‹ Sur les routes du SoudanChapitre 14 sur 43 · I. Blanc · texte numérisé non relu

I. Blanc

Je fais comme eux. Tandis que je me promène, j’enlends des cris : « Bemba, Bemba. » G’élait le nom d’un des captifs. Je reviens au fleuve et je n’y trouve que le patron et les deux boys qui le retenaient à bord. Je commençais à ne plus comprendre ce qui se passait; mais un des boys s’enfonce dans les bois, le long- de l’eau, et au bout d’une minute revient en m’annonçant cette nouvelle stupéfiante : « Captif f... le camp sur pirogue. »

Voici ce que c’était : lorsque nous avions abordé nous avions trouvé, arrêtée auprès de la rive, une petite pirogue avec des hommes qui chargeaient du bois; cette occupation me paraissait bizarre. La pirogue s’étant écartée, les deux captifs étaient allés la rejoindre, et, en ce moment, fuyaient à toutes rames.

Ce qui me troublait, c’est que je me demandais s’il n’y avait pas là-dessous quelque guet-apens. Mes caisses avaient peut-être tenté mes gaillards, et peut-être n’étaientils partis que pour revenir en force. Un moment, je regrettai de n’avoir pas été averti à temps de leur fuite. J’aurais tâché de faire sombrer leur barque en lui envoyant des balles de mon Winchester. J’aurais pu ainsi mettre la main sur les fuyards et les confier plus tard à quelque commandant de cercle. J’eus même envie de lancer ma pirogue à leur poursuite; mais je me dis qu’en tirant je pourrais en tuer quelqu’un; je ne connaissais pas leurs intentions.

Il n’y avait qu’une façon de me tirer d’aflaire : je remontai en pirog’Lie; je lis prendre les rames à mes boys et je déclarai au patron que, s’il bougeait, je l’amarrais au fond de la barque. Pauvre homme! c’était lui qui était le plus ennuyé; il dut prendre de nouveaux manœuvres au premier village que nous rencontrâmes, et, naturellement, je n’augmentai pas la somme que je devais lui donner (7 francs). J’ai fini par comprendre (|ue les fuyards avaient simplement eu peur d’être envoyés vers l’est une fois arrivés à Tombouctou.

3i janvier. — Une heure après Tendirma. Sui' le marigot du Fali.

Comme j’avais raison de ne pas me iroiiitler, hier.

Je viens de me promener ‘dans le villag-e de Tendirma, où j’étais entouré de physionomies bizarres, et je ne me suis jamais senti aussi en sûreté.

Le Nig-er s’est absolument transformé en prairie. Par instants, il est,impossible d’apercevoir trace d’eau, et l’herbe forme un g-ig-antesque pâturag-e. Au fond une ombre bleue, les montag'nes du Fati, le Sahara.

Trois heiu'cs. — Lac Fati.

Tout à l’heure, nous étions dans le marigot du lac; maintenant, nous voici dans le lac meme. De tous côtés, par petits g-roupes, des touffes d’herbes bleues ou jaunes sortent de l’eau à la hauteur de la pirog’ue. A l’endroit où nous passons, il y a près de i"‘5o de profondeur. La rive droite est formée de jtetits monticules de sable jaune, où poussent, clairsemés, des herbes et des cotons. L’horizon est fermé au nord par la montagne, que je voyais bleue tout à l’heure, et qui est maintenant violette, et dont l’extrémité porte une énorme tache blanche. La rive ouest, qui est à peu près à 8 kilomètres de l’autre rive, forme aussi une ondulation légèrement violette. Point de traces des villag-es qui tirent parti de cette plaine inondée. 11 est impossible de rencontrer rives plus désolées. Cependant, elles étaient animées tout à Fheure par un troupeau d’une centaine de cobas, qui se sont enfuis avant que j’aie pu les tirer.

Je m’en vais atterrir à l’extrémité du Fati pour me rendre de là à Goundam; car, malg-ré l’indication contraire des cartes à petite échelle, il iTy a malheureusement pas de marig-ots réunissant le lac Fati aux deux autres g-rands lacs.

Mercredi i®'’ février. — Lac Fati. En revenant de Goundam.

Hier soir, nous avons campé à l’extrémité du lac. Le chef du village de Tendirma avait fait conduire vers moi un petit âne, et, à la pointe du jour, nous sommes partis. Nous avons contourné la montag'ne qui sépare les lacs et nous sommes descendus sur Goundam. J’avais laissé Mahamadou à la g-arde des bag-ages, avec ordre de refaire la case et de changer la paille du bateau. Bakary m’accompagnait; deux indigènes conduisaient l’âne.

Je ne fis pas longue route sur cette monture. On n’arrivait à la faire marcher qu’au moyen de paroles exaspérées et de coups de gourdins.

Je me décidai à aller à pied et je n’ai plus pensé qu’à la beauté de la nature qui m’environnait.

Le soleil montait; j’étais parti une heure trop tard, mais, au prix d’un peu plus de fatigue, je voyais le désert sous sa véritable lumière. Des ai’busles, venus à des distances à peu près égales et à la même hauteur, tachaient d’ombre le sable jaune... Un sourd rugissement; un grand fauve s’enfuit à notre droite; puis, plus un bruit, jusqu’à ce que de grands moutons vinssent nous barrer la route. Trois fois nous rencontrâmes des Touaregs avec leurs troupeaux jaunes comme leurs figures et comme le pays où ils erraient.

Au bout d’une montée, à nos pieds, s’étend une vaste plaine. Au fond, une montagne grise sans verdure, sur laquelle se découpe une ligne blanche : le poste de Goundam. Il est étrange de voir combien la plaine est rarement sauvage. C’était le désert pourtant, et je n’étais ému que par la lumière colorée qui régnait autour de moi. De temps en temps, lorsque apparaissait une de ces mystérieuses figures de Touaregs, qui semblent comme les fantômes de cette étendue, je me disais, en souriani, qu’il n’était peut-

Dessin de Joseph de La Nézibue, d’après les documents de l'auteur.)

être pas très sûr de circuler ainsi; et cependant, je gardais cette tranquillité que j’ai toujours eue depuis mon arrivée en Afrique, et un coin de sable ici me paraît plus calme et plus sur qu’un coin d’ombre sur les boulevards parisiens.

Goundam, enfin! Un large ruban bleu coupait la plaine jaune. C’était le marigot qui, de Kabara, va rejoindre les grands lacs. Sur son autre rive, sur un monticule, était le poste, qui revêtait une allure tout orientale. Quant au village, il se confondait si bien avec la montagne qu’il était impossible de l’apercevoir.

Nous avons passé le marigot sur un bac en fer, et, au grand ébahissement du commandant du cercle, le lieutenant Pujo, nous avons pénétré dans le poste.

Nous y avons été très bien reçus et y avons passé l’après-

midi.

Goundam semble perdu dans les sables; de ce village, on ne voit point les lacs. C’est un lieu de passage dont il ne faut point exagérer l’importance. Il a à peu près mille habitants et ne possède qu’un tout petit marché.

Vers qjiatre heures du soir, nous sommes repartis. La nuit était vite venue. Au rivage, nous avons trouvé notre barque, nos laptots et Mahamadou, que j’ai réveillé par cette plaisanterie que trouvera mauvaise tout maître-coq qui n’attend son maître que le lendemain : (( La suite! » C’est le terme qii emploient les boys pour demander au cuisinier un plat, fût-ce au commencement du repas.

Jeudi. — Après Teadiiisa. 2 février; neuf heures du matin.

Nous voilà de nouveau dans le marigot. Cette verdure intense au milieu des dunes de sable est d’un contraste étrange. L’air est presque glacial sous ce ciel de feu.

Ce pays ferait la joie de nos malheureux chasseurs de fiance. Les canards et les aigrettes abondent. Leur chasse

q8 SUR LES ROUTES DU SOUDAN.

est ici un sport très g’Ri* Toutes les cinq minutes, 1 on entend i « Monsieur, y n j3eaucoup canards cent canards — beaucoup graisse. » Souvent je me laisse tenter. Tout a l’heure, d’nn coup de fusil, j’ai atteint dix pièces. Aussitôt voilà boys et somonos a l’eau, a la reclierclie de ces animaux dont quelques-uns n’étaient que blessés. Ils en ont attrapé sept. Mes nèg’res criaient de joie, les canards croassaient, et moi je m’amusais beaucoup.

Neuf heures du soir.

Mon fusil a eu de la chance aujourd’hui; vers midi, une seule cartouche a abattu deux énormes outardes qui se promenaient côte à côte sur la rive.

Vers trois heures, je suis passé à El Oueladji, poste stratégique sans villag-e, au point d’arrivée du marig-ot qui passe à Saraféré. Je ne me suis point arrêté, car je pense être demain à Kabara.

Le Niger continue à couler entre des dunes de sable. Cependant, ce soir, j’ai traversé un bois inondé qui formait un paysag-e de toute beauté. L’eau, sans un pli, avait des couleurs sombres, tranchées de reflets clairs. Les arbres, espacés, semblaient tristes, et les g-rands oiseaux noirs qui voltig’caient partout, donnaient un caractère fantastique à cette plaine, ni terrestre, ni liquide. La pirogue allait comme une ombre; dans le lointain du soir, seul, un chant de pêcheur troublait l’air.

Maintenant, le g-rand vent froid qui se lève au crépuscule est arrivé et va fouetter mes yeux toute la nuit. La petite pirogue vog’ue toujours vers son but, sans se préoccuper des frémissements qui l’agitent. Allong-é sur ma couche, je ne peux me lasser d’écouter cette symphonie de l’air

et de l’eau.

C’est ma dernière vision du Niger avant la grande ville.

Tombouctou sera-t-elle digne de son fleuve?

Page 1