LA PRISON DE MOUGLAH
— Qu'Allah te protège, agneau!
Le mouktar monta, clopin-clopant, l'escalier de bois qui menait à la galerie couverte où l'on avait étendu, pour que noua fussions à l'aise, quelques tapis, seul luxe de la pauvre maison. Il fit le geste de ramasser de la poussière et de la porter, en notre honneur, à son cœur, à ses lèvres, à son front et il dit :
— Je puis être compté au nombre des hommes heureux, puisqu'il m'a été donné de revoir deux fois mes amis.
Mouglah, le i juin.
Constantin Gcorgiadis, marchand grec de Mouglah, nous a offert l'hospitalité dans sa maison, qui fut bâtie entrefois pour un pacha turc, et qu'il vient d'acheter à vil prix.
Les maisons turques ressemblent à des couvents. Elles tournent le dos à la rue d'un air maussade. Une petite porte basse s'entr'ouvre, dans le mystère des murs aveugles. La vie est à l'intérieur, loin des regards profanes. La cour cailloutée, sur laquelle s'ouvrent les fenêtres du harem , est fraîche d'eaux murmurantes et de platanes.
Tous les matins, les deux filles c la ravissante Hélenkô, déjà en âge d'être mariée, et Rinoula, plus jeune, encore enfantine, nous
offraient le café el quelques menues pâtisseries sur un plateau d'argent. Notre hôte nous avait accueillis par ces paroles de bienvenue : — m La maison est à vous , les jeunes filles sont vos
Mouglah est un chef-lieu. Il a fallu rendre visite aux autorités. Le fils du mufti, libre penseur turc, avec qui je me suis lié, a voulu me faire voir la prison. Dans une cour, close par des barreaux de bois, une vingtaine do faces patibulaires sont encagées. Ces prisonniers ne sont pas beaucoup plus malheureux que des lycéens en récréation. Ils causent familièrement avec leur geôlier, offrent ou demandent du tabac à leurs garde-chiourine. Le fils du mufti met des noms et des faits sur chacune de ces têtes hagardes.
— Celui-là est un brigand bulgare... Cet autre est un Tcherkesse voleur de chevaux... Ce vieillard vénérable, qui fume son narghilé, a violé une jeune fill*... Celui qui fait sa prière là-bas, dans un coin, est un incendiaire et un assassin...
— Est-ce qu'on juge ces criminels? demandaije au (ils du mufti.
— Quelquefois.
Le surlendemain, le lils du mufti vînt me trouver dans la maison de Georgiadis. Il élail