Mopli
Un village qui devrait être une ville importante, à cause de sa situation au confluent du Bani et du Niger. Djenné l’a supplanté. Mopti est située sur une petite hauteur de 4oo mètres de diamètre qui, pendant la saison des pluies, est environnée d’eau de toutes parts. Nous avons bien ri, en pensant qu’un grand journal colonial avait publié un article, signé « l’Africain », qui proposait de mettre la capitale du Soudan sur cette tète d’épingle. Les gens qui se disent compétents sont parfois bien amusants. Les cartes sont
leurs documents,, et l’on sait qu’il n’y a rien de trompeur comme une carte.
9J) janvioi'.
Depuis Koakorou, le fleuve a chang-ë d’aspect. La vég-étation des bords n’est plus la même. Aux long’ues rang'ées d’arbres ont succédé les lig’nes d’herbes vertes. De temps en temps, sous le soleil du milieu du jour, de grands rhôniers découpent l’horizon. Depuis Mopti, on rencontre meme rarement un arbre quelconque; seuls, dans les villag-es, sont les vieux caïcédras. Depuis la berg-e, lorsque la lumière est devenue moins grande, la plaine ressemble à celle de Hollande, et le ciel lui-même, de très bonne heure, s’obscurcit : on ne se croirait plus sous le ciel d’Afrique; les villag-es se sont faits rares. Les cultures n’ont pas laissé de traces; l’on est dans un désert d’herbe et d’eau. Le Nig-er a perdu sa belle couleur bleue; il est surchargé de terre. Les petits oiseaux gris et bleus, si gais, au chant si clair, et qui sont ici ce que sont en France les moineaux, ont fait place aux grandes aigrettes blanches qui volent comme des mouettes.
Ce soir, dans la nuit lumineuse, je suis resté longtemps à rêver, tandis que la barque continuait sa marche. Seul, le bruit grinçant de quelque grillon vient frapper l’eau et trouble la paix de l’étendue et de la nuit.
26 janvier.
Nos laptots font preuve d’une endurance bien remarquable. Depuis deux semaines, ils manœuvrent tout le jour et toute la nuit, en prenant à peine trois heures de repos. Nous ne leur adressons jamais la moindre parole à ce sujet, ils obéissent à leur consigne; leur exemple démontre qu’il y a des noirs qui travaillent.
Les seuls habitants de ces rives sont les Peuls. Leurs
grands troupeaux de bœufs et de moutons paissent dans les pâturag’es. Les g’ardiens campent souvent très loin de leurs villag-es, sous de petites huttes en paille. Sur le dos des animaux se tiennent g-ravement des corbeaux ou de petites aig-rettes qui font la chasse aux parasites. Les g-rands bœufs à bosses de cette rég-ion sont les plus pacifiques du monde : je me promène au milieu d’eux sans qu’ils daig’nent me reg'arder.
Le Nig-er n’est plus un fleuve des tropiques : il est divisé en une infinité de petits bras, et on se croirait sur quelque haut plateau de pâtiirag-es.
La nature est devenue douce. Le fleuve est sans une ride, et nous allons sans bruit sur l’eau aux reflets métalliques. Ces terres vertes et désertes n’ont aucun caractère sauvag'e.
28 janvier. — Sur le lac Débo.
Le fleuve s’est transformé. C’est maintenant l’eau ellemême qui est la prairie. De tous côtés sont des toufïes d’herbes hautes. Le fleuve s’est élarg*! tout d’un coup, sans limites, et ses eaux ont pris des reflets inaccoutumés. Dans le lointain, une lig-ne bleue marque la long'ue chaîne des montag'nes du Hombori. Pendant la nuit, je me suis levé pour cherclier une pirog’ue, car j’ai décidé de quitter le chaland. Le spectacle était féerique. Nous étions arrêtés auprès d’un petit villag’e dépendant de Gourao. La lune répandait une lumière d’un éclat insoupçonné. De la berg'e partait un long" éboulement de rochers formant une petite colline. Le villag-e des Peuls, aux cases abaissées, se confondait avec les assises de pierres, et les palissades avec les broussailles de la montag-ne. J’ai réveillé le chef qui, après de long-s palabres, a demandé jusqu’au lendemain pour se procurer des hommes. Je suis reparti et me suis rendormi; mais il m’est resté de ce coin de lac comme un souvenir lumineux et fantastique.
Au malin, une montagne violette surgissait des eaux. L’aurore faisait jaillir du grand lac une multitude de lueurs bleues et de reflets d’or; une sensation de mer infinie, puis la lumière s’est accrue et le soleil d’Afrique a repris son empire.
29 janvier. — En pirog-iic. Onze heures. Après Bia.
J ai quitte le chaland et Arnaud. Notre barque, quelque commode qu’elle fût, était trop lourde et allait trop lentement, à ma guise. L’itinéraire et l’horaire fixés par l’administration m’empêchaient de m’arrêter là où il m’aurait plu ; je n’aurais pu aller voir les grands lacs, comme je le désirais. Lt puis, surtout,. il me semblait que, sur cette embarcation européenne, je ne vivais pas assez de la vie du Niger. Après trois jours de palabres infructueux, j’ai enfin obtenu une pirogue. Elle fait eau de toutes parts ; mais, au moins, je pourrai goûter le charme du fleuve.
Depuis le Débo, nous sommes seuls sur les plaines inondées et nous traversons de temps en temps de véritables rivières d’herbes.
Huit heures du soir.
J’ai changé de pirogue à Sébi; cela ne fut pas sans discours. Le piquant de l’histoire c’est que, pendant les trois heures que j’ai passées dans ce village toucouleur, j’ai dû subir les réclamations d’une maîtresse femme dont je prenais le bateau. Voici ce qni s’était passé : mes piroguiers avaient demande une nouvelle pirog'ue au chef du villag'e; la meilleure venait d’être louée par une femme commerçante qui allait à Tombouctou. Le chef avait rendu ses cauris à cette femme, avait repris sa pirogue sans autres explications et l’avait donnée au blanc.
Elle n’était pas contente, la négresse, et, tandis que je
discourais avec un vieux tisserand, elle me suivait en marmottant une foule d’histoires qui devaient se résumer à ceci : « Je ne vois pas pourquoi toubab ‘ plutôt que moi. » Elle avait absolument raison.
Le fleuve a chang-é d’allure depuis ce matin. 11 ne semble plus qu’il soit en dehors de son lit. 11 a une largeur de près de 2 kilomètres sans que rien vienne troubler sa surface. Ses deux rives sont très boisées et couvertes d’une végétation exubérante.
Ma pirogue semble taillée uniquement pour la course. A l’avant et à l’arrière se trouvent deux hommes qui, tout debout, manœuvrent de grandes perches. Au milieu de la barque est un petit fourneau en terre autour duquel se tiennent mes deux domestiques. Ils pataugent dans l’eau, car ces barques ne sont guère étanches et l’eau s’amasse en leur milieu. Un des boys passe son temps à l’enlever; des claies, mises à l’avant et à l’arrière, isolent ma personne et mes bagages de ce contact humide. Dans la partie d’avant est une petite case composée de branches recourbées; elles supportent des couvertures qui m’abritent du soleil. La case est juste assez haute pour que je puisse me tenir assis, et assez grande pour contenir mes armes et la moitié de mon lit. En laissant pendre mes mains, je touche l’eau du fleuve.
3o janvier. — En pirog-iic, un peu avant Cingo. Dix heures du soir.
11 vient de se passer un incident qui laissera dans ma mémoire un souvenir pittoresque et qui, je l’ai cru un moment, a failli tourner au tragique.
En partant de Sébi, ma pirogue portait trois hommes d’équipage : le patron de la barque et ses deux captifs. Vers les trois heures, la pirogue s’arrête près de la berge et les hommes descendent à terre sous un prétexte quelconque.