VERS LA PISIDIE
Hafîz, qui nous a vendu de la neige et demande un salaire exorbitant.
Heureusement tandis que nous regardions, de la terrasse du khan, l'horizon enflammé et le ciel rose, une femme s'est arrêtée dans le chemin, point voilée, le visage à peine cuivré d'une teinte chaude, sans doute quelque fille d'Arabie enlevée à l'oasis natale. Elle avait paré de fleurs sa grâce farouche; adossée à un mur, cambrée en une pose hardie qui faisait saillir, avec la fermeté d'un bronze florentin, le relief de sa jeune poitrine, elle souriait, sans savoir pourquoi.
Marche de nuit, le 18 juin.
Il fait si chaud, que nous avons résolu, malgré les protestations de Manoli et les terreurs d'Arif, de faire une étape au clair de lune. Nuit transparente, laiteuse, étoilée, vraiment divine. Je comprends que les bergers, les voyageurs, tous les errants aient peuplé de dieux le mystère des clartés nocturnes. La lune immaculée, le feu des constellations, la forme indécise des hommes et les choses, les bruits légers qui passent, me font songer au visage blanc d'Artémis, aux hallalis de a divine chasseresse, à ses repos près des sources roides, argentées de lune. Peu s'en faut que je le retrouve les mirages des pâtres de Chaldée.
Si notre fougueux Arnaute ne faisait pas
sonner si allègrement ses armes et ses ferrailles, nous aurions l'air d'une chevauchée de fantômes. Nous avons rencontré un champ d'orge. Vite, nos gendarmes ont débridé leurs chevaux et les ont fait manger. L'occasion était trop belle. Nous aussi, noua avons mis pied à terre et lâché nos bétes, qui reniflaient de désir, le cou tendu vers les épis. Pendant une demi-heure, ce champ d'un propriétaire inconnu fut entamé à belles dents. Misère de nos civilisations et de nos codes! Qu'il faut peu de chose pour réveiller et réjouir le nomade, le pillard qui vit au fond de nous !
Afsar, le 49 juin.
Les paysans se plaignent de la sécheresse.
Tout se flétrit et meurt dans cette contrée jaune où luisent, de loin en loin, comme des turquoises, les nappes des lacs salés. Aujourd'hui, comme nous étions arrêtés à Afsar, un nuage passa. Quelques gouttes tombèrent, alléchant la soif de la lerre et des hommes. Aussitôt, les musulmans sortirent de leurs maisons, et, tendant les mains vers la rosée du ciel, ils disaient : Ver, Allah! Ver, Allah! (Donne, Allah, donne encore!)
Ce pays est triste. L'accueil des villages est méfiant, hostile. Beaucoup de tribus teherkesses,
CONCLUSFON
', campements iouroucks, de Kurdes vagabonds : pillards. Nos gardes du corps passent la nuit •es de leurs chevaux, et couchés sur leurs fusils, [anoli s'inquicte et me confie ses craintes. Mon ïil ami est simplement sublime. — « Si nous unies attaqués, dit-il, sauvez-vous tout de suite, 1 triple galop, vers la ville la plus voisine; laisiz-nous avec les brigands. Que peuvent-ils nous e? Nous sommes pauvres. Il est impossible î nous rançonner. »
Un proverbe arabe dit, en effet, que mille cavaî sauraient dépouiller un homme nu .
Manoli est tout surpris de me voir désapprouver sa combinaison. Brave cœur !
Ce matin, dans la plaine morne, nous avons vu do loin quelque chose d'inanimé qui gisait à terre. Gela ressemblait à un homme couché.
— Voilà un maladroit, dit Doublet, qui a choisi un mauvais lit pour dormir. Il risque fort un coup de soleil.
— Oh! moussiou, répond Manoli, ce n'est pas pour dormir qu'il s'est couché là.
En effet, c'était le cadavre d'un Turc, étendu sur le dos, la tèle renversée, le corps meurtri d'une lutte récente, les mains écorchées, la face bleuie, le nez saignant et déj à mangé de mouches. Nos gens l'ont regardé, retourné, palpé, avec cette indifférence envers la mort, dont nos nerfs affinés et excités ne sont plus guère capables.
— Voici la balle, dit Manoli, en montrant 110 petit trou noir, dans le dos.
Puis, se grattant le front :
— Il n'y a pas de sang sur le sable. On l'a tué ailleurs et apporté ici.
Osman, caporal de gendarmes, qui nous accompagnait, réfléchit un peu et dît, avec une gravité menaçante :
— C'est encore les Kurdes qui ont fait ça.
Pourquoi continuer à transcrire ces notes sans suite, souvent griffonnées à la lueur d'un feu de résine, sur des feuilles volantes que les Turcs hospitaliers regardaient par-dessus mon épaule, discrets et curieux? Je renonce à dire tout ce que j'ai aimé dans Bouldour, dans Isbarta, et sur les bords de ce beau lac d'Egherdtr, dernière oasis de fraîcheur et d'eaux douces, entre le stérile plateau de la Pisidie et le steppe lycaonien. J'ai vu la nudité si belle de la Phrygie, et plus tard la Mysie fertile en vignobles, et je suis revenu aux pays d'Occident par Lampsaque, par l'IJellespont, par Ténédos. Les impressions les plus chères, 1rs visions les plus rares, les amours que l'on voudrait éterniser sont justement celles qui se refusent le plus obtiuément aux traductions de la parole.
Reverrai-je jamais ce pays? Hélas! L'homme repasse rarement par les mêmes chemins. Rien