ample des Occidentaux ne peut guère comprendre, mais qu: est tout à fait d'accord avec le génie résistant e1 flexible de cette race, dont la patience ingénieuse est capable de vaincre, par la puissance du temps et la longueur d'un regret inconsolé, tous les conquérants qu'elle n'a pu chasser violemmenl de son domaine héréditaire.

J'eus vite fait d'entrer en conversation et en rapports d'estime mutuelle avec James Aristarchi. H nous parut, sans qu'il y eut dans notre cas un excès de fatuité, que nous représentions dans cette solitude la civilisation contemporaine, et que, un peu perdus parmi ces insulaires, nous nous devions de mutuels secours. James, quoiqu'il fût très jeune encore, avait beaucoup appris et beaucoup retenu, au cours de sa vie très composite et très variée. Des images diverses apparaissaient dans sa mémoire et dans ses paroles, au hasard de nos entretiens. Son enfance s'était écoulée, paisible et ensoleillée, au milieu d'un décor de vignes et de lauriers-roses, dans le joli palais des princes de Samos. Longtemps, il avait joué, avec les enfants des primats de File, sur le dallage en cailloux de mer du konak princier, près des sentinelles débonnaires qui veillaient sur cette royauté familière et un peu fantastique, égarée dans un coin reculée des Sporades. 11 avait assisté aux

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