‹ Sur les routes d'AsieChapitre 61 sur 71 · ALINDA ET LA CARIE · texte numérisé non relu

ALINDA ET LA CARIE

des Mausole, devenue célèbre par l'amour conjugal d'une femme et la magnificence d'un tombeau. Les frères y épousaient les sœurs, afin que l'héritage paternel ne fût pas exposé à passer en des mains étrangères. D'ailleurs, ces mariages très consanguins n'empêchaient point les querelles, les rivalités, les intrigues meurtrières. Lorsqu'Alexandro le Macédonien vint prendre possession, sans phrases, de l'ancien royaume d'Artémise la Fidèle, il tomba au beau milieu d'une bataille de frères ennemis. La vieille reine Ada, qui se plaignait dos mauvais procédés de son frère Pixodare, accueillit avec joie le conquérant, et lui proposa même de le prendre pour fils adoptif. En échange de ces services, elle put, suivie de quelques partisans et, sans doute, comme les reines touareg, d'un hareni d'hommes, se sauver dans la forteresse d'Alinda. Alexandre l'y laissa vivre.

Nous ne connaîtrons jamais les drames et les comédies qui ont ensanglanté ou égayé ce paysage sinistre. On se sent ici au seuil des vieux âges, au bord du gouffre sans fond des tragiques légendes. Tout, ou presque tout a disparu. Morte, la vigie dont le regard, par les trous de la plus haute échauguette, interrogeait l'horizon. Mortes, les vierges grecques, enlevées par les pirates cariens aux vergers de l'Archipel, froissées et meurtries par le contact brutal des cuirasses, exilées, servantes chez les Barbares, et songeant,

tandis que de sauvages fêtes gesticulent et beuglent dans ce palais sans grâce et sans beauté, aux colonnes de marbre, aux frontons peints, aux dieux souriants et aux flûtes douces des îles natales. Mortes, les torches de résine qui faisaient briller et chatoyer dans les salles, les casques d'acier, ombragés de panaches, les boucliers enluminés de figures grimaçantes, les LamlriiTs bariolés de dessins bizarres, les tatouages des visages féroces, tous les épouvantails de guerre, inventés par ces aventuriers cariens, mercenaires, pirates, drogmans à. tout faire, dont les noms sont encore inscrits, pêle-mêle avec des syllabes grecques, syriennes, phéniciennes, sur les rocs de la vallée du Nil et sur les pylônes des temples, depuis Ipsamboul jusqu'à Memphis. Nous ne saurons jamais rien de précis sur cette race, dont les inscriptions rares, courtes, sont avares de renseignements. Ce peuple a vécu sans écrire, ce qui tendrait, ainsi que l'exemple plus moderne des Yankees, à prouver qu'on peut se passer de littérature. Les Cariens, comme tous les autres hommes, ont aimé, haï, souffert; ils ont ri et pleuré; ils ont égorgé, incendié, pillé, violé... Ils n'en ont rien dit. Aussi les imaginations romantiques peuvent rêver ici tout à leur aise. Qnei dommage que Flaubert n'ait pas campé dans ce décor, près de cette avenue de tombeaux, dans ce palais vide! Il eût peuplé cette solitude. Il eût

inventé quelque dure et âpre tragédie. Il eût évoqué, sous les arbres séculaires dont l'ombre Qolle au-dessus des maisons croulantes dos Turcs, une fête monstrueuse, un repas à faire peur, avec des nourritures encore plus horribles que ces ■< oiseaux à la sauce verte », ces " escargots au cumin », ces « gigots de chamelles », ces « hérissons au garum», ces « cigales frites », ces « loirs confits », dont l'énumération emplit les premières pages de Salammbô. El rien n'empêcherait M. Rochegrosse d'illustrer ces « restitutions » historiques avec les bibelots les plus extravagants.

Le mot Bech-Parmak veut dire les Cinq-Doigts. C'est le nom barbare que les Turcs ont donné au Latmos, à la noble montagne où Artémis, l'immortelle chasseresse, aima, un jour qu'elle était lassée par la chaleur du jour, le beau berger Endymion.

Les collines, par où l'on monte aux antiques forêts jadis hantées par les dieux, sont sèches et fauves. L'arôme des lavandes et des dictâmes semble d'abord la seule gaieté de ce paysage imposant, puis le décor se colore et s'illumine.

Halte de quelques instants, pour faire plaisir à Slrabon, dans un endroit où s'élevait, paraît-il, une cité, nommée Amyson. Ville obscure, et

ruines presque introuvables. Les invasions et le* brigandages ont si bien dépeuplé le pays, el l'absence de l'homme a si bien déchainé ici l'exubérance de la nature libre, qu'un mur byzantin, en mauvaises briques, dernier reste d'antiquité, résiste à peine aux joyeux efforts des herbes, des arbres et des fleurs. La recherche vaine des inscriptions nous enfonce en des taillis de caroubiers. C'est un délice que d'aller ainsi, dans une pluie de rayons et des averses de pétales, le visage fouetté par les branches qui font remuer des ombres veloutées sur l'herbe chaude. Un val ininterrompu de petites bêtes, heureuses de vivre, bourdonne el stride. Par terre, au milieu des touffes vertes, les campanules printanières s'ouvrent comme de jolis yeux étonnés. Le long des sentiers, dans les baies, c'est une fête d'églanlim* roses. Sur les collines, la senteur des genêts flotte en caressants effluves. Et, parfois, sur la ligne précise de l'horizon, un pin-parasol balance au vent, en pleine lumière, la verdure sombre de ses rameaux étalés.

Midi. Au détour du chemin, un petit tas de huttes, d'où surgit l'aiguille d'un minaret. Un Turc passe. Et Manoli, conformément à la méthode socratique, l'interroge.

— Comment s'appelle ce village?

— Karecclësia.

Karecclésia! Drôle de nom, formé d'un mol

turc et d'un mol grec. Cela veut dire : Eglise- Noire. Il y a en effet des pans de mur tout noirs, aux abords du hameau. Les indigènes nous disent qu'il n'y a point d'inscriptions sur ces pierres el nous les croyons sur parole. Il est si bon, à cette heure torride, de s'étendre et de sommeiller sur une natte de jonc, dans la cour de la mosquée, sous un platane, près d'une fontaine dont le bruit monotone vous met dans l'esprit des idées de fraîcheur!... Du fond de la mosquée, par la porte ouverte, arrive un étrange dialogue, fait du murmure intermittent d'une grosse voix, à laquelle répond un chœur suraigu de voix enfantines. C'est un khodja qui serine à une marmaille turque les sourates du Coran. Ces leçons de catéchisme sont, avec l'écriture et le style épistolaire, la partie principale de la pédagogie ottomane. Mais, au village, l'éducation la plus soignée ne va sans doute pas au delà de cet ânonnement de paroles arabes. La psalmodie religieuse, celle que nos maîtres de chapelle enseignent encore à nos chantres, et qui arriva jusqu'à nous, d'écho en écho, d'antiplionaire en antiphonaire, en passant par le nez des sacristains de Byzance, vient du fond de l'Orient, pays de songes et de cantiques. Les versets et les répons qui bercent notre sieste, dans la cour de la mosquée de Karecclésia, sous le platane qui remue doucement l'éventail de ses feuilles vertes, évo-

quent en nous les litanies et les antiennes de je ne sais quelles vêpres illusoires.

Impossible d'aller ce soir à Fé-na-Kaia où j'; fixé notre étape, trop confiant aux indications de la carte. Les chemins sont épouvantables. 11 faut s'arrêter à Kizîldjé-Halouk, trois ou quatre maisons, plantées de travers au versant d' coteau, en face des crêtes dentelées, déchiqueté rugueuses, du Latmos.

Traversée du Latmos, le tl mai.

Au réveil, nos yeux, éblouis par le soleil matinal, s'amusent à détailler la plus étrange féerie... Sur le ciel pâle, les sommets du Latmos, découpés, hachés, tailladés. Décidément, les comparaisons des Turcs ne sont pas exactes. Ce n'est pas les cinq doigts de la main que représente cette capricieuse montagne. J'y crois voir plutôt la forme d'une ville du moyen âge, une architecture confuse et hérissée, avec des créneaux, des tours, des dômes, des clochers et des clochetons... Mais voilà des analogies que mon caterdji Arif ne pourrait pas saisir. Dieu! quand serons-nous débarrassés de cet héritage de littérature, qui vient toujours à la traverse de nos sensations'! Notre regard n'est plus vierge et frais, Chaque objet se rattache, dans notre mémoire surci mirée, à un poids mort d'objets lointains. C'est peut-être pi condition de la sagesse. C'est aussi, je le

crains, un obstacle i

active. Nous sommes des scribes et des imagiers. Le Tatar Timour le Boiteux, lorsqu'il quittait les mosquées bleues et vertes de sa ville royale de Samarcande, et qu'il marchait, par des chemins inconnus, vers des conquêtes merveilleuses; Pierre, l'ermite d'Amiens, Gautier-sans-Avoir, le pauvre chevalier, lorsqu'ils allaient ensemble vers la Terre- Sainte, afin de « combattre les ennemis de Dieu jusque vers le sépulcre du Sauveur », ne cherchaient pas, comme nous , des impressions « rares », et se souciaient peu de « l'écriture artiste ». Ils étaient sans doute plus heureux.

Peut-être aussi, leur vieille peau tannée et leur cerveau moins scnsilîf résistaient-ils mieux aux ardeurs du soleil et aux aspérités de la terre. Les sentiers du Latmos sont bien rébarbatifs pour ceux qui sont habitués, dès l'enfance, à marcher sur des ponts et sur des chaussées. En revanche, ces gorges, ces forêts, ces étroites corniches, tout ce pays bossue et crevassé offrent de commodes embuscades à ceux qui ont de malignes intentions, et qui n'aiment pas à être vus. Si j'en crois Manoli qui a l'air triste et inquiet, ce pays est le rendezvous des gibiers de potence et des chercheurs de mauvais coups.

— Ah! moussiou, s'écrie ce vieillard en soupirant, il y a ici beaucoup d'hommes méchants!

"Eveï È'Sw TO/.Vj'J; y.wrjz àvfjpiïntouç.

Il paraît que le Latmos a été longtemps un nid de zeybecks.On pillait, on volait, on violait presque tous les jours en ce lieu. Ces souvenirs lugubres donnent de l'importance à notre bon gendarme llalil-Aga, qui se croit obligé de chevaucher pendant plusieurs heures en tèle de notre troupe, le fusil haut et le doigt sur la gâchette.

Féna-Kaia (mauvais rocher) mérite son nom.

Village désolé, tapi au creux d'un roc. Les chemins y sont des précipices, et les sentiers, des fondrières. Les indigènes sont pauvres, de chétive mine. Rien qui rappelle nos « montagnards >< classiques, les capulcts écarlates, les corsages brodés, les guêtres des femmes du pays basque, le chapeau pointu des cbevriers du Tyrol, les Pyrénéens en culottes collantes, vestes courtes et ceintures rouges, qui chantent aux touristes des Eaux-Bonnes ou de Cauterets :

Halte-là! Halte-là!

Les montagnards sont là!

Ceux-ci chantent pourtant. Ils font même de la musique. Et quelle musique!

Pendant que nous mangeons, assis sous un noyer, quelques cuillerées de lait aigre et de miel, une bande de villageois dévale vers nous comme un troupeau en débandade. Tels, les figurants de l'Opéra-Comique lorsqu'ils descendent en scène pour entonner un hymne en l'honneur de quelque

bailli. C'est une noce. Le marié a de beaux habits bleus et l'air grave. Les lurons qui le suivent ont mis des roses à leurs turbans. Pas de femmes. La loi de Mahomet ordonne à la mariée d'attendre chez elle le bon plaisir de son seigneur. Derrière eux, un Grec de Mendeliah, musicien errant, pareil aux « jongleurs » de notre moyen âge, traîne par monts et par vaux deux petits enfants, tout son orchestre. Et voilà qu'une cacophonie enragée éclate. Le vieux Grec tourmente furieusement , avec un archet , les cordes grinçantes d'un instrument que Manolî appelle trop élégamment une lyre, et qui n'est autre que la « vielle » si souvent dessinée sur les parchemins de nos chansons de gestes. Ce violon archaïque crie des ritournelles aiguës, assez cocasses. L'aîné des garçons, assis par terre et armé de deux baguettes de bois, frappe alternativement, comme un timbalier, deux lambours , fabriqués avec deux écuelles de terre sur lesquelles on a tendu des peaux de chien. L'autre mioche, qui n'a, pour sûr, pas plus de sept ans, tient sur ses genoux un vase de terre, recouvert de peau et fait vibrer sourdement, tantôt avec la paume de sa main, tantôt avec ses doigts, celle étrange caisse. Et, pendant un temps très long, sous les hêtres et les pins, la lyre file des sons aigres, saute brusquement d'octave en octave, s'exalte eu arpèges criards, accompagnée

par le grondement des tympanons, encouragée, à certains moments, par des cris farouches, qui accourent, du fond de la gorge des musiciens, pour renforcer l'accord final. C'est sans doute au son d'une pareille musique que les femmes d'Erthogrul dansaient, au pays caspien, devant les tentes des chefs.

Nous donnons deux francs à ces braves gens, espérant qu'ils se tairont. Mais point. Ils redoublent de zèle au contraire; car voilà que les gars du village entreprennent de danser. Quelle danse, par Mahom! Quatre ou cinq gaillards membrus, trapus, sautent lourdement sur le sol, avec des ronds de jambes assez ridicules et des claquements de pouces assez déplaisants. Et puis, il y a, dans ces amusements turcs, une triste lacune : devant ces garçons patauds, on songe, non sans noslalgie, à l'épanouissement et au sourire des belles filles, cette joie de nos fêtes populaires et de nos bals mondains...

La descente du Latmos est fort rude. Encore les interminables précipices, la glissade funeste, cadencée par le pas des chevaux qu'il faut tenir en main. Sous le chaud soleil, sur ces escaliers de granit où le pied glisse, on n'a guère le temps d'admirer l'ouverture superbe des vallées, la gravité du paysage, la fraîcheur des cascades... Par endroits, le sentier s'enfonce en des paradis de verdure, délicieux repos.

Il a plu cette nuit. C'est, pour le pays, une bénédiction depuis longtemps attendue. Les chemins sont détrempés. Des nuages blancs courent dans le ciel. Des gouttelettes pendent aux aiguilles des pins. Le paysage a la netteté d'un tableau fraîchement verni. Après toutes ces journées chaudes, c'est un délice que de marcher sous bois, dans des senteurs humides, parmi les ressouvenus de la nature occidentale.

Autrefois le golfe Lalmique creusait les terres jusqu'ici. Les alluvions du Méandre ont tout dérangé. La vaste baie, fermée par un barrage de terres molles, est maintenant un lac, que côtoient les ruines d'iléraclée dn Lalmos. Une visite à ces illustres décombres me plaisait de

loin. J'en avais lu des merveilles dans les livres des archéologues. J'avais entendu parler d'une enceinte fortifiée qui « escaladait » la montagne, et d'une agora complète, « seul spécimen de ce genre de monuments ». Malheureusement, les archéologues sont sujets, ainsi que les amoureux, à des illusions hallucinantes. Cette enceinte fortifiée est fort meurtrie... l'ourlant, quelques tours et des pans de murs, accrochés aux roches grises, ont de loin un fier profil. Je n'ai pas trouvé trace d'agora. Mais l'arceau d'une voûte antique, sortant d'un entrelac de branches, découpe bellement un porche d'azur.

Le lac est charmant par cette fin de jour infiniment douce et claire. L'eau alanguie a des pâleurs d'acier bleui; elle miroite comme une plaque lisse, reflétant des montagnes couleur de mauve et d'améthyste; à mesure que le soleil baisse, la nappe glauque prend un éclat froid d'argent liquide. Les montagnes s'enveloppent d'ombres bleues. Des îlots, couronnés de vieux remparts que dore une (einte d'oerc brûlée, surgissent ç.à et là, parmi les joncs.

Encore une ville morte. Je ne puis pourtant pas recommencer chaque jour des lamentations pareilles à celles que Volney soupirait, au clair

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