CHAPITRE V
En pirogue sur le fleuve.
i3 janvier. — Eu pirogue, entre Toiilimandio et Koulikoro.
Depuis Bammako, nous avons encore dû, pendant trois étapes, faire route avec le convoi. J'ai chang-é de compag’non. Je vais voyag’er jusqu’à Tombouctou avec M. Arnaud, le compagnon de M. Goppolani.
J’ai renouvelé ma maisonnée, si je peux m’exprimer ainsi. M®'' Hacquart m’a donné deux grands gaillards avec qui j’espère faire tout mon voyage : Bakary, un Peul à l’allure de grand seigneur, qui me servira d’interprète et de valet de pied, et Mahamadou, un Bambara à la figure réjouie. Il sera mon maître d’IuMel. Bakary dit qu’il est allé partout au Soudan et qu’il en sait toutes les langues. Mahamadou a reçu, paraît-il, une éducation soignée auprès des fourneaux de Saint-Louis, et assure qu’il ne brousse jamais une sauce mayonnaise. Je ne crois pas un mot de tout cela.
Sur le bord du lleuve, nous avons trouvé une embarcation bizarre pouvant jauger 4 tonnes, composée d’une coque en fer sur laquelle s’élève une maisonnette en bois, aux formes rectangulaires, divisée en deux cliambrettes. Dans l’ime, nous avons mis nos bagages et nos boys, et nous nous sommes installés dans l’autre. Tout autour de la case est un plat-bord mesurant à peine 3o centimètres de large. A l’avant et à l’arrière se tiennent les laptots, qui manoeuvrent la barque à la galfe et à la rame.
Il est deux heures. Le soleil donne toutes ses couleurs à
la nature. Le grand fleuve lient ses promesses. C’est un nouveau voyag-e qui commence; car nous sommes dans un monde nouveau. La vie que nous mènerons ici sera large, comme tout ce qui nous entoure : la lumière, l’immense plaine d’eau et la rive lointaine.
0 heures.
Nous sommes passés à Koulikoro. On nous a dit que nous devions continuer notre route sur le chaland que nous avions trouvé à Toulirnandio, ce qui nous a évité un transbordement. En même temps, on nous a donné une tonne de marchandise à transporter jusqu’à Tombouctou, ce qui est moins g’ai. Nos boys et nous-même, juchés comme des singes sur des piles de caisses, nous nous demandons si nous allons ainsi continuer notre voyage.
Nous n’avons que cinq hommes d’équipage, au lieu des six réglementaires, ce qui n’aug'mentera pas la vitesse de notre yacht. 11 est vrai que, pour nous consoler, on nous a dit que nous n’avions pas à nous occuper de la marclie de notre barque : elle dépend du bon plaisir du patron laptot.
i4 janvier.
Nous avons fini par nous trouvei’ au large dans notre barque. Les caisses sont tassées et nous sommes parvenus à ne laisser dans notre cabine que nos cantines les plus nécessaires. Nos lits sont ouverts et nous avons encore trouvé le moyen d’installer une table. Nous pourrons ainsi, tout le long' du jour, bien à l’abri du soleil, écrire et dormir, ce qui, avec la chasse, sera pendant bien longtemps notre seule occupation.
(Dessin de Joseph de La Nézièiîb, d’après les documents de l'auteur.)
Kencnkou, i4 février.
Nous sommes tout aujourd'hui restés dans un état d’admiration profonde. Le Nig’er est aussi ijeau qu’on puisse le rêver. Une sensation, analogue à celle qu’on éprouve en mer, vous remplit tout entier; et cependant elle ne vient pas seulement de rimmensité du fleuve. Il semble que^ comme sur mer, il n’y ait rien de défini autour de nous. Les eaux ont celte couleur bleue, que leur donne la profondeur du ciel, el, parfois, elles semblent se perdre dans l’horizon. Mais il y a aussi les teintes éclatantes de la rive, les larg-es bancs de sable rouge, la lig-ne noire des arbres qui se profilent à l’infini.
Yamiiia, dimajichc, i5 janvier.
Yamina, c’est la ville des pêcheurs; de grands filets étendus le long* de la berg-e, sur plusieurs rang’s; de quoi alimenter de poisson tout le Soudan. C’est aussi la ville des tisserands ; dans toutes les rues, de long-ues rang-ées de fil de coton séchant au soleil; dans les cases et dans les petites cours, les petits métiers, tout simples, occupés à fabriquer les bandes bleues des couvertures. Tout le long’ de la rive, et comme la continuant, une muraille de deux mètres de haut, de la couleur g-rise de glaise cuite au soleil, s’échelonne en suivant les ressauts du sol pendant près d’un kilomètre. Un ou deux cônes annoncent la mosquée, et, par-dessus tout, quelques-uns de ces caicédras qui poussent tout le long- du Niger.
Toute la ville n’est qu’un dédale de murailles presque blanches, derrière lesquelles sont les cases et les cours. De temps en temps, un grand trou , au fond duquel sont des détritus de toute sorte et dont les bords servent de perchoirs à des chèvres, forme une place. Le long- des murs
percés de portes, les hommes de la ville sont assis, habillés de beaux boubous; ils causent tranquillement, et quand, par hasard, un autre noir passe, c’est une suite sans fin de salutations compliquées. Dans l’intérieur des cases, les femmes travaillent et filent du mil, ou bien quelque ouvrier, moins fieg’matique que ses congénères, tisse à son métier, forg-e quelque pioche ou travaille une peau ; tout autour de lui se tient une bande de g’ens qui causent ou qui dorment. Au détour d’une rue, le marché. Sous de grands hangars, sont des dioulas, sur leurs petits tapis, avec leur assortiment de marchandises, toujours les mêmes, ou bien des marchands de la ville, qui vendent les couvertures et les bandes que l’on y tisse.
J’ai commencé, moi aussi, mon métier de pseudo-dioula, en ce sens qu’aux questions que je leur pose, ces braves gens se figurent que je viens |)our commercer; ils ne peuvent concevoir <j[u’il y ait, chez les blancs, des gens qui parcourent les pays i)our renseigner ceux qui voudront y venir.
liaiicuicoro, liiiidi 17 janvier.
Nous avons passé toute notre journée à Ségou.
Tout le matin nous avons erré dans une ville qui s’étend le long du fleuve, sur un parcours de plus de quatre kilomèlres. Nous pensions n’y trouver qu’un poste d’une importance militaire. Il y a beaucoup plus. C’est un grand centre de commerce et de culture. La ville elle-même n’offre point l’unité que nous avons trouvée à Yamina. Gela vient des guerres qui l’ont éventrée, et aussi de sa division en toute une série de faubourgs; mais elle respire un grand air de richesse. •
Ségou-Sikoro a une réputation d’insalubrité qui semble bien être imméritée actuellement. Du temps de la splendeur d’Ahmadou, une partie considérable de la ville était occupée
par son tala ^ C’était une succession de salles basses, entourées de murs épais et sans ouvertures, dont la plupart étaient souterraines. C’est là que l’on avait mis le poste, et le manque d’air et de lumière avait fait quelques victimes. On a abandonné le tala. Une série de maisonnettes constituent le poste et ses dépendances. Depuis, il n’y a pas eu de malades.
Une avenue de fromagers, de deux kilomètres de longet de douze mètres de larg'e, traverse la ville.
A une certaine distance de ce poste se trouve l’établissement des Pères Blancs. J’y ai longtemps causé avec ]\U'‘ Hacquart : il est un de ces hommes dont le commerce est précieux, parce qu’il donne foi dans l’action.
Au bout de la g-rande avenue se trouve le marché. Il est encombré par les marchandes de denrées alimentaires : beurre de karité, piments et fruits de toute sorte. Dans les petites cases qui sont autour de la place se tiennent les marchands de couvertures. Les couvertures blanches valent aujourd’hui 5 francs, et les bleues en valent 9. Nous avons dû palabrer plus d’une heure pour en obtenir quelquesunes à ce prix.
Saiisanding’, 18, mercredi.
Ce matin nous avons commencé à mettre en ordre nos notes.
Après déjeuner, Bakary nous dit cliaritablement : « Village Sansanding’. » J’abaisse le petit volet de notre cabine et sur l’horizon se découpe, en effet, un ta ta sous la g’rande lumière blanche.
Nous faisons aussitôt nos préparatifs pour notre arrivée chez le fama Mademba, à qui le colonel Archinard donna le royaume de Sansanding’. Je mets des souliers