‹ Sur les routes d'AsieChapitre 63 sur 71 · UN TCHIFLICK A IASOS · texte numérisé non relu

UN TCHIFLICK A IASOS

éveillent en nous des émotions fortes et des idées nettes. On sent que de grands mouvements, partis de là, se sont prolongés en puissants contrecoups à travers le temps et l'espace. Mais ces bourgeois d'Iasos, qu'onl-ils faits? Ils ont applaudi des pitres, couronné dos poètes-lauréats, distribué des diplômes, adoré, comme nous, des dieux auxquels ils ne croyaient pas, servi des maîtres qu'ils méprisaient. C'est peu.

La nature, elle, ne connaît ni la vieillesse ni la caducité. C'est un lieu commun, repris par tous les poètes, devenu banal, mais rajeuni sans cesse par la vue directe des arbres, de l'herbe, de l'eau et des fleurs. Cette journée passée au soleil et à l'ombre, près du chuchotement des vagues mouvantes, parmi les cliènes-verts et les genêts d'or, dans les prés où s'épanouissent les pavots et les marguerites, me laisse un souvenir calme et souriant.

Dieu! que la mer, aux premières brumes de la nuit commençante, était belle et douce à voir! Au-dessus de la vieille acropole, le ciel était enflammé d'or. Des tons violets et bleu-sombre vacillaient dans la rade glauque. Les étoiles brillaient d'un éclat fixe dans le silence du soir tiède et parfumé. Un petit caïque, attaché par une longue corde à la berge effritée, se balançait aux remous et semblait vivre d'une vie heureuse et molle Nous causions avec les gens du tcbi-

Ûick. Un vieux Grec racontait des histoires de brigands, vraiment effrayantes. Il parait qu'un jour cent quatre zeybccks (pas un do plus, pas un de moins), se sont abattus sur Tcboulouck, port voisin d'Iasos, et ont pris la cargaison d'un paquebot, y compris les voyageurs. Puis ces gredins se sont embusqués dans la ville antique, d'où ils ont écrit à Nomicos pour le sommer de veuir les rejoindre. Ils le gardèrent six jours et ne le laissèrent partir que moyennant une forte rançon.

Mylasa, 15 mai.

Si j'étais le jeune Anacharsis, je ferais des réflexions profondes sur le caprice du. destin, qui s'amuse à détruire certaines villes, et qui laisse le mouvement et la vie se perpétuer, tout à côté, en des lieux qui semblaient voués, eux aussi, au deuil et à la ruine.

Iasos n'est plus qu'une ferme. La cité de Mylasa, devenue Melesso, est veuve de ses portiques et de ses temples; elle n'a gardé ni le palais où naquit le satrape de Carie Hécatomnos, ni le sanctuaire où se dressait l'effigie du Baal carien, Zeus Labraundeus, dieu guerrier, armé de la lance et de la double bâche, ni les bains ni les théâtres de marbre, qu'avaient bàlis les conquérants venus de la Macédoine. Les Turcs ont laissé tomber le temple de Home et

l'Auguste. Mais la langue grecque sonne encore à. Une colonie de juifs y trafique et y pullule. Et 'on admire une fois de plus, en regardant la îaute montagne qui domine les toits du quarier musulman, l'exactitude du consciencieux itrabon .

Nous arrivons un samedi à la nuit tombante.

Les juifs sont dehors. Ils prennent le frais sur la route, aux abords des faubourgs, et leurs robes de cotonnades rayées font flotter de vives couleurs au vent du soir. Leurs femmes portent de petites toques de velours, comme à Smyrne. Quelques-unes sont assez belles. Elles ont presque toutes un teint mat, des yeux noirs. Une, pourtant, aperçue au passage, dans l'embrasure d'une fenêtre, était blonde, grasse, fade, une vraie Flamande. Elles tricotent, sur le pas de leurs portes; on entrevoit, au fond des cours, les vieilles qui jacassent... Les hommes brocantent, pendant toute la semaine, au bazar. Ayant flairé, dans nos seigneuries, des acheteurs de lapis, toute la tribu d'Israël vient à notre auberge ; et nos yeux, encore éblouis par la poussière ensoleillée des chemins,

; reposent sur de caressantes étoffes, où fleurissent d'illusoires paradis.

Les Turcs, à Mylasa comme en bien d'autres endroits de l'empire ottoman, sont entourés de tout l'appareil de la puissance, et donnent l'idée de la faiblesse. Dès le lendemain de notre arrivée,

un policier, galonné de vert, montra son grand nez triste à la porte de notre chambre. Il était accompagné de deux zaptiehs mélancoliques dont les fusils étaient mal astiqués. Ce fonctionnaire voulait voir si nos hrij/ourrixlifous étaient en règle. Il nous demanda aussi, fort obligeamment, s:

nous avions besoin de ses services.

Cette politesse valait bien une visite au gouverneur. Nous nous acquittâmes de ce devoir en compagnie d'un Français qui s'est établi dans le pays pour y faire le commerce des huiles. Notre compatriote, qui n'avait pas souvent l'occasion de parler sa langue maternelle, voulut bien être notre interprète et notre guide. Il nous conduisit a travers un lacis de ruelles, et nous montra, près d'une barrière de bois qu'on eût prise difik'îk'ineiiL pour la Sublime-Porte, un fantassin qui montait la garde nu-pieds :

— C'est là!

Nous entrâmes dans le konak, masure ouverte aux quatre vents. Les dignitaires du district sommeillaient dans des alcôves obscures. Son Excel lence Emin-Bey, caïmacan de Mylasa, nous reçut dans une salle qu'entourait un divan, et dont le plancher était recouvert par un affreux tapis d'Europe, trop court.

Emin-Bey, assis les jambes croisées sur des coussins, nous fit, de la main, un geste par où il signifiait qu'il était content de nous voir. Mais il

ne faul pas attribuer à celtt? mimique turque plus d'importance que n'en ont les témoignages de considération, prodigués, vers la fin des lettres, par la politesse occidentale. Emin nous voyait sans plaisir, car il nous soupçonnait de vouloir emporter pendant la nuit les antiquités de son arrondissement, lesquelles consistaient en un lot de deux médiocres statues , couchées , le nez contre terre , dans la cour de son palais. Les Turcs respectent les statues, depuis qu'ils savent que les giaours achètent les vieux marbres très cher.

Fort inquiet du sort de ces vénérables reliques, que nous accablâmes vainement de toutes les marques du plus profond mépris, le caïmacan ergota sur notre passeport, où les calligraphes du grandvizir avaient ménagé de savantes amphibologies. Un casuiste en caftan démontra, malgré nos efforts, que nos paperasses ne nous permettaient pas de continuer noire route plus avant. Bref, tandis qu'on envoyait un courrier au moutessarif pour lui demander de régler le litige, nous dûmes, tout en maugréant et en menaçant de nous plaindre à notre consul, nous résigner à être, pour quelques jours, citoyens de Mylasa.

Nous eûmes très vite beaucoup d'amis. Nous passions nos journées à flâner dans les rues, tièdes de soleil et vermeilles de fleurs. Des troupeaux de femmes turques allaient et venaient

mettant, le long des murs gris, les teinles claires, bouffantes, de leurs chalvars et de leurs voiles. Leurs palins de bois claquaient sur les pavés, avec un petit bruit sec, continu, monotone.

Elles parlaient d'une voix alanguie et dolente. Pauvres femmes! leur sort n'est pas enviable. Bêtes de somme et chair à plaisir, voilà leur condition. Les petites filles, qui n'ont pas de voiles, sont gracieuses. Leurs yeux sont souriants et tendres. Hélas! leur beauté ne dure guère. Mariées toutes jeunes, sans être consultées, elles se fanent vite. Ajoutez les corvées quotidiennes, les fardeaux à porter, les travaux des champs sous l'accablant soleil, la menace d'un divorce que la loi de Mahomet rend vraiment trop facile au caprice du maître rassasié. Vous comprendrez sans peine leur air soumis, effaré et craintif. Ce sont des bêtes sensuelles et peureuses. La condition des femmes est la plaie de la société turque : elle meurt par là.

Ici encore, je vérifie que les Grecs presque seuls sont restés vivants, dans ce cimetière d'Asie. Il y a, chez ces raïas, de la joie, de l'entrain, beaucoup d'impertinence obséquieuse à l'égard de leurs vainqueurs. Ils font beaucoup d'enfants, bien qu'ils n'aient point de harems. Et ils ont bâti, près de la mosquée et du konak, leurs deux forteresses nationales : une église et une école.

L'école n'est guère qu'une chambre nue, où des

marmots fort sales épellcnt l'Iliade. Mais la petite église byzantine est gaie, lumineuse, avec ses absides coloriées d'anges et de saints. Elle est dédiée à sainte Xéni (l'Étrangère), personne très vénérée par l'Église d'Orient. L'archimandrite Philarête, pastenr d'un troupeau d'ouailles assez dociles bien que fort adonnées à l'ivrognerie, voulut absolument nous emmener en pèlerinage à une vieille basilique, fondée par cette sainte, et dédiée à saint Etienne le Protomartyr.

Près de cette chapelle ruinée, non loin d'un vieil aqueduc byzantin dont la caducité chancelle, il y a un lurbé uii repose un saint musulman. Ce spectacle, composite et triste, donnait je ne sais quelle grandeur à la foi tenace de l'archimandrite Pbilarète, racontant parmi ces décombres, l'édifiante histoire de sainte Xéni, pareil aux exilés, ses ancêtres, qui se consolaient de tout, parce qu'ils emportaient, dans leurs périlleuses odyssées, le trésor intact de leurs espérances et de leurs religions.

Je la connaissais bien, cette histoire de sainte Xéni. Je la savais pour l'avoir lue jadis dans le Traité de l'amour de Dieu, de saint François de Sales. Et, dussé-je offenser mon ami l'archimandrite Philarête, je préfère à son récit très diffus la brève narration du bon apôtre savoyard :

« La sainte demoiselle que les historiens appellent Eusébe l'Étrangère quitta Home sa patrie

et, s'habillant en garçon avec deux autres filles, s'embarqua pour aller outre mer, et passa en Alexandrie et de là en l'île de Cos, où se voyant en assurance elle reprît les habits de son sexe, et se remettant sur mer elle alla au pays de Carie en la ville de Mylasa. .. Elle dressa un monastère et s'employa au service de l'Eglise en l'office qu'en ce temps-là on appelait de diacresse, et avec tant de charité, qu'elle mourut enfin toute sainte et fut reconnue telle par une grande multitude de miracles que Dieu fit par ses reliques. Cependant, de s'habiller des habits du sexe duquel on n'est pas et s'exposer ainsi déguisée au voyage avec des hommes, cela est contraire aux règles ordinaires de la modestie chrétienne. »

J'aime les Grecs lorsqu'ils sont domestiques, héros, bergers, maîtres d'école ou prêtres. Je les aime moins lorsqu'ils, sont banquiers, voleurs de grand chemin, aubergistes. Le khandji de Mylasa, chez qui j'ai logé , Spyro Kapitanoglou , me semble une incarnation parfaite de la politesse maligne, de la dévotion décrépite et de l'avarice des Hellènes.

Ce gros homme bedonnant, bouffi, la panse encore exagérée par l'ampleur de ses culottes de zouave, toujours narquois sous le bonnet rouge qui protège mal son «ràne pointu, ne peut s'attabler devant un verre de raki et une queue de

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hareng saur, sans marteler de signes de croix sa large poitrine et sans répéter à ses hôtes tous les proverbes du roi Salomon.

L'autre jour, comme c'était dimanche et que nous paraissions nous ennuyer sur le balcon de son auberge, il nous emmena dans ses appartements privés , dans le haremlik où la kyria Kapilanoglou passait des journées à manger du loukoum et à filer de la laine. De jolies servantes, au teint d'ambre et aux yeux de jais, allaient et venaient dans les chamhres, pieds nus. La fille de Spyro, une boiteuse, paraissait triste, malgré le collier de sequins, la robe verte et les babouches brodées qu'elle avait sortis de ses armoires pour nous faire honneur. Un médecin sans clientèle l'a épousée, à cause des medjids extorqués par son bonhomme de père aux voyageurs et aux Turcs besogneux...

— Méfiez -vous du seigneur Spiro, moussiou, me disait Manoli, effrayé par l'amitié croissante dont l'hôtelier nous prodiguait les témoignages.

Oh! que ce loyal serviteur avait raison! Nous le vîmes bien, lorsque le fils du vieil usurier vint nous présenter le compte, vraiment fantastique, des piastres que nous devions payer en échange îrassades reçues, des signes de croix contemplés, et des citations de la Bible, assaisonnement quotidien de nos mauvais repas.

Sur la rouit de Simlonicée, Ï'J n

Inutile de repasser à Bargylia, que tes Turcs appellent Varvoulia. J'y suis allé l'année dernière. Je n'y ai point retrouvé les grandes bâtisses dont parle Strabon. Mais je me rappelle des chenevièrw où il y avait des marguerites géantes et des fleurs bleues dont je ne savais pas le nom. Le cheval d'Ali, attaché à un piq/uel, piaffai! dans l'herbe nouvelle, hennissait au fumet lointain des juments; sa belle croupe luisait â travers les pousses el les rejets des arbustes en fleur. II y avait la un bois, jonché de colonnes abattues. J'étais alors dans toute la ferveur de mon initiation archéologique. L'actif Cousin faisait mon éducation el me donnait du cœur à l'ouvrage. Nous retournions toutes les pierres qui étaient dans les champs. mais nous trouvions, hélas! plus de scorpions que d'épitaphes. Quand nous nous arrêtions pour souffler, je regardais de vieux entablements, guîllochés d'oves et de rais de cœur; je m'apitoyais sur les sanctuaires, dégringolés du haut des collines, et je tâchais, accoudé sur quelque pilastre corinthien, d'évoquer le visage des siècles morts... Ces petites villes de rien du tout avaient des temples splendides. Elles vivaient, mémo au temps de leur décadence, pour l'art et pour la beaotï. Parmi les églantiers étoiles, les boulons d'or, la floraison rose des arbres de Judée, sous les brous-

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sailles, l'herbe drue, les fourrés grouillants de vipères, l'amas des marbres cassés, le balbutiement des inscriptions, murmurant encore des flatteries au " Dieu Alexandre », au « Dieu César », à tous les dieux qui furent adorés clans l'interminable crépuscule du monde antique, je voyais la petite cité provinciale et douce, amol! ie par la paix, exempte d'obligations militaires, adonnée à la paresse, au bavardage élégant, au loisiT; je voyais les oisifs, très nombreux, causant sous les voûtes fraîches des basiliques ; sous les colonnades de l'agora, pareilles à celles de Pornpéi , les marchands criaient, derrière leurs éventaires, le prix de leurs pastèques et de leurs poissons. Quelques statues, coquettement drapées ou ingénument dévêtues, ébauchaient des gestes nobles tout autour de la place étroite. Là-haut, à gauche, brillait au soleil, avec ses colonnes peintes, son fronton sculpté, ses acrotères dentelés, le temple de Diane Cynlltiade... Tout cela était mort, bien mort... Et je sentais l'ironie de la nature éternelle dans la tiédeur du soleil, dans le hourdonnement des insectes, le frémissement des feuilles, les couleurs neuves des prés rajeunis, des arbres, des montaç-ries, dans celle joie éclatante du renouveau, qui submergeait d'une exubérance de vie et ensevelissait d'un magnifique linceul, la cité-fantôme, à peine reconnaissais au nom barbare d'un village turc : Varvoulia.

Nous ne retournerons pas non plus à Halicarnasse que les Turcs appellent Bodroum. Quel dommage! Je me rappelle les chemins creux — encaissés comme des lits de torrents entre deux revers pleins de verdure — par où l'on arrive à l'antique capitale. L'ombre et le frais étaieut si engageants. que nous allions à pied, sans nous presser, 6B tenant par la bride, nos chevaux qui voulaienl s'arrêter dans les champs d'orge. Tout à coup, au sortir d'un sentier qui débouchait dans une clairière, une singulière vision nous apparut, faisant brusquement dévier notre rêverie vers les pâles soleils du moyen âge occidental. Les romantiques, dans leurs débauches de mâchicoulis et leurs orgies de créneaux, n'ont rien imaginé de plus féodal que le château bâti par les chevaliers de Rhodes pour défendre contre les mécréants leur bonne ville do Bodroum, que les idolâtres nommaient Halicarnasse. La vieille forteresse, carrément assise sur un promontoire, en face de l'île de Cos. a pris une couleur chaude d'ocre brûlée, qui tranche vivement sur le bleu sombre de la mer. On dirait un profil de tourelles d'or sur un écusson d'azur.

J'ai un hôte à Halicarnasse. Il s'appelle Nicolas Kaïsei'lis, et c'est un des hommes les meilleurs que j'aie jamais rencontrés. Je voudrais le revoir. Je voudrais revoir aussi le capitaine Mebemct et les deux marins Ibrahim et Nouri, avec qui je

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mis resté sept jours et sept nuits sur un caïque îavïguant de rade en rade, le long des rivages bénis ki la Vénus de Guide, lille de Praxitèle, a souri, lans sa nudité blanche, aux hommes émerveillés. ja jolie croisière! J'en revois les plus menus létails, le port et la ville qui diminuaient a l'hoizon, dans un recul où le chaleau franc, les milarets turcs, les chapelles grecques, confondaient eurs disparates; la cùte âpre et sauvage, avec des ïameaux clairsemés et des moulins à vent; les oyeux matins où, sur le pont du caïque, nous ■ ■gardions, sans penser à rien, les vagues soulevés, ondulantes, si tôt disparues ; les îles, au loin, ncore indécises dans la pâleur de l'aube; la muaille de la côle rocheuse, toute droite au bout de 'étendue bleue et miroitante ; et les midis radieux, :t les couchants pleins de mirages. Le caïque à leux voiles du capitaine Metiemet filait vite, incliné ur les lames dont l'écume, à chaque élan de la irise, venait grésiller le long du bordage avec un ■etit bruit frais. Nous jetions l'ancre en des cri- [ues ignorées, que les cartographes, si exacts, de 'amirauté anglaise, n'ont pas daigné baptiser. Par nanière de passe-temps, nous donnions à tous les .ccideiits de la côte, des noms puérils : le cap Cousin, le pic Manoli, la baie des Athéniens, brahim-liman, la passe Fougères, etc. Pondant iOS courtes escales, nous trouvions à chaque pas, ur la rive inhabitée et inculte, des ruines, tou-

jours des ruines. Tantôt c'étaient des pans de mur en belles pierres bien taillées, des sarcophages disposés avec symétrie, les robustes bâtisses des Grecs architectes et maçons, tantôt de fragiles briquetages , bâclés par les Byzantins , églises depuis longtemps profanées, monastères inconnus dont les moines furent massacrés, don! les nonnes furent violées peut-être par les Arabes, peut-être par les Turcs, peut-être par nos pères les Croisés.

Le soir, si le temps était beau, nous allumions un feu de bois sec dans les roches. La fiamflM montait, brillante, prolongeant des clartés fantastiques sur la baie où se balançait le caïque amarré. Ibrahim, Mehcmet et Manoli, grands pêcheurs, avaient toujours quelques poissons à faire cuire. Quand nous avions apaisé notre faim et notre soif, nous ne formions point, comme les héros d'Homère, des chœurs de danse. Nul poète divio ne venait chanter, en s'accompagnant d'une lyre d'or, les amours d'Ares et d'Aphrodite, surpris par Héphaistos le forgeron boiteux. Nous ne répandions point de libations en l'honneur des dieux éternels, amis des hommes braves et patrons des navigateurs. Mais, assis en cercle autour du brasier, tandis que les chacals jappaient au loin dans la nuit, nous écoutions, une fois encore, l'infatigable Manoli raconter , en passant ses doigts dans sa barbe grise, les aventures d'Ali,

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pacha de Janina; ou bien Ibrahim chantait une

chanson arabe qui parlait d'amour et de carnage; et je voyais passer des sentiments farouches sur le visage de nos hommes que la lueur du feu éclairait durement, landis que la lune montait lentement au-dessus des falaises assombries, dans le ciel apaisé.

Nous rentrions au bateau le plus lard possible et nous dormions enfin, après avoir pris soin de larguer les amarres et de jeter l'ancre assez loin de la grève, par crainte des surprises. Dans ces parages, on ne sait jamais ce qui peut arriver pendant la nuit. Le capitaine Mehemet était un homme prudent; je me rappelle de quelle façon ce pilote silencieux regardait à l'horizon les nuages menaçants et au large les voiles errautes. Nous rencontrâmes, dans une crique fort retirée, un brick de Kalymno, qui faisait la contrebande. Je vis, aux conciliabules de Manoli et de Mehemet, que les gens de Kalymno avaient une fort méchante réputation. Nos nuits, agitées par le remous, étaient parfois mauvaises, dans la cale obscure où il fallait se glisser par une trappe, à plat ventre, et où sept hommes dormaient pôlemèle sur un lit de sable. N'importe. Malgré les pluies, les vents qui, les deux derniers jours, soufflèrent en tempête, et les fortes houles qui faisaient bondir notre caïque comme une coquille de noix, celte navigation a laissé des visions

merveilleuses dans ma mémoire éblouie. Une fois, nous abordâmes dans une petite lie où 11 n'y avait, parmi les broussailles, que des inscription* antiques et Je gTOs serpents jaunes dont le glissement souple bruîssail dans les feuilles. Iris, ces Ilots inhabités qu'Ulysse rencontra près de la terre des Cvclopes. Nous eûmes l'idée d'y inellre le feu, afin de voir la mine que feraient les serpents, bloqués par l'eau. Malheureusement, le vent ne soufflait pas du bon côté... Je comprenais l'Odyssée. J'entrevoyais les deuils, les violences, les exodes qui, pendant toute la dura. 1 du moyen Age oriental, ont vidé ces archipels el livré cette mer à tous les écumeurs du Levant. Il nie semblait, parfois, que je devenais pirate...

Allons! laissons tous ces souvenirs, si doux à éveiller dans la lumière verte des forêts, la saine odeur des pins, l'ombre mobile des platanes et la transparence des sources. Voici, après des hameaux dont j'ai oublié le nom, voici que nous approchons d'un lieu que la carte désigne ainsi : Eski-Hissar et, entre parenthèses : Stratonicée.

Slratonjcèe, le 30 mai.

Stratonicée! Ce nom avait chanté souvent dans ma mémoire, depuis la soirée où j'entendis jouer pour la première fois Mithviihite, tragédie en cinq actes, de Racine. Mais le baccalauréat, la licence,

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l'agrégation avaient jeté un brouillard d'ennui sur cette histoire tragique. Je la retrouve enfin, loin des collèges, dans un radieux et funèbre décor.

C'est ici que le vieux sultan, resté luxurieux même dans les affres de la mortelle poursuite où les Romains le traquaient, désira lajeune Grecque Monime et fut vaincu, avant la défaite finale, par le prestige insolent des grands yeux.

Ce triste village turc a l'air d'une nécropole. Des colonnes gisent, en des attitudes désolées. On a l'impression d'une grande ville pillée, martelée, cassée... Nous prenons nos quartiers dans le péribole du temple de Sérapis. En Orient, tout est immuable. Les maîtres nouveaux occupent la place des maîtres anciens et couchent dans leur lit. Probablement, l'aga Abclullah se prélasse à l'endroit même où quelque pontife idolâtre étalait sa stupide majesté.

La maison de l'aga, toute en colonnettes de bois, galeries ajourées, minces cloisons, badigeons de plâtre et de chaux, est légère, frôle, comme toutes les maisons turques , mais spacieuse , aérée, commode. Dans la cour, une source jaillissante emplit d'eau claire un chapiteau renversé et creusé.

Cette cour est fermée (l'un côté par un mur épais et très haut, qui contraste étrangement avec le reste de la clôture. Ce mur fut la première merveille que me montra Cousin Tannée der-

nièrc, lorsque nous vînmes ensemble à Stralonicée.

— Vois ce mur, me dit-il; demain au grand jour, nous irons le regarder de près. On y peut lire encore l'édit que promulgua, eu 301, l'empereur Dioclélieu, sur le prix maximum des objets de consommation.

La permanence, parmi ces décombres accumulés, d'un simple tarif, prenait, dans la tristesse de cette soirée, je ne sais quel air de sinistre plaisanterie. Les hommes étaient morts; les dieux avaient été reniés; les temples, démolis; les statues, brisées. Un tourbillon de peuples massacreurs et impies s'était rué sur la cité lamentable, L'affiche officielle, le placard du gouvernement avait résisté à tout. Je rêvai quelque temps à ces jeux du hasard, et je rentrai, plein de songes, dans la chambre où le fils de l'aga, l'hospitalier Mourad-bey, m'attendait pour me souhaiter le bonsoir, près des couchettes déjà étalées.

De bon matin, j'aperçois dans l'encadrement de la porte, sur un fond d'aurore, une barbe grise et deux jambes guêlrées, un peu cagneuses. C'est Manolï.

— Moussiou, il faut vous lever. Voici l'aga qui s'avance.

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Il s'avance, en effet, cet homme considérable. Haut enturbanné, un peu risible et «. mamamouchi » dans les plis amples de sa robe jaune, Abdullah, les yeux gonflés par le sommeil récent, sort de l'appartement de ses femmes. Il traverse la cour avec lenteur, gêné aux entournures par une excessive obésité.

— Ochkeldi, siniz! (Soyez les bienvenus, vous autres !)

— Ochpouldouk, AbdulL'agha! (Sois le bien trouvé, aga Abdullah!)

Et l'on s'assied sur un divan bas, tout près les uns des autres; et les cigarettes allumées déroulent dans l'air chaud des spirales de fumée bleue.

Abdullah, tenant son pied gauche dans sa main droite, nous sourit amicalement. Soudain, comme animé d'une inspiration subite, il dit, avec une gravité sentencieuse, en un langage qu'il rend volontairement enfantin et « petit-nègre » afin d'être mieux compris de nous :

— Francis imperator , padischah tekoe dost (l'empereur français et le padischali des Ottomans sont de grands amis).

A quoi bon troubler, par un cours d'histoire contemporaine, le bon aga de Stratonicée? Il n'a aucune notion de SI. Grévy ni de M. Carnot.

Il croit que le fils de Napoléon III est assis sur le trône de France. Il se souvient de la guerre

de Crimée. Il est persuadé que les Russes n'onl pas de pires ennemis que les Français.

Cependant, la cour du konak s'emplit de gens. C'est aujourd'hui grande fêle pour les Turcs. De toutes les cases du village, et même des hameaux d'alentour, les paysans sont venus, pour saluer l'aga. Un à un, ils grimpent l'escalier de bois, entrent dans la salle, miment, sans mot dire, de calmes salamalecs, baisent la main grasse d'Abdullah. Celui-ci reste majestueux, presque en nuyr. comme il sied à un chef qui connaît sa puissance. Il se déride pourtant, ses yeux s'éclairent, sa grosse ligure sourît : il a cédé au charme d'un cortège d'enfants qui défilent devant lui en procession : j'ai eu soudain la vision d'un Orient que nous ne connaissons guère, l'Orient bénévole cl paterne des vieilles dynasties el des féodalités disparues. Si nous n'imaginons les Orientaux qu'&Y4C une mine furieuse et un rictus sanguinaire, c'est peut-être parce que, depuis les Croisades jusqu'aux guerres turco-russes, nous avons tout fait pour les enrager...

L'aga Abdullah aime beaucoup les antikadjis.

Il en a logé plusieurs sous son toit. Je crois même avoir reconnu sa maison de bois dans lut gravures, d'ailleurs peu véridiques, qui illustrent les Voyages de Choiscul-Gouffier. Les deux fils de noire hôte, Mourad-Bcy, gros garçon empêtré dans ses braies bleues, et Etbem-Bey, pâle adoles-

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cent qui, n'étant pas encore circoncis, porte les cheveux longs et nattés, nous accompagnent aux ruines. Nous passons rapidement devant l'édit de Dioclétien. Il a été copié, admirablement commenté par Waddington. A quoi bon le relire?

Mais l'œil guetteur de Manoli est allé droit à un buisson où luit, parmi des touffes de chênesverts et de cytises, la blancheur d'un marbre. Tous, nous tirons nos couteaux et nous sabrons les rameaux tors, nous massacrons le sol, nous hachons l'herbe , jusqu'à ce que nous ayons délivré la pierre captive. Que raconte-elle, cette pierre si vieille? Une histoire triste, dont j'ai transcrit les syllabes entrecoupées :

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