‹ Sur les routes d'AsieChapitre 70 sur 71 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

ne change dans la nature et tout change en nous. C'est pourquoi, quand nous retournons aux féeries dont l'image ancienne s'est fixée dans notre mémoire, nous ressemblons quelquefois à des convives inconnus qui arrivent trop tard à une fête qui s'éteint. Ulysse le navigateur, après ses lointaines absences, ne reconnaissait plus le visage de l'île natale et l'accueil de l'horizon accoutumé.

Du moins, je voudrais dire tous les bienfaits dont je suis redevable à cet Orient, d'où nous sommes venus, d'où la science grecque et la sagesse chrétienne ont rayonné sur le monde, pour le régir et pour le consoler. Un pèlerinage à ces pays maintenant dévastés et dont les dépouilles nous enrichissent, est un retour à la vraie patrie de notre intelligence et de notre cœur.

Qu'importent les misères et les ruines? Notre art, notre philosophie, noire religion sont nés là-bas, dans la joie de l'effort ou dans le rude labeur de la fécondité. Si lamentables que soient les épaves de nations qui ont surnagé dans le naufrage du Bas Empire, une clarté, venue du passé, illumine encore, comme une glorieuse auréole, les descendants des vaincus et les conquérants si tristes qui possèdent maintenant cette Asie tant ravagée. Il faut étudier nos origines non pas seulement dans les livres, mais dans les âmes, et demander conseil moins à la l'enseignement des doc-

teurs qu'aux idées vivantes, vagabondes, fantasques et fières, que l'on conquiert de haute lutte, en plein soleil, dans la poussière des chemins.

Qui va loin dans l'espace va loin dans le lemps.

11 me semble, quand je réfléchis bien, que j'ai connu à Milet Thaïes le philosophe, et que Bias vit encore sur la colline de Priène. Je rêve parfois que j'ai marché, sans savoir où, conduit par l'étendard du Prophète pour accomplir la volonté d'Allah qui règne au ciel et de son « ombre sur la terre », le calife qui commande à Stamboul.

Rien n'est plus délicieux, plus pleinement joyeux et sain que ces départs vers l'aurore, dans la fraîcheur claire des matins d'Orient. J'ai fait quatre longs voyages en ces terres désolées et charmantes. El chaque fois que notre cavalcade, piaffant avec un cliquetis d'armes et d'étriers, quittait les villes pour aller aux montagnes, aux forets, aux fleuves, j'éprouvais la même sensation de délivrance, un contentement de tout l'être, je ne sais quelle impression d'affranchissement et de conquête, qui pénètre l'âme et allège le corps. On se sent libre de toutes les servitudes qui sont nées de la vie sédentaire, et dont la prise incessante nous enchaîne et nous taquine; on se demande comment on a pu végéler si longtemps parmi les conventions puériles de l'Ooâ-

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