ALINDA ET LA CARIE
braises parmi les pierres aussi sèches que des briques recuites.
Après deux heures de battue, nous revenons bredouille au café où nos hommes nous attendent sans impatience. Nous déjeunons là, pour seize piastres, sous une véranda faite avec quatre ou cinq planches mal rabotées. Après le repas, toute la troupe se repose. Elle Ta bien gagné. Le gendarme Halil est assis sur ses talons, son dolman jeté sur ses épaules à la façon d'une pelisse, et cause gravement avec un indigène. Arif dort comme une brute, entre les jambes de ses chevaux assoupis. Près de moi un khodja turc, qui semble s'être taillé une veste dans un couvre-pieds, égrène son chapelet. Manoli s'approche respectueusement de nos seigneuries , retire sa cigarette de sa bouche, et, avec notre permission, recommence, pour la centième fois, l'histoire d'Ali, pacha de Jatiîna.
Le nom nouveau de Demirdji-Déré (la Valléedes-Forgerons) n'a pas encore effacé le vieux nom carien d'Alinda. Voici, encore visible, palpable, effrayante, une forteresse royale, débris d'une ville sainte que ni les Macédoniens, ni les Romains, ni les Turcs n'ont pu abolir. Un chemin, encore dallé, grimpe dans la brousse jusqu'à un palais, carré-
ment établi sur de robustes assises, et qui regarde toute la vallée d'un air de commandement. Il est si hérissé, si Apre, si colossal, qu'on cesse d'apercevoir les huttes turques, disséminées à ses pieds. Les pierres grises, appareillées en bossage, ont un relief dur, un aspect agressif. Dans les tours, il y a des meurtrières pour les flèches et des banquettes pour les archers. Plus haut, sur la créle des collines, il y avait des blockhaus qui surveillaient la campagne. Dans la vallée, à l'ombre lia celte citadelle imprenable, à l'abri de ces forts, s'alignent des avenues de tombeaux massifs el trapus. La nécropole s'étend au loin, dans les friches; les tombes plus petites, éparses aux tonfins de ce campo-sanlo, ressemblent aux pauvres maisons d'un faubourg. Près des remparts de la forteresse, les Turcs, conquérants misérables, ont transformé en établcs à bœufs, en fours à pain. de beaux sépulcres de granit, vrais mausolées. Ici, ce mot n'est point une figure de rhétorique. Nous sommes au cœur du domaine de Maiisole, dans un des camps retranchés du haut pays. Le satrape, tout à fait indépendant, malgré le litre perse dont il était affublé, se réfugiait ici, lorsque sa ville marilime d'Halicarnasse était menacée de quelque péril. Tel le sultan du Maroc pourrait, si les infidèles débarquaient sur les berges de Tanger, se mettre en sûreté derrière les murailles de Fez. C'était une singulière famille que cette dynastie