I. Fort en terre
et une veste blanche; Arnaud enfile ses bottes jaunes.
Ce n’était point « villag-e Sansanding- » que mon estimable boy aurait dû dire, mais bien « ville Sansanding ». Nous avons navigué pendant longtemps devant les petites murailles de terre gris-clair, qui se déroulent le long du fleuve, jusqu’au moment où mes laptols se décidèrent enfin à s’arrêter et dirigèrent la barque sur un groupe de femmes qui, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, lavaient du mil. Tout ce beau sexe se sauva avec de petits cris gutturaux et, lorsqu’elles furent loin de la rive, partirent d’un grand éclat de rire.
Pour la première fois, en Afrique, nous atterrissons devant une large place à laquelle le palais du fama donne une belle allure. Devant nous se dresse une fière façade carrée d’une dizaine de mètres de haut. C’est un grand mur, percé seulement d’une porte, et tout découpé par des cloisonnements rectilignes qui se terminent au sommet par de petits clochetons. Des deux côtés du monument, une succession de murailles d’enceinte vont en s’élargissant vers la place.
Devant la porte étaient des balles de coton avec leurs porteurs. Accroupis devant le palais, une foule d’oisifs. Cette belle façade servait de mur à une étable. Derrière était une cour sur laquelle donnait le logement du fama. L’étable, vide de bestiaux, était occupée par des noirs qui causaient ou qui dormaient. Tous se levèrent et prononcèrent le « Bouzour » ou 1’ « Anissagué » traditionnel. Sous un hangar, était assis un vieillard, entouré d’enfants et de causeurs. En portant la main à notre casque, nous demandons : « Le Fama? »
Tandis que la foule s’écarte, nous montons l’escalier. Dans une vaste salle, percée de grandes fenêtres, un homme à la physionomie encore jeune, malg\é son âge, qui, sur un grand manteau bleu, portait, épin^^ée à hauteur de l’épaule, la rosette rouge; ce morceau d’etoffe nous parut
très bien porté par cet homme à la face noire, à la physionomie fine et distinguée. Nous déclinâmes nos noms et qualités comme il est d’usage en ces pays. 11 nous fut répondu « Fama Mademba ».
Après quelques mots de bienvenue, le Fama nous fit apporter, pour nous rafraîchir, une bouteille de champagne, et tandis que nous buvions ce nectar inatlendu, tout de suite, nous nous mîmes à causer de choses économiques. Nous dîmes à notre hôte noire opinion sur la manière de tirer parti des richesses de ce pays; il l’approuva pleinement. (( Voyez-vous, dit-il, nous autres, noirs, nous sommes très routiniers, et rarement quelqu’un d’enlre nous entreprend quelque chose de nouveau. Mais, dès qu’il est bien démontré que, sans attendre trop longtemps, nous pouvons retirer avantage d’une façon de faire, soyez bien persuadés qu’il nous arrive de réformer nos habitudes dans ce sens. »
Nous assurâmes le Fama (|ue, dans notre vieille France, nos paysans n’étaient pas plus malléables, et que, dans ces conditions, les rives du Nig-er pouvaient devenir un des pays les plus riches du monde. Pendant longtemps, nous lui exposâmes nos idées, et il nous supplia de faire notre possible pour qu’elles fussent mises en pratique. « Pour moi, nous dit-il, actuellement, je fais ce que je peux pour remplir la tâche que l’on m’a confiée, qui est de contribuer à rendre riche notre pays, et cependant, comme tous les hommes, ce en quoi j’ai le plus de confiance, c’est dans l’avenir. J’ai cinq fils. C’est l’habitude parmi nous autres, noirs, qui le pouvons, de désirer que nos enfants aient un emploi dans les bureaux; il n’en est point ainsi de moi, qui cependant suis un ancien télég-raphiste. Ce qui fera notre richesse et notre force, c’est la terre : je veux que mes fils vivent * d’elle et la rendent plus féconde. Si je le peux, ils iront en France, dans vos écoles, les uns étudier l’ag-riculture , les autres la manière de soig-ner
sua LES ROUTES DU SOUDAN.
les J3ê(es, un d’entre eux celle de soig’ner les hommes. » G’élaienl les paroles d’un sag’e, et le plus g’rand honneur que nous puissions lui faire est de les rapporter. Puisse-t-on lui permettre de réaliser son rêve !
Le Fama nous pria de vouloir bien dîner avec lui. Nous lui demandâmes, en attendant l’heure, d’aller visiter la ville.
Sous la conduite d’un vieux serviteur, nous parcourûmes toutes les rues. C’était le même spectacle qu’àYamina: le long- labyrinthe des rues blanches et étroites entre des murs sans fin, les petites places occupées par les trous collecteurs, la masse d’oisifs bien habillés, les tisserands... Rien n’est joli comme un de ces métiers indig-ènes, où le coton et la laine sont tissés en petites bandes. Des perches de bois, attachées à la diable, forment le bâti; un rateau, composé de minces lattes de bambou, sert à faire la trame, et, suspendus à deux bobines, attachés chacun à un pied, des réseaux de coton écartent les fils de l’étoffe. Ces fils sont réunis à une pierre placée à une dizaine de mètres et qui se rapproche du métier à mesure que la bande se forme et s’enroule entre les jambes du tisserand.
Sur une petite place étaient réunis une dizaine de ces métiers. Un ou deux étaient occupés par des hommes; les autres étaient mus par des enfants. Les bobines disaient entendre en mesure leur g-rincement, et les long-s fuseaux de fil, blancs et bleus, qui partaient des métiers, produisaient un bariolag-e de couleurs des plus g-ais.
Longtemps nous allâmes ainsi par la ville. Un des petits enfants de Mademba nous tenait par la main et, couvert d’un boubou éclatant de blancheur et d’un fez rouge, trottinait. Les bonnes gens nous saluaient au passage avec quelque chose d’amical qui venait certainement de la présence de l’enfant. Et nous aussi, nous étions pleinement heureux dans cette belle ville claire.
Nous sommes rentrés dans notre chaland, et, tandis
qu’un griot, d’une voix de tonnerre, chantait un refrain terminé par un hurlement, en notre honneur paraît-il, mais destiné plutôt à rapporter quelques cauris à son auteur, nous envoyâmes au Fama une belle chromolithogTaphie de l’usine de notre ami Sirven, représentant les Ghamps-Élysées, dont le vieux roi nous avait parlé avec enthousiasme.
Peu de temps après, escorté d’une foule conduite par des g-riots chantant ses louang-es, arriva le Fama, qui venait nous rejoindre et nous faire visiter ses jardins et ses plantations.
Tout le long’ de notre promenade, avec des gestes lents, il répondait « Arabhah )) aux salutations de tous ceux que nous rencontrions. La nuit était venue. A la porte du palais se pressait le troupeau qui venait des champs. Le maître le reg-arda passer tout entier et, tandis que les berg-ers lui rendaient compte de la journée, nous eûmes la sensation .de ce qu’était la vie patriarcale. Devant l’escalier étaient les femmes du Fama, quelques-unes fort belles. Avec une joie enfantine, elles saluèrent d’une génuflexion leur maître qui passait, et, dans leur gracieux sourire, il y avait autre chose que de la soumission.
Nous avions enfin pénétré la beauté de cette race. Tout le temps du repas, des femmes et des enfants défilèrent devant leur maître en portant des coupes ou des étoffes : c’était le produit du travail de la journée ou des échang-es du marché. Puis, lorsque le tour des mets préparés par les femmes arriva, de nouveau cette long’ue procession recommença, avec des g-estes que je trouvai ])arfai(s.
Nous regagnâmes ensuite notre bai-que. Le Niger merveilleux s’étendait à nos pieds. Au bleu de ses eaux, la nuit avait ajouté ses noirs reflets. L’harmonie de la grande nature passa dans notre âme.
2 0 janvier.
On se laisse aller à une douce ig-norance des choses sur ce fleuve.
Quelque g-rand que soit le Nig-er, il est si calme que l’on est noyé dans une sorte d’oubli universel. On a pénétré dans un autre monde : celui des g-ens heureux. Ces beaux vdlag'es, aux formes si bien faites pour se confondre avec le g’rand horizon; ces braves gens, aux airs gais et bons, que 1 on rencontre dans leurs jolies pirog'ues ou le long de la rive, au milieu de leurs filets; ces grands oiseaux aux foimes élancées, dont un seul suffit à animer toute une etemlue, ces rives du fleuve, faites d’une ligne basse de foiêts ou de larg’es bancs de sable, dont la couleur se fond avec celle de 1 eau, tout cela revêt un charme si pénétrant que l’on irait ainsi indéfiniment sans penser à rien et sans rien désirer.
Ce soir, une pirogue contenant deux Français est passée; nous les avons salues un moment et nous les avons vu repartir sans un regard pour les accompagner, tant il nous semblait que le monde d’alentour nous suffisait.
28 janvier. — Koa, sept heures du soir.
Quel sentiment de paix profonde! A l’horizon, une ligne noire, et le reste de l’étendue est occupé par l’immense fleuve. Tout près de nous, sur la rive, nas laptots sont assis auprès d un petit feu. Sur le Nig’er, comme des êtres vivants qui animent cette eau, filent les petites pirogues, noires et minces. Sur la berge, un village sans tata, un tout petit village de Bossos. Des rhôniers éparpillés par-dessus les huttes et, dans un angle, choyée comme un objet de luxe, la mosquée. Elle est toute simple de forme et de dimensions; mais elle s’harmonise si bien avec cette nature.
toute faite de lig-nes pures, qu’elle m’a laissé une véritable impression de beauté. Sur nous, cette lune des tropiques, qui brille comme si le soleil voulait laisser trace de son éclat pendant la nuit, et tout autour, seules, quelques étoiles.
J’ai trouvé en cette terre ce qui fait l’attrait invincible des pays que l’on a vus, et le Nig’er sera pour moi une de ces contrées d’où l’on revient comme d’un rêve.
28 janvier. — Koakoroii.
Nous sommes à l’entrée du marigot qui mène à Djenné. Il est très étroit et nauséabond, maintenant que les eaux ont baissé. Arnaud a la fièvre depuis hier. Je me porle toujours très bien; mais il semble que les principes d’hygiène ne sont pas suffisants pour protéger des maladies tropicales. Notre existence est aussi médicinale que possible : nous ne buvons que de l’eau bouillie; nous vivons de la même façon, et pourtant Arnaud est malade. Peut-être est-ce qu’il ne mène pas une vie assez active. Je marche au moins trois heures par jour et je chasse continuellement. Les oiseaux aquatiques pullulent. Mais ma vie intellectuelle est nulle.